Chapite VI (partie 3)

Kendale inspecta silencieusement ma chambre avec curiosité avant de tourner sur moi son regard glacé.  Elle continuait de me fixer de son air énigmatique, silencieuse, ce qui me mit particulièrement mal à l’aise. C’était la première fois que je me retrouvais seule avec elle, et sa présence m‘intimidait beaucoup.
- Tu n’as pas peur d’inviter des vampires dans ta chambre à ce que je vois, me dit elle enfin sur un ton réprobateur.
- Théo vous a déjà invité chez nous, et je pense que si tu avais eu l’intention de m’agresser tu n’aurais pas eu besoin que je t’invite, et je ne pourrais rien y faire de toute façon.
- Certes.
- Et si tu perds ton temps à monter la garde devant chez moi pour me protéger, je me doute que tes intentions ne peuvent être que bienveillantes.
- Ce n’est pas une idée à moi, je n’ai pas eu le choix. Conrad veut que nous te surveillions à cause de ce qu’il t’est arrivé hier. Mais je dois t’avouer que j’aurais bien mieux à faire.
Elle gardait ce même air blasé et hautain que je lui avais toujours connu, et sa manière de me parler me laissait comprendre qu’elle ne m’appréciait pas beaucoup. Je n’étais qu’une petite humaine sans intérêt à ses yeux, et elle n’était guère enchantée de devoir perdre son temps à veiller sur moi.
- Je t’assure que je n’ai pas besoin d’être protéger. Personne ne viendra m’agresser, et ce qu’il c’est passé hier n’était qu’un regrettable accident de somnambulisme.
- Ce n’est pas ce que pense Conrad. Il a vu les traces de morsures sur ton corps et Jeremy lui à dit ce qui s’était passé lorsqu’il te surveillait par la fenêtre. 
- Mais cela n’explique pas pourquoi vous devriez me protéger. Ça arrangerait bien vos affaires si je disparaissais de la vie de Jeremy. A moins que vous ne me surveilliez pour être certains que je ne révèle pas votre secret. Mais je n’en ai pas l’intention, donc vous perdez votre temps, et puis je déteste être espionnée.

 

 

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- On ne s’inquiète pas pour ça. Personne ne te croirait de toute façon. Nous vivons comme tout le monde, ne brûlons pas au soleil, ne craignons ni les croix ni les pieux et pouvons même ingurgiter de la nourriture normale lorsque vous nous invitez à dîner. Bien que cela ait un goût immonde et ne soit aucunement nutritif pour nous. Les mortels sont tellement attachés à leur mythe stéréotypé du vampire qu’ils ne croiraient jamais que nous puissions en être. Ils peuvent nous trouver étranges et imaginer toutes sortes d’hypothèses plus loufoques les unes que les autres à notre sujet, mais ils ne sont pas assez perspicaces pour nous démasquer. Et puis, qui te croirait? A ton âge les jeunes filles aiment fantasmer dans leur monde imaginaire et prendre leurs rêves pour la réalité, ajouta-t-elle en souriant d’un air moqueur devant les posters de Twilight accrochés aux mur de ma chambre.
- Bien, dans ce cas je vous remercie mais je n’ai pas besoin de votre surveillance rapprochée. Tu diras à Conrad que je préfère que vous me laissiez tranquille. Vous avez bien mieux à faire que de jouer aux baby-sitters avec une petite humaine insignifiante et immature.
- Oh! Une pointe de sarcasme! Stefan m’avait prévenu que tu avais un sacré répondant. Tu n’as pas ta langue dans ta poche, je dois avouer que j’aime beaucoup ça.
- Moi aussi je vous aime bien quand vous oubliez de vous prendre pour des êtres supérieurs. Je déteste la condescendance et cela d’autant plus quand la personne en face de moi n’a que son immortalité pour seule prétention.
Les traits de Kendale s’adoucirent soudainement, un sourire amusé vint remplacer son air sévère et distant.
- Je dois t’avouer que je suis curieuse à ton sujet petite humaine. J’aimerais comprendre ce qui chez toi fascine tant Jeremy. J’ai appris que tu étais insensible à nos dons de persuasion.
- Oui c’est exact.
- Puis-je essayer tout de même?
Surprise par sa demande, je ne pus réprimer un geste de recul, puis me ravisai-je. Que risquai-je après tout? Elle ne semblait pas menaçante, et si Conrad, Stefan et Jeremy n’avaient pas réussi, elle ne le pourrait certainement pas non plus. Et j’appréciai de pouvoir faire plus ample connaissance avec cette fille, elle m’intriguait.

 

 

 

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- Je t’en prie, tente donc ta chance…
Elle s’approcha doucement de moi de sa démarche féline, sensuelle et envoûtante par chacun de ses gestes. Son magnifique visage s’approcha tout près du mien, ses yeux émeraude captivant mon regard, elle prit alors sa voix la plus séduisante et murmura tout bas.
- Jessica, tu vas me dire ce qui t’est arrivé la nuit dernière, comment as-tu été blessée? Raconte moi tout…
Je sentis monter en moi le besoin irrépressible de lui dire quelque chose, les mots sortirent de ma bouche spontanément.
- Il y a eu de la lumière…
- Oui c’est bien continu.
- De la lumière dans le ciel, je la voyais de ma fenêtre, j’étais attirée par elle et…
- Quoi que c’est-il passé?
- Ils sont apparus dans ma chambre, leurs têtes étaient très étranges, de grosses têtes.
- Des grosses têtes?
- Oui, et soudain, ils se sont adressés à moi et ils ont dis…
- Quoi? Qu’est-ce qu’il t’ont dit, parle moi!
- Ils m’ont dit « E.T téléphone maison »!
Je ne pus m’empêcher de m’écrouler sur mon lit, pliée en deux par un terrible fou rire devant l’expression interdite de son visage. Elle ne devait pas connaître les classiques de Spielberg.
- Non mais tu croyais vraiment que ça marcherait? Si tu voyais ta tête c’est magnifique!
- Je ne trouve pas ça drôle, dit-elle sans conviction en réprimant en un sourire.
- Excellent! Je suis désolée je ne pouvais pas m’en empêcher, tu avais l’air tellement sérieuse.

 

 

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Elle ne put retenir plus longtemps le sourire qui lui tirait les lèvres, toute la dureté de son regard avait disparu, laissant place à une attitude plus décontractée.
- Je ne t’avais jamais vu sourire avant, ça fait plaisir à voir. A chaque fois que je passais au commissariat tes collègues et toi aviez toujours l’air de mauvaise humeur. Tu ne dois pas t’amuser beaucoup je me trompe?
- Non en effet, notre existence est vouée à une mission difficile, et après toutes les horreurs que nous voyons chaque jour, nous avons un peu de mal à rester optimistes et joyeux.
- Vous devriez vous mêler plus souvent à des humains, je veux dire amicalement et pas seulement sous couverture en gardant vos distances. L’avantage des mortels, c’est qu’ils n’ont pas eu le temps de perdre le sens de l’humour.
L’hostilité méfiante de son regard s’effaçait progressivement malgré elle de son regard, elle semblait se détendre petit à petit, et je découvrai une toute nouvelle Kendale, très différente de celle que j’imaginais.
- Tu n’es pas si ennuyeuse pour humaine.
- Je prends ça pour un compliment.
- Tu peux.
- C’est moi qui devrais avoir peur des vampires et pourtant c’est vous qui me craignez, c’est étrange non?
- Peut-être. Mais il est préférable de ne pas s’attacher à des mortels, la souffrance de les perdre un jour est inimaginable. On se retrouve tôt ou tard confronté au doute, l’envie garder ceux qu’on aime pour l’éternité devient plus forte que la raison. Tout en sachant que si nous décidions de les transformer, nous les damnerions pour  toujours. C’est pour ça que nous vous craignons et que nous préférons garder nos distances. C’est pour nous protéger des sentiments que vous pourriez nous inspirer.
Se yeux se perdirent alors dans des souvenirs lointains chargés d’émotions. Derrière cette carapace froide et antipathique se cachait des blessures profondes et certainement trop nombreuses depuis toutes ces années d’existence.

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- A quelle heure dois-tu être remplacée pour monter la garde?
- Matt doit venir me relever dans deux heures.
- Tu pourrais rester ici en attendant plutôt que d‘attendre dehors. Et puis, ta présence n’est pas si désagréable après tout, lui dis-je d’un air taquin.
- Je ne pense pas que Stefan et Conrad approuveraient, je ne devrais même pas être ici. Je ne sais pas comment tu as réussi à me voir mais c’est une grave erreur de ma part.
- Même si d’habitude je me confie beaucoup à Conrad comme à un journal intime, je pense que je saurais garder cela pour moi exceptionnellement. Ça sera notre petit secret. Et puis si les extraterrestres reviennent tu pourras mieux me défendre, tu ne crois pas?
J’avais réellement envie de mieux la connaître, gratter la surface des apparences et comprendre son monde si différent du mien. Et puis, elle appartenait au même clan que Jeremy, et me lier d’amitié avec elle pourrait un jour peut être, jouer en ma faveur pour faire accepter ma relation avec lui auprès des autres.
- C’est dangereux, je ne dois pas rester près de toi.
- Pourquoi? Tu as faim?
Ma question la fit sourire.
- Non, ne t’inquiète pas pour cela. Tu es très appétissante mais je sais me contrôler. C’est comme si j’étais une humaine au régime, j’ai très envie de « chocolat », mais j’ai la volonté de garder la ligne. Non, ce qui m’inquiète c’est que tu m’ais fait rire.
- Pourquoi donc? Tu as peur que ça te donne des rides?
-  Non, mais je te trouve plutôt sympathique…attachante même. Ça fait tellement longtemps que je n’ai pas réellement discuté avec un humain, j’avais oublié combien cela pouvait être agréable…

 

- Et c’est mal?

 

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- Oui. Jeremy est déjà fou de toi, Conrad commence à t’apprécier, et moi je ne veux pas prendre le risque de devenir ton amie. Tu sembles être un piège à vampires si je puis dire. Tu as déjà fait une victime, je ne voudrais pas être la suivante.
- Je ne te ferais aucun mal, et puis ça peut être agréable de se faire des amis.
- Oui trop agréable malheureusement. Je dois t’avouer que ça me manque parfois…Je n’ai que Déborah et ce n’est pas toujours évident avec elle. Je ne veux pas t’apprécier, et prendre le risque de m’attacher.
- Pourquoi, la vie n’a aucun intérêt si tu t’interdis tout, même de nouveaux amis.
- Peut être, mais lorsque nos amis meurent, nous avons l’éternité à souffrir de leur perte. Et à mon âge, j’ai déjà beaucoup d’êtres aimés à pleurer.
- Oui je comprends. C’est dommage, j’aurais aimé apprendre à mieux te connaître.
- Moi aussi j’aurais aimé, me dit-elle en baissant ses yeux chagés de regrets.
- Puis-je me permettre de te demander ton âge, si cela n’est pas trop indiscret?
- On ne demande pas son âge à une femme, ça ne se fait pas.
- La galanterie est la prérogative des gentlemans, et je n’en suis pas un. Ma génération ne connaît plus les bonnes manières, que veux tu.
- J’ai 20 ans.
- Depuis combien de temps?
- La bonne question! Cela fait 184 ans maintenant.
- Waouh! Je ne te croyais pas si jeune…enfin je veux dire pour tes éternels 20 ans.
- Merci! C’est toujours agréable à entendre, si tu étais un homme tu ferais fuir les femmes, plaisanta-t-elle.
- Non, désolée. Ce que je veux dire c’est que…l’expression de ton visage est tellement grave et ton attitude…

 

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- Le temps ne laisse aucune trace sur mon corps, mais les ravages qu’il a fait sur mon âme me vieillissent bien plus que des rides.
Mon irrépressible curiosité s’intensifiait en moi, j’hésitai un instant à la questionner davantage, mais ne pus me contrôler plus longtemps. Il fallait que je sache, que je comprenne ce qui avait fait d’elle ce qu’elle était aujourd’hui.
- Je sais que je pose beaucoup trop de question, et n’hésite pas à me le dire si je dépasse les limites mais, puis-je te demander comment tu es devenue…
- Comment je me suis transformée? Au risque de te décevoir c’est moi qui l’ai choisi. J’ai quitté un enfer pour m’enchaîner à un autre.
- Pourrais-tu me raconter?
Je m’assis sur mon lit et attendis qu’elle me réponde. Je craignais que mes questions puissent la faire fuir ou réveiller sa méfiance, mais l’ambiance intime et sombre de ma chambre semblait propice à la confidence.
Elle hésita un instant, puis finit par venir s’asseoir à son tour à mes cotés.
- Tu en sais déjà tellement…
- Tu as le droit d’en parler?
- Oui, mon histoire est très différente de celle de Jeremy. En te révélant sa transformation, il t’a confié un secret dangereux dont les mortels ne devraient jamais connaître la possibilité. Maintenant tu sais comment te transformer si un vampire te mordait. Tu n’aurais qu’à le mordre en retour. Ce n’est pas un réflexe courant, mais lorsqu’on le sait…on peut vite être tenté de l’appliquer soi même. Soit par désir inconscient et naïf d’immortalité, soit pour survivre à l’agression d’un vampire tueur. Et même si nous déplorons la mort d’être humains innocents tués par des vampires, nous savons par expérience que la mort vaut bien mieux que notre condition.

 

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- Mais vous ne pouvez donc pas mourir? D’aucune manière?
- Si, mais ne compte pas sur moi pour te révéler ce secret, il ne faut pas  abuser non plus. Je veux bien te raconter mon histoire, peut-être te dissuadera-t-elle de faire une jour la même erreur que moi en croyant faire le bon choix…
- Tu penses que je veux devenir comme vous?
- Peut-être pas tout de suite, mais un jour tu le voudras. Tu refuseras de quitter Jeremy, et tu rêveras d’une éternité avec lui. Ce qui est normal d’ailleurs. Et c’est la pire des déchirures que de refuser la vie éternelle à l’être aimé qui nous supplie de la lui accorder, les yeux pleins de larmes. Le vampire amoureux d’un mortel finit par devoir choisir entre deux enfers, celui de perdre son amour et de lui refuser l’immortalité, ou celui de lui voler son âme et de le condamner à jamais à la damnation. Jeremy est bien trop sensible pour supporter l’un de ces deux choix, il sera détruit.
L’image de Jeremy dévasté, effondré sur ma tombe à pleurer ma disparition et sa solitude éternelle s’imprima dans mon esprit horrifié. Non, je ne voulais pas le faire souffrir ainsi, mais peut-être que les choses ne se passeraient pas ainsi. Après tout, si Gaetan et Aurora disaient vrai, je n’étais pas totalement humaine. Le seul moyen de savoir ce que j’étais et surtout, combien de temps je le serrai, était de retrouver cette prophétie d’Adamius.
- Mais, si la mort vaut mieux que d’être un vampire, et que tu me dis que qu’il y a un moyen pour vous tuer, pourquoi ne vous suicidez-vous pas lorsque vous avez suffisamment vécu?

 

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- C’est très compliqué, la mort n’est pas la même pour les vampires que pour vous. Notre âme est déjà enchaînée à ce que vous nommeriez « enfer ». Un monde où tout n’est que souffrance, cruauté et sadisme. Le paradis des monstres mais pas celui des êtres qui ont choisis notre camp. L’enfer aussi est éternel, et la vie n’est pour nous qu’un enfer plus doux si je puis dire. Les humains malveillants et profondément corrompus finissent eux aussi dans le monde souterrain. Mais pour nous c’est différent, quelque soient nos actes nous sommes condamnés.
- Oh! Je pense qu’il suffisait de commencer par là pour me dissuader de vouloir me transformer un jour. Je suis sincèrement désolée.
- J’ai cru qu’en me transformant en vampire, j’échapperais aux chaînes de mon esclavage à l’époque. Mais finalement c’est mon âme qui est enchaînée à présent.
- Tu étais une esclave, quelle horreur!
- Oui, ma mère était l’esclave d’un riche propriétaire d’une plantation de coton de Caroline du Sud. C’était une femme magnifique très convoitée par les hommes blancs. Son propriétaire est tombé amoureux d’elle au premier regard et a décidé d’en faire sa maîtresse. Elle n’était pas traitée comme les autres esclaves, et ne travaillait que pour le service de la maison, elle n’allait jamais aux champs. Elle avait même sa propre chambre dans la demeure du maître alors que tous les autres esclaves vivaient au « village nègre ». La femme de son propriétaire la haïssait plus que tout et crevait de jalousie pour cette femme qui savait se faire aimer de son propre mari qui la négligeait. Ma mère recevait des bijoux et des robes qu’à elle il n’offrait pas, il la couvrait d’attentions et cela attisait d’autant plus la rage de son épouse qui se faisait publiquement humilier par ma « négresse » de mère. Et un jour, ma mère lui donné un premier enfant, moi.

 

 

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Mon père me traitait comme une petite princesse et me chérissait d’autant plus que je ressemblais à celle qu’il aimait. Alors qu’il ne portait aucune attention à ses deux enfants légitimes, Adrian et Léonora. Le comble de l’humiliation fut atteint pour sa femme lorsque ma mère me donna un petit frère, Kenneth. Notre père le traitait comme son héritier et parlait même de lui léguer quelques richesses en plus de sa liberté, ce qui n’était pas toléré dans la société d’autrefois. Nous avons ainsi grandi presque comme des blancs, loin du fouet et des champs. Mon père avait même engagé un précepteur pour nous instruire, ce qui était plus que scandaleux pour l’époque. J’ai donc vécu mes 18 premières années dans le bonheur et l’insouciance, avec un père et une mère aimante, sans jamais travailler en tant qu’esclave; J’étais noire mais heureuse, ce qui pour l’époque était très paradoxale. Jusqu’au jour où mon père est décédé. Et là ma vie s’est effondrée, le cauchemar a commencé.
Kendale racontait son histoire d’une voix neutre, tel un récit historique impersonnel et lointain, puis son intonation se fit soudain plus émotive à mesure qu’elle se rapprochait des souvenirs douloureux.
- Je ne sais pas si c’était une bonne idée de te demander de me raconter ton histoire, je ne veux pas te faire revivre des souvenirs traumatisants.
- Non, ne t’inquiète pas. En fait, ça fait du bien d’en parler à quelqu’un  Cela fait tellement longtemps que je ne me suis pas confier à qui que ce soit. Depuis quelques années, mes seuls interlocuteurs son les membres de mon clan, et nous ne nous épanchons pas sur nos souvenirs ni sur nos émotions. C’est agréable de discuter avec toi, tu inspires une certaine confiance, un désir de…proximité. Il doit être agréable d’être ton amie, je comprends à présent ce qui a poussé Jeremy à se confier ainsi avec toi. Tu es…différente.

 

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Je fus soudain envahie par un doute; était-ce bien ma personnalité qui les poussait ainsi à se livrer à moi et à m’apprécier si facilement, ou bien était-ce du à ce pouvoir étrange de persuasion qui venait de se réveiller en moi? N’y avait-il pas quelque chose en moi qui les hypnotisait sans que je le veuille? L’amour de Jeremy pouvait-il être le fruit d’un envoûtement involontaire? Les mots de Kendale avaient su faire naître l’incertitude dans mon esprit, réveillant une certaine culpabilité en moi.
- En quoi suis-je différente?
- Je ne saurais pas te le dire, c’est…étrange. Quelque chose qui émane de toi de très séduisant, d’attractif.
L’expression inquiète de mon visage me trahit, elle m’observait d’un air soucieux.
- J’ai dit quelque chose qui t’a blessé?
- Non, ce n’est rien ne t’inquiète pas. Ce que tu me dis est très touchant, je n’imaginais pas une seconde qu’on se retrouverait un jour ici, toutes les deux, à discuter de manière si…naturelle et spontanée. Mais bon, ces derniers jours ont tous surpassé les limites de mon imagination. 
- Tu n’as pourtant pas l’air très perturbée par tout ça. J’ai même l’impression que tu n’es pas surprise par notre existence. D’habitude, les humains que nous mettons dans la confidence ont besoin de temps pour s’adapter. Ils ont peurs et refusent d’y croire au début, ils sont complètement désorientés. Mais toi, tu fais comme si tout cela était…normal.

 

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- Oh, ça n’a rien à voir avec moi. Je pense que n’importe quelle jeune fille de mon âge accepterait très bien la situation. Comme tu le faisais remarquer tout à l’heure, nous prenons nos rêves pour des réalités. Nous sommes toutes fans de lectures et de films fantastiques, qui racontent l’histoire de créatures telles que vous et qui nous font rêver. On espère qu’une seule chose, c’est que tout cela devienne réel. On fantasme toute une vie pleine de magie et de romance qui nous donnerait un peu d’espoir, que la vie ne se résumerait pas à cette fade routine qui parfois nous fait perdre le sens de notre existence. A l’époque, la religion faisait passer ces mythes pour effrayants et diaboliques, mais je t’assure que les filles de ma génération ne s’évanouiraient plus en entendant le mot vampire.
- C’est vrai que ce 21ème siècle est beaucoup plus accueillant pour nous que les précédents. La mode du surnaturel a remplacé la chasse aux sorcières. Nous n’avons jamais eu autant d’humains « bénévoles » pour servir de banque du sang volontairement. Je n’ai jamais lu les romans dont tu me parles, mais si tu me le permets, j’aimerais te les emprunter. Ça doit être amusant de voir la manière dont vous nous imaginez. Mais qui est cet Edward dont j’ai si souvent entendu parler?
Je ne pus m’empêcher de rire en l’entendant prononcer le nom de mon personnage préféré, cette conversation était tellement irréaliste qu‘elle en en devenait presque comique.
- C’est…Je pense que tu devrais lire le roman pour comprendre. Tout ce que je peux te dire c’est que le stéréotype du vampire a beaucoup changé. Et que tu risques fort de tomber toi aussi, amoureuse du bel Edward.

 

 

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- C’est amusant, il y a à peine un siècle, je n’aurais jamais pu imaginer parler de ma nature de vampire avec tant de légèreté en compagnie d’une jeune humaine non hypnotisée. Je comprends mieux maintenant ton imprudence à inviter tout ce qui à des crocs dans ta chambre.
Nous éclatâmes ensembles d’un fou rire complice, j’appréciais réellement cet instant insolite et imprévu avec cette fille avec qui je n’aurais jamais imaginé échanger plus qu’un salut courtois quelques jours avant. Les apparences pouvaient réellement être trompeuses.
- Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas ri ainsi, ça me rappelle l’époque où j’étais encore jeune et insouciante, humaine. Ça me manque.
Le regard perdu dans ses souvenirs lointains, sa voix se faisait soudain mélancolique.
- Ton humanité te manque?
- Plus que tout au monde. J’aimerais être une jeune femme de 20 ans du 21ème siècle, pleine de rêves et de projets que ma courte vie me presserait de réaliser. Me marier, avoir des enfants, acheter une ferme avec plein de chevaux, prendre le petit déjeuner en famille et décorer le sapin de Noël…
Ses yeux brillaient de tristesse en évoquant toutes ces choses si simples qui pour moi me semblaient évidentes.
- La vie est tellement injuste. Lorsque j’étais mortelle, aucun rêve n’était permis pour une jeune femme de mon âge, de par mon sexe et ma couleur. Et aujourd’hui, je vois le monde qui a changé et qui serait enfin parfait pour avoir envie d’y vivre. Mais je n’y ai plus droit. Je ne suis plus qu’une spectatrice, un cadavre qui respire… Toi tu rêves en lisant des romans sur un monde différent, et moi en observant ta vie qui a toi, semble insipide. Tu n’imagines pas la chance que tu as, tu es jeune, vivante, et surtout tu es libre. 

 

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- Tu as vécu deux ans d’esclavage avant ta transformation?
- Oui, et je sais que c’est peu en comparaison à tous les autres esclaves qui sont nés enchaînés depuis leur naissance. Mais, je crois qu’il vaut mieux ne jamais avoir goûté à la liberté si on doit finir sa vie comme un animal.
- Comment t’es-tu transformée exactement?…Enfin si ce n’est pas trop douloureux pour toi d’en parler.
- Comme je te l’ai dis, mon père est mort de la fièvre lorsque j’avais 18 ans. Je ne sais pas ce qui a put causer son état, bien que j’aie toujours eu l’intuition qu’il avait été empoisonné par sa femme. C’était un soir d’été, je rentrais d’une promenade avec mon frère lorsque j’ai vu Adrian traîner ma mère par les cheveux en poussant la porte de la maison…
Les yeux de Kendale se perdirent dans les images de son passé, comme si ces souvenirs étaient toujours aussi réels malgré les siècles qui s‘étaient écoulés…

…Ma mère hurlais les larmes aux yeux, le suppliant de la lâcher. Sa tenue était dans un piteux état et son visage tuméfié révélait les marques de coups récents qu’elle venait de recevoir. Kenneth bondit sans réfléchir sur Adrian pour l’éloigner d’elle, il faisait bien deux têtes de plus que lui malgré ses 14 ans. Adrian fut projeté à plusieurs mètres comme une poupée de chiffon. Lorsqu’il se releva, son visage déformé par la haine, il essuya le sang qui coulait de son nez avant de sourire d’un air diabolique.
- Tu vas regretter ce que tu viens de faire sale nègre!
- Non c’est toi qui vas regretter d’avoir touché ma mère, lorsque père l’apprendra…
- Je t’interdis de l’appeler père! C’était ton maître et il est mort, proclama-t-il d’une voix réjouie et triomphante.

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Ses mots me déchirèrent au plus profond de moi, et il me fallut un instant pour réaliser l’horreur que cela signifiait pour notre condition. J’aimais mon père de tout mon cœur, c’était un homme bon et juste, qui traitait ses esclaves de manière humaine, il m’avait tout appris. En comprenant que jamais plus je ne le reverrai, mon cœur se brisa et je sentis les larmes exploser dans ma gorge. Mais je n’eus pas le temps de pleurer mon père que ma peine fut remplacer par de la terreur. A présent, c’était Adrian le maître et sans mon père, nous n’avions plus aucune protection.
- Que lui avez-vous fait? S’écria Kenneth, anéanti par le décès de notre père. Il était très proche de lui, et l’horreur que je lus sur son visage me serra l’estomac un peu plus encore.
- Il faut croire que c’était son heure, ricana Adrian qui ne semblait pas éprouver la moindre tristesse. Ce garçon était vraiment monstrueux, il n’avait rien de commun avec père et je redoutais sa terrible rancœur qu’il allait enfin pouvoir assouvir à présent.
- C’est vous qui l’avez tué j’en suis certain, je vais te le faire payer…
Mon frère fut interrompu dans son élan par l’arrivée de quatre hommes blancs qui firent irruption dans la pièce. Ils se jetèrent sur lui et le rouèrent de coup avec toute leur haine.
Ma mère hurlait encore plus fort, et tenta de s’interposer entre eux au même moment que moi. Mais nous n’étions pas assez forte, et deux des hommes nous attrapèrent par les cheveux et se mirent à nous cogner de toutes leurs forces, jusqu’à ce que je m’évanouisse.

 

 

 

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Quand je me suis réveillée, j’avais un goût de sang immonde dans la bouche, mes vêtements avaient été changés, remplacés par une horrible guenille crasseuse et pleine de trous. Son odeur répugnante me donna immédiatement la nausée. J’étais allongée par terre, dans ce qui semblait être une vieille cabane insalubre et obscure, éclairé par un petit foyer au milieu d‘un tas de pierres. En m’entendant gémir, une femme apparue alors et se précipita sur moi. C’était une esclave d’un certain âge, corpulente et petite. Les traits de son visage inspiraient une certaine dureté, mais dégageait cependant quelque chose de rassurant et de bienveillant.
- Tu es réveillé, enfin. Comment te sens tu ma fille? Me dit-elle avec son drôle d’accent.
- J’ai mal partout. Où suis-je? Mais où est ma mère, et Kenneth?
- Oh, ma pauvre enfant, je suis désolée, mais ils ont eu moins de chance que toi.
- Comment ça, où sont-ils?
- Je ne sais pas si je dois te le dire, ça ne sert à rien de savoir, ça va te faire du mal, répondit-elle en baissant les yeux d’un air compatissant.
- Dites moi tout de suite où ils sont! Je vous en supplie…
Elle secoua la tête en signe de négation, silencieuse. Elle ne voulait rien me dire, alors je me redressai sur mes jambes fébriles et me précipitai vers l’unique porte de la cabane. Dehors il faisait déjà nuit, et il me fallut quelques secondes avant de comprendre où j’étais. Le village des esclaves était un lieu qui ne m’était pas familier, mais j’y étais déjà venue quelques fois pour rendre visite aux amis de ma mère lorsque j’étais petite fille. Tout autour de moi, des vieilles cabanes délabrées étaient regroupées sur un petit terrain. La femme sortis de la cabane pour me rattraper, et tenta de me dissuader de rechercher ma famille. Elle semblait réellement inquiète et désolée pour moi.

 

202

- Non ma fille, tu ne dois pas sortir du village, reste ici je vais te donner un morceau de viande, viens…rentre dans la maison…
- Non! Je dois retrouver mon frère et ma mère, criai-je en alertant le voisinage.
Un vieil homme apparut alors et s’approcha de moi.
- Suis moi jeune fille, je vais te conduire. Mais je te préviens, ça sera très dur à voir.
- A voir quoi?
- Ça n’a pas encore du commencé, peut-être pourras-tu lui dire Adieu avant que ça soit fini. 
- Que quoi soit fini? Dire Adieu à qui? L’implorai-je sans pouvoir contenir mes larmes qui inondaient mon visage.
Il ne me répondit pas et commença à avancer.
- Non Charly, ce n’est pas une bonne idée, lança la grosse femme derrière moi à l’intention du vieil homme qui ne lui répondit pas et continua son chemin. Je le suivis alors, impatiente de comprendre ce qu’il se passait. Ses paroles n’avaient rien de rassurante et me faisaient redouter le pire. Je sentais mon ventre se serrer à mesure que nous avancions dans l’obscurité. Après quelques minutes qui me semblèrent des heures de marche rapide et silencieuse, je perçus enfin de la lumière au milieu des arbres, c’était des torches, nombreuses au milieu d’une foule de blancs regroupés autour de quelque chose que je ne réussissais pas à discerner nettement. Nous croisâmes d’autres esclaves en nous approchant de l’attroupement, eux se tenaient à l’écart dans la pénombre, et l’expression horrifiée de leurs visages me fit comprendre que quelque chose d’horrible était en train de se produire. Je reconnus alors une voix s’élever en provenance du centre de cette foule, c’était celle d’Adrian.

 

203

«  Mes chers amis, je suis ici ce soir pour réparer l’humiliation que mon indigne père nous à causé à tous, par sa liaison immorale avec une sale négresse…Oui il nous a humilié, nous autres gens civilisés et honnêtes, par sa conduite intolérable en s’affichant avec cette esclave et en présentant ce nègre comme son fils légitime… »
Ma mère, agenouillée à ses pieds pleurait de désespoir et Kenneth, le visage ensanglanté, se tenait debout, ligoté et maintenu par deux colosses à aux airs cruel qui souriaient avec impatience.
La foule de blancs acclamait Adrian à chacune de ses paroles répugnantes, et semblait attendre quelque chose.
« …Ce soir, je vais enfin punir ce vaurien pour son impertinence et sa prétention comme il le mérite. Et rappeler à tous ces nègres, qui sont les maîtres ici…Prenez tous cet exemple comme un avertissement, si l’un de vous ose encore prétendre être notre égale, il sera châtié lui aussi de la même manière…Hissez le maintenant! » Ordonna-t-il aux deux hommes qui passèrent autour du cou de mon petit frère, une corde suspendue à une branche d’arbre, puis ils furent rejoins par d’autres qui se mirent à tirer sur la corde. Le cri de mon frère fut étranglé lorsqu’il s’éleva dans le vide, ma mère s’écoula à terre dans un hurlement de douleur désespéré. Je criai à mon tour, horrifiée par la scène irréaliste qui se déroulait sous mes yeux. Je voulus me précipiter vers Kenneth pour le libérer lorsque je sentis une main pleine de force m’agripper fermement, et une autre me bâillonner la bouche.

 

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- Shut! Tais toi, je t’en prie! Tu ne peux rien faire, ils sont trop nombreux et ils n’hésiteront pas à te tuer, me murmura une voix d’homme derrière moi.
Je me débattis de toutes mes forces, mais ne réussis pas à me défaire de son emprise. Mes cris de désespoir étouffés par cette main, redoublèrent mon sentiment d’horreur et d’impuissance. Mon frère convulsait, les mains cherchant en vain à desserrer la corde autour de son coup. Puis il cessa lentement de bouger, et ses membres s’immobilisèrent enfin. Ses yeux innocents pleins de douleur et de larme se perdirent dans ma direction, comme si il voulait m’adresser un dernier regard avant de mourir.
Non, je ne pouvais pas y croire, Kenneth était si jeune, tellement plein de vie et de douceur, comment pouvait-on faire du mal à un enfant aussi adorable? Pourquoi ne m’avaient-ils pas tué à sa place? Qu’avait-il fait pour mériter tant de haine, c’était injuste. Je sentis la nausée monter en moi, et faillis m’étouffer lorsque le spasme remonta dans ma gorge. L’homme ôta sa main trop tard, et je vomis, pliée en deux sur moi-même, envahit par un vide qui me déchira en milles morceaux.
La foule de monstres blancs s’écria joyeusement en cœur, des acclamations de joie cruelles et haineuses.
«  Pour ce qui est de cette…traînée, qui s’est servie de ses charmes diaboliques pour envoûter mon père, je pense que la meilleure punition sera de lui donner ce qu’elle voulait…des hommes blancs! Alors messieurs je vous en prie, ça sera chacun son tour mais il y en aura pour tout le monde. Après ça, nous nous occuperons de lui donner une apparence beaucoup moins désirable, pour la laver de son péché d’orgueil! »

 

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Il saisit ma mère par les cheveux et la releva violemment en arrachant le tissu de sa robe, offrant à la vue de tous son intimité violée. Puis il la balança vers l’un de ses compères qui la réceptionna brutalement, un sourire malsain s’étirant sur son visage. Ma mère hurlait en suppliant ses bourreaux de l‘épargner, cherchant du regard dans la foule quelqu’un qui aurait pitié d’elle et interviendrait pour la défendre. Ses yeux rencontrèrent alors les miens, et lorsqu’elle me reconnut, elle cessa soudainement de crier. Malgré les hématomes et le sang séché sur son visage, elle rayonnait de beauté, et ses yeux verts, pleins de larmes et de détresse n’en étaient que plus beaux. Elle me fixa un instant puis dans un dernier élan de courage m’adressa un sourire plein de force et d’amour. Puis son tortionnaire l’attira dans l’obscurité de la forêt, suivi par d’autres, et ma mère disparut.
Je m’effondrai alors, tel un corps vide et désarticulé, le visage à terre incapable de bouger. L’homme qui m’avait agrippé se baissa alors et m’éleva délicatement dans ses bras.
- Je sais ce que tu ressens, mais il faut être forte…pour ta mère et pour ton frère.
Il porta ainsi mon corps sans vie jusqu’au village et me ramena chez la grosse femme.
Je refusais de m’alimenter et de parler pendant plusieurs jours, et à partir de ce moment, je dus aller travailler au champ avec tous les autres esclaves. Je dus apprendre à récolter, porter, égrener et piétiner le coton sous la canicule, de très tôt le matin jusqu’à très tard dans la nuit. Nous devions tous avoir quitté le village avant le levé du jour, et ne rentrions pas avant que la nuit soit tombée. Aucun jour de repos ne nous était jamais accordé, et la vie devint alors pour moi un interminable cauchemar sans fin, rythmé par les mêmes gestes encore et encore. Je comprenais enfin l’enfer dans lequel vivait tous les autres noirs pendant que moi je grandissais dans l’insouciance et le luxe.

 

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J’avais l’impression que mon corps était trop faible pour accomplir toutes les tâches qui semblaient être naturelles pour tous les autres. Mais je finis tout de même par m’adapter au fil des mois qui passaient.
Personne ne voulu me donner de nouvelles de ma mère, et je dus attendre plus d’un an avant de la retrouver enfin, ou plutôt l’ombre d’elle-même qu’elle était devenue.
Un vieille femme voûtée et boiteuse était passée nous apporter de l’eau pendant que nous travaillons au champ sous une chaleur terrible. Le visage déformés par d’innombrables cicatrices et brûlures, je ne la reconnus pas immédiatement. Mais lorsque ses yeux verts ruisselant de larmes rencontrèrent les miens, je compris avec horreur que cette inconnue méconnaissable n’était autre que ma mère. Elle caressa tendrement mon visage de sa main tremblante puis me tourna brusquement le dos avant de s’éloigner précipitamment.
- Maman, attends maman reviens je t’en prie, l’implorai-je en la saisissant par l’épaule. Elle accéléra le pas sans se retourner, alors je me mis à courir pour la dépasser et me planter face à elle.
- Maman pourquoi t’en vas-tu ainsi? Reste avec moi tu m’as tellement manqué…j’ai cru que tu étais morte.
- Je suis morte à l’intérieur! Me répondit-elle sèchement. Sa bouche déformée ne s’ouvrait plus que d’un seul coté de son visage, et cela rendait son articulation difficile.
- Ne cherche plus à me revoir, ta mère est morte avec ton frère, coupa-t-elle sèchement avant de s’éloigner à nouveau.

 

 

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J’allais la suivre lorsque le contremaître m’interpella. «  Eh toi! Retourne au travail si tu ne veux pas le fouet! ». J’avais déjà reçu plusieurs coup de fouet à mes débuts, lorsque mon travail n’était pas encore suffisamment productif, et je fus incapable de désobéir en entendant prononcer cette menace que nous tous esclaves, craignions plus que tout. Et je dus retourner à mon poste, à contre cœur.
Je ne revis plus jamais ma mère…J’ai appris par la suite qu’elle s’était pendue à son tour quelques années plus tard, sur le même arbre que celui où avait été assassiné Kenneth.
Les mois de dur labeur continuèrent ainsi jusqu’à mes 20 ans, jusqu’au jour où dans un élan de désespoir j’ai tenté de m’enfuir. Quelle ne fut pas mon erreur! Je n’eus pas fais à peine une quinzaine de kilomètres que je fus capturée par un fermier blanc qui me ramena à la propriété d’Adrian.
     Celui-ci décida alors que le fouet n’était pas une punition suffisante aux vues des antécédents de ma famille, et il décida de me louer à une maison close de la ville. Je voulus mourir en l‘entendant m‘annoncer avec un plaisir sadique, que l‘enfer des champs ne serait rien en comparaison à ce qu‘on allait me faire là-bas. J’étais vierge et innocente, et j’avais entendue parler de ces maisons horribles où de riches blancs payaient pour violer des jeunes filles de couleur, les battre ou même pire encore…

 

 

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Je fus envoyée chez Miss Milla, une femme cruelle et brutale qui m’accueillit avec moins d’égard que si j’avais été un chien. Elle m’annonça dés mon arrivée qu’un client très riche avait commandé une jeune vierge pour le soir même et que j’étais la seule de sa maison à être encore pure. «  Je te préviens, si tu ne satisfais pas entièrement ce client je te fais attacher à ton lit avec des chaînes! » M’avait-elle prévenue, et j’appris par mes nouvelles « collègues » terrifiées et soumises, que ses menaces n’étaient malheureusement jamais des paroles en l’air.
Je me souviens de ces longues et angoissantes heures à attendre enfermée dans ma nouvelle chambre, à essayer d’imaginer ce qu’allait bien pouvoir me faire cet homme. Allais-je beaucoup souffrir? Serait-il violent? Comment devais-je satisfaire ses attentes, je ne connaissais rien à la sexualité et n’avais même jamais vu le corps d’un homme totalement dénudé. 
L’heure fatidique arriva enfin, j’entendis des pas s’approcher dans le couloir et s’arrêter devant ma porte qui s’ouvrit. Miss Milla entra la première, suivit d’un bel homme blanc à l’air dur et glacial qui me détailla immédiatement du regard avec dédains.
- Vous êtes sure qu’elle est bien pure?
- Je vous le garanti, cette jeune beauté est vierge et innocente. Je viens tout juste de la recevoir.
- Bien. Laissez nous maintenant! Lui ordonna-t-il sèchement en refermant la porte sur elle.

 

 

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J’étais totalement pétrifiée, incapable de dire le moindre mot ni même de ne faire aucun geste.
C’était un très bel homme d’une vingtaine d’années me semblait-il. Les yeux noirs, le visage terriblement pâle, il était habillé de façon élégante et très soignée. Il s’approcha brusquement de moi et saisit mon visage entre ses mains brutales sans aucun ménagement pour l’inspecter sous tous les angles, puis il me fit tourner sur moi-même avant de sourire d’un air satisfait.
- Tu vaux bien ton prix! Maintenant déshabille toi! Ordonna-t-il d’un ton agressif.
Incapable de réagir, je restai immobile, tremblante de peur sans oser le regarder.
- Je t’ai dis de te déshabiller, tu es sourde ou quoi?
- Non! Répondis-je instinctivement sans pouvoir me retenir.
- Comment? Qu’est-ce que tu as dis?
- J’ai dis non, je ne vous laisserai pas me toucher! Répétai-je d’une voix plus assurée. Un sentiment étrange de colère et de révolte monta soudainement en moi. Après des années de vie heureuse et civilisée, je m’étais retrouvée dans un monde barbare et inhumain, à travailler sans repos comme un animal, j’avais presque réussis à oublier ce qu’avait put être le monde avant le décès de mon père. Oublier le respect, la liberté et le plaisir de vivre. Mais je ne renoncerais jamais à ma dignité, je préférais mourir que de me laisser souiller par cette brute, et j’étais prête à me battre si il le fallait.
- J’ai payé extrêmement cher pour t’avoir, alors ton avis ne m’importe guère, dit-il avec rage en m’agrippant par le cou.

 

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Ma main partie toute seule, et vint claquer bruyamment contre sa joue.
- Comment osez vous abuser d’une femme qui se refuse à vous. Êtes-vous donc incapable d’être suffisamment digne d’intérêt pour qu’une femme veuille se donner à vous sans que vous ayez à l’acheter et la violer? N’avez-vous donc aucune éducation qui aille avec tout cet attirail de bourgeois civilisé?
L’homme se stoppa net, et m’observa d’un air ahuri.
- Votre niveau d’élocution n’est pas celui d’une esclave, il semblerait que l’on vous ait appris à parler…intéressant et surprenant pour une négresse.
La curiosité remplaça alors la férocité de son regard et il se mit à sourire d’un air amusé.
- Je préfère mourir que de laisser un porc me toucher, il faudra vous contenter d’un cadavre pour satisfaire vos désirs malsains.
- Un cadavre? Vous êtes bien courageuse mademoiselle.
Il réfléchit un instant, l’air hésitant puis soupira avec lassitude.
- Bien, que diriez-vous si je vous proposais un marché? Vous semblez pleine de colère et de rancœur, et je pense que ma proposition saura combler vos désirs.
- Je ne négocierais jamais mon corps, à aucun prix!

 

 

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- Le problème, c’est que je n’ai pas besoin de votre accord pour le prendre. Il me suffirait de vous hypnotiser pour que vous me donniez tout ce que j’attends de vous. Mais…je suis d’humeur charitable, et je vous propose un marché que vous ne pourrez pas refuser. Exceptionnellement, je suis près à me passer des plaisirs charnels qui accompagnent habituellement mon dîner. Je me contenterais de boire votre sang pure et innocent sans vous toucher. Et…je vous ferais l’honneur de vous faire boire le mien et de devenir l’une des créatures les plus puissantes de ce monde, pour vous venger de toutes les humiliations qui vous ont été infligées. Si vous refusez, je boirais tout de même votre sang et effacerais votre mémoire avant de disparaître et de vous laisser à votre triste destin.
- Que voulez dire par…boire mon sang? Demandais-je terrifiée par ses propos incohérents.
- Je vais me nourrir de votre sang. Si vous ne résistez pas, ça ne sera pas douloureux, ça pourrait même être agréable. Ensuite, je vous laisserais boire mon sang à votre tour, ce qui vous transformera en un être immortel et supérieur comme je le suis moi-même.
- Vous êtes atteint de folie…
Il soupira à nouveau d’un air agacé et sortit de sa botte une lame. Je reculai immédiatement vers le fond de la chambre, tétanisée en imaginant ce couteau s’enfoncer dans ma chaire.
- Ne vous inquiétez pas je ne compte pas vous attaquer avec, ça serait inutile et gaspillerait beaucoup de votre précieux nectar.

 

 

212

A ma grande surprise, il releva l’une de ses manches et enfonça la lame dans son bras. Le sang gicla, provocant un cri d’horreur de ma part. Cet homme était un malade et il allait certainement me découper en morceaux. Je n’avais aucune chance de m’en sortir.
Mais soudain, je vis un miracle s’accomplir devant mes yeux, sa blessure béante se referma d’un seul coup et disparut de son bras comme par magie.
- Vous voyez? Je ne vous mens pas, je suis bien une créature divine et invincible. Et je peux faire de vous l’une des notre. Plus rien ne pourra vous atteindre, vous blesser ou même vous contrôler. Vous posséderez la force de cent hommes, la rapidité du vent et la jeunesse éternelle. Libre pour toujours. Dépêchez vous de vous décider, je suis affamé et je risquerais de changer d’avis.
Je venais d’assister à un miracle de Dieu, cet homme ne mentait pas. Si il avait voulu me découper il l’aurait déjà fait. Et si ce qu’il disait était vrai, qu’il pouvait me rendre ma liberté, alors il fallait que j’obéisse. Qu’avais-je à perdre de toute façon, puisque je refusais de continuer à vivre ainsi.
Il s’approcha alors de moi, et je ne fis aucun geste pour le repousser.
Ses dents s’enfoncèrent dans mon cou jusqu’à me vider de mon sang, et lorsque je sentis enfin la vie quitter mon corps, il entailla son poignet et le mit à ma bouche avant de me briser la nuque.

 

 

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Le regard perdu, fixant le mur devant elle, Kendale se tut, les yeux chargés de larmes. Il me fallut un instant avant de pouvoir revenir à la réalité et digérer tout ce qu’elle venait de me raconter. Son histoire était tout aussi terrible que celle de Jeremy, et je me sentis soudain bien futile avec mes petits problèmes sans importance, en réalisant l’horreur qu’avait été sa vie de mortelle.
- Je…Je ne sais pas quoi dire…Kendale je suis désolée. Ce que tu as enduré c’est…
- C’est du passé, ne t’en fait pas. Cette histoire à presque 200 ans, me coupa-t-elle en essuyant ses larmes avant de se relever.
- C’est pour cela que aujourd’hui tu te bats pour protéger des innocents…