chapitre 1 (partie 2)

 - Parles moins fort! Je n’ai pas envie que tout le monde entende tes conneries! Grognais-je à voix basse en esquivant sa main qui revenait à l’attaque. Même si j’adorais mon frère, il se révélait parfois être tellement lourd! Le genre de frangin qu’on redoute de présenter à ses amis, sous peine d’avoir la honte à perpétuité.

 - Bon on y va! Je suis crevée et ça fait une heure que je t’attends.

- Tu aurais du en profiter pour terminer la peinture…Ah oui, excuse moi! Je comprends…tu voulais une bonne excuse pour revenir demain. Lança-t-il sur un ton accusateur.

Génial! Non seulement il avait deviné mon plan, mais en plus, il allait certainement tout raconter à ses amis autour de leur café du matin…La journée avait été déjà suffisamment humiliante, il était hors de question que celle de demain puisse être encore pire!

- Ok! Puisque tu as décidé de raconter ce genre de connerie pour me foutre la honte dans ton foutu commissariat, trouves toi quelqu’un d’autre pour les repeindre tes murs! Je ne reviendrais pas. Et puis pour tes petits plats maisons que je te livre au bureau, tu peux aussi les oublier!

Là c’était trop! Je n’étais pas d’humeur à me laisser emmerder, et même si Théo prenait injustement à la place de Stefan, il fallait que j’évacue mon quota de colère pour la journée.

Je n’attendis pas que mon frère me réponde, et sortis comme une furie en claquant la porte derrière moi. Je m’empressai de rejoindre la voiture, et m’installai à la place du conducteur. Théo avait cinq minutes chrono pour me rejoindre, sinon, il n’aurait plus qu’à se faire raccompagner par Denis!

  

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Je profitai de ces quelques instants de tranquillité pour tenter de mettre un peu d’ordre dans le tourbillon de mes pensées. Ma journée avait plutôt mal commencé, et je n’étais toujours pas remise de mon altercation avec Stefan. Le simple fait d’y repenser me donnait à nouveau envie de pleurer. Arrête d’être aussi faible! M’ordonnais-je à haute voix, en cognant violemment du poing contre le volant. J’avais parfaitement conscience du fait que mes sentiments obsessionnels pour lui n’avaient aucun sens, ce qui me rendait d’autant plus ridicule. Il suffirait peut-être simplement de comprendre ce qui me charmait tant en lui pour me défaire de son emprise? Moi qui reprochais si souvent aux autres la superficialité de leurs attachements, je me décevais d’en être ainsi réduite à aimer une image. C’est vrai, que m’avait-il bien donné à aimer? Nous ne nous étions jamais parlé avant aujourd’hui, et je ne savais strictement rien de lui. Je rêvais pourtant d’une relation profonde au delà des apparences; d’un amour qui me permette d’être réellement moi-même, d’exprimer les facettes les plus intimes de mon identité… Alors pourquoi m’étais-je à ce point attaché à ce corps dont l’âme m’était totalement inconnue? Mon intuition me criait que derrière ce regard sombre et dur se cachaient de profondes blessures, un vécu, une histoire passionnante…mais ma raison commençait à me dire que tout cela n’était qu’un pur produit de mon imagination romanesque. Il n’y avait rien de concret dans ce que j’aimais en lui, à part peut-être son physique, véritable incitation au viol! Mais la gentillesse de Jeremy à mon égare, sa main sur mon visage, ses caresses, sa douceur…tout cela était bien réel. Enfin…même cela je n’en étais plus vraiment certaine. Le seul moyen de savoir serait de revenir le lendemain pour observer sa réaction. Mais je venais de dire à Théo que je ne reviendrais pas… Oh et puis zut! Je pouvais bien bouder une petite heure, histoire de le faire culpabiliser. Puis je finirais par céder à ses excuses et accepterais de reprendre la peinture, tout simplement!

  

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Je connaissais assez bien mon frère pour deviner la suite de notre chamaillerie, il était trop prévisible.

Il ne tarda pas à me rejoindre, s’avançant d’un pas mal assuré en direction du véhicule. Il m’adressa son petit regard triste chargé d’excuses que je fis mine de ne pas calculer, détournant le mien pour lui signifier que je ne lui avais pas encore pardonné. Exceptionnellement, nous n’eûmes même pas à nous disputer pour savoir qui de nous deux conduirait, et il s’installa docilement à la place du passager sans un mot, m’assaillant de ses petites moues adorables qui m’attendrissaient tant. Mais je résistai, il fallait qu’il retienne la leçon!

  

  

  

 

 

 

 

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Ma seconde journée au poste de police se révéla toute aussi décevante que la première. Cette fois ci, je n’eus aucune confrontation désagréable, mais ce fut encore pire. J’avais passé toute l’après midi à peindre dans un ennui profond, espérant croiser Jeremy…ou même Stefan, Oui je sais je suis dingue! Me crispant à chaque bruit de porte, en imaginant que ça puisse être l’un d’eux, en vain. Il n’y eut pas un seul passage des membres de l’équipe spéciale de toute la journée. J’avais pourtant entendu dire qu’ils étaient tous au poste, mais la porte de leur bureau demeura définitivement close, à mon grand désespoir.

Lorsque j’eus terminé de repeindre chaque pièce du service vers 17h, il m’apparut évident que le seul moyen de croiser les deux hommes qui obsédaient mes pensées, serait d’oser ouvrir la porte moi-même. Mon pot de peinture et mon rouleau légitimeraient parfaitement mon intrusion, mais ce plan avait pourtant une faille…Moi!

Pétrifiée par ma timidité, je restai plantée une bonne dizaine de minutes devant l’entrée de leur bureau, sans oser frapper. Je tendis prudemment mon oreille dans l’espoir d’entendre quelque chose, histoire de ne pas faire irruption au beau milieu d’une conversation importante. Mais aucun bruit ne filtrait. La porte n’était pourtant pas bien épaisse, étaient-ils aussi silencieux entre eux que avec les autres? Il y avait vraiment quelque chose d’étrange chez cette équipe! Rien n’est plus flippant que le silence. Il fallait que je me décide enfin à entrer, l’un deux pouvait sortir à tout instant et me surprendre à écouter derrière la porte. Je comptai alors jusqu’à trois…enfin dix, pris une profonde inspiration et frappai doucement.

 

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A peine avais-je effleuré la porte que celle-ci s’ouvrit immédiatement, m’arrachant un sursaut de surprise. Et bien ça c’est du rapide! J’espérais qu’ils ne m’aient pas entendu poireauter nerveusement depuis un quart d’heure derrière la porte. Je fus accueillie par Conrad, qui me gratifia de son sourire courtois mais glacial. C’était lui le «chef » de cette équipe bizarre, et ça se sentait. Il se dégageait de lui une sorte d’aura très puissante et hypnotique, un charisme redoutable qui imposait le respect. Il était blond, les cheveux coiffés en arrière, un visage fin et anguleux au teint pâle, encadrant d'envoûtants yeux bleus terriblement durs, mais dont le regard trahissait une certaine malice, insolente et provocatrice. Je lui donnais environ 28 ans, et d’après moi il devait être le plus âgé du groupe.

Balayant furtivement les lieux d’un bref coup d’œil, je fus frappée par l’ordre inquiétant qui régnait dans ce si grand bureau. Pas le moindre dossier, stylo ou gobelet de café ne traînait. Une immense table ronde et vide trônait au centre de la sombre pièce, dénuée de toute décoration personnelle. Les stores étaient tirés, et l’unique source lumineuse provenait de l’écran d’ordinateur allumé. Même la corbeille était vide! Cette vision me fit froid dans le dos. Je n’avais jamais vu aucun bureau des collègues de mon frère qui ressemble à celui là. D’ordinaire les flics étaient plutôt bordéliques. Je savais que les membres de cette équipe étaient mystérieux mais là…c’était carrément louche!

 

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Un silence pesant régnait dans la pièce, ce qui ne fit qu’accroître mon sentiment de malaise. Leurs quatre regards braqués sur moi me fusillaient avec hostilité, comme si mon intrusion n’avait pas été la première. Tous me toisaient avec froideur, sauf un… Jeremy fut le seul à ne pas lever les yeux vers moi, concentré sur l’écran de son ordinateur comme si il n’avait pas remarqué ma présence. Son dédain me frappa telle une gifle, bien plus violente que l’attitude désagréable de ses collègues.

- Tu avais quelque chose à nous dire? S’impatienta Conrad devant mon mutisme hébété.

- Euh…Oui, je viens repeindre votre bureau, bafouillai-je timidement en agitant le pot de peinture et mon rouleau sous son nez.

- Nous n’avons pas demandé de nouvelle peinture.

- Oui je sais, mais je…il faut repeindre tout le commissariat et…il ne reste plus que cette pièce.

Arrête de prendre cette petite voix apeurée, tu as l’air d’une idiote de cinq ans qui a perdu son doudou! Me fis-je remarquer intérieurement en entendant ma voix si fébrile. Pourquoi étais-je à ce point intimidée lorsque je me retrouvais devant eux? Je n’étais pourtant pas du genre impressionnable. C’est étrange comme certaines personnes peuvent vous donner l’impression d’être insignifiante sans avoir à prononcer le moindre mot, d’un simple regard. Comme si l’importance que vous leur accordiez, leur donnait le pouvoir de vous coller une sorte d’étiquette misérable dont vous ne sauriez plus vous défaire. Et les membres de cette équipe avaient tous ce pouvoir! Peut-être était-ce du à leur insolente beauté écrasante de perfection, qui leur octroyait une supériorité naturelle?

- Et bien, nous te remercions mais nous préférons garder la couleur actuelle, me répondit-il d’un ton ferme qui laissait sous entendre que la discussion était close, et que je pouvais disposer.

- Ok, et bien…je vous souhaite à tous une bonne soirée. Je m’excuse de vous avoir dérangé.

Conrad m’adressa un léger signe de tête pour me saluer, puis referma sèchement la porte sans rien ajouter.

 

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Il aurait tout de même pu me souhaiter une bonne soirée à moi aussi! Et un petit « bonsoir » de la part de ses collègues, ça leur aurait écorché la gueule? Bande de glaçons frigides et constipés! Vous n’avez qu’à rester dans vos murs gris décrépis, ça vous va tellement bien!

J’étais énervée contre Conrad, dégoûtée par l’attitude de Jeremy, et surtout furieuse contre moi-même. La prochaine fois, fais leur la révérence pendant que tu y es! Une fois de plus, j’avais été pathétique. En cet instant, je ne désirais plus qu’une chose, disparaître de ce commissariat de malheur et ne plus jamais y remettre les pieds.

J’aurais bien aimé pouvoir me confier à ma meilleure amie, mais Sue n’était toujours pas revenue de son voyage en Europe, et son répondeur était saturé par les innombrables messages que je lui avais déjà laissé. Il fallait que j’évacue d’urgence toute ma colère avant qu’elle n’explose, et je ne connaissais qu’un seul autre moyen de me vider l’esprit, peindre. Non pas des murs avec un rouleau, mais sur mes toiles avec mes pinceaux et mon acrylique adoré. La peinture et le dessin avaient toujours été pour moi de très bons exutoires, car certaines émotions ne peuvent être traduites par de simples mots…

Avant de rentrer chez moi, je fis un petit détour par le bureau de mon frère. Il avait beau être le pire emmerdeur que je connaisse, sa présence avait quelque chose de rassurante et chaleureuse, et j’avais vraiment besoin de chaleur humaine! Ce fut un réel plaisir de retrouver le désordre chaotique de son bureau. Les papiers s’entassaient à même le sol, les meubles anarchiquement disposés près du bureau avaient été éloignés des murs et de la peinture encore fraîche; la corbeille débordante de paquets de chips vides, une photo de nous deux scotchée sur un tiroir…Ici, tout était plus réel!

 

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- Tu as terminée toutes les pièces?

- Oui, il était temps! J’ai les épaules en miettes et je ne toucherais plus jamais à un rouleau de ma vie, soupirai-je en me vautrant sur sa table.

- Oh, la pauvre petite.

- Ah, moques toi de moi. Je sais très bien que tu te serais écroulé au bout d’une heure, tu es bien plus feignant que moi, répliquai-je en désignant d’un geste circulaire le désordre qui régnait autour de nous.

- Que veux-tu, je suis un inspecteur moi! J’ai trop de responsabilité pour trouver le temps de jouer au décorateur.

J’étais bien tentée de poursuivre ainsi notre interminable concours de vannes habituelles, mais la déception et la fatigue m’avaient rendu irritable. Je préférais en rester là pour aujourd’hui. Je fis le tour de son bureau et lui déposai un baiser sur le crâne.

- Moi, je rentre à la maison. Je n’en peux déjà plus de ton commissariat pourri, lançai-je en m’approchant de la porte pour m‘en aller.

- Pourri? Oh, toi tu as été contrariée, je me trompe? Devina-t-il. Mon frère me connaissait mieux que quiconque, et rien ne lui échappait.

- Non, ce n’est rien. C’est juste que…Les Autres m’ont envoyé promener lorsque j’ai voulu repeindre leur "congélateur".

- Ah, tu as remarqué l’état de leur bureau à ce que je comprends. C’est une vraie chambre stérile! Je comptais leur demander de s’occuper de ta chambre à l’occasion.

- Très drôle, tu peux parler!

Je me hâtai de sortir avant que les chamailleries ne reprennent, je n’étais vraiment pas d’humeur à répliquer correctement. Et je ne voulais pas lui laisser l’occasion de m’irriter d’avantage, pour éviter de passer injustement mes nerfs sur lui. Mais à peine avais-je traversé la moitié du couloir qui me séparait de la sortie, que Théo me rattrapa.

 

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Non, pitié pas aujourd’hui, grognai-je en redoutant qu’il n‘ait une autre plaisanterie brillante à me sortir. Mais à ma grande surprise, il ne lança aucun commentaire et se contenta de me tendre deux billets de 20$.

- Tu les as bien mérité je crois, dit-il d’un air gêné. Mon frère n’avait jamais été très à l’aise lorsqu’il s’agissait de me faire des cadeaux, et encore moins pour me complimenter. Il préférait taquiner pour m’exprimer son affection, n’étant pas très adepte des démonstrations affectives.

- Merci, mais tu n’étais pas obligé…

- Demain c’est le dernier jour de la fête foraine à Carter’s Hill. Je me suis dis que ça ne te ferait pas de mal d’aller y faire un tour… Et puis, comme tu n’es pas très douée, il te faudra bien 40$ pour réussir à gagner une horrible peluche à ajouter à ta vilaine collection. Ajouta-t-il pour ne pas avoir l’air trop tendre. Mais je n’étais pas dupe, je savais très bien que c’était sa manière à lui de me dire qu’il tenait à moi.

- Moi aussi je t’aime, lui répondis-je d’un air taquin avant de m’éloigner.

Un sourire plein de tendresse s’échappa de ses lèvres, le regard chargé de mots qu’il ne savait pas dire. On s’était compris, il n’y avait rien de plus à ajouter. C’était comme ça entre nous, beaucoup d’amour mais peu de parole.

 

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Je passai le reste de ma soirée enfermée dans ma chambre, allongée sur mon lit à écouter en boucle une compilation de mes musiques de films et séries préférées. La musique m’inspire beaucoup lors de mes longues heures de cogitations intensives. Me plonger dans mon petit monde intérieur est l’une de mes occupations favorites. La rêvasserie étant le seul moyen de m’évader de ma vie fade et insipide. Je sais que je ne suis pas à plaindre, et que nombreux seraient ceux qui envieraient mon quotidien calme et routinier. Mais pour moi, il n’y avait rien de pire que des jours semblables aux précédents.

Habituellement, je devais me contenter de mon monde imaginaire, bien loin des situations de ma triste réalité. Mais cette fois ci, tout mon esprit se concentrait sur le souvenir concret de cet instant incroyable et surréaliste que j’avais vécu avec Jeremy. J’étais partagée entre le plaisir de me rappeler la délicieuse sensation de ses mains sur ma peau, et la déception qu’avait suscité en moi son indifférence quelques heures plus tôt. Ne pas comprendre sa réaction était déjà suffisamment frustrant, mais ne plus comprendre mes propres sentiments me troublait bien plus encore. Comment avais-je pu passer de mon idolâtrie pour Stefan à tant de ressentiments à son égare? Et surtout, comment avais-je pu laisser Jeremy prendre sa place pour tourmenter mon esprit? Peut-être que la réalité d’un contact physique avec un être aussi séduisant valait plus qu’un sentiment virtuel pour un homme qui ne m‘accordait pas la moindre attention? J’étais complètement perdue, et regrettais de ne pas pouvoir me confier à ma meilleure amie. Pourquoi avait-il fallut que Sue choisisse cet été pour partir en Europe? Pour une fois qu’il se passait quelque chose dans ma vie...

 

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Sue était l’unique personne à connaître mon amour secret pour Stefan, avec lequel je n’avais cessé de lui rabattre les oreilles depuis déjà trois ans. Et bien qu’elle n’ai jamais cru sincèrement en mes chances de le conquérir, elle avait toujours su me soutenir et me comprendre. Et en cet instant délicat, son absence me pesait plus que jamais. Certes, je connaissais d’autres filles plutôt sympas au lycée, mais je ne les qualifierais pas pour autant d’amies. Plutôt de simples connaissances que je ne fréquentais jamais en dehors des cours. Le genre de filles qui vous adressent  un sourire, et parfois même vous font la bise, mais qui ne vous jugent pas suffisamment intéressante pour vous inviter chez elles ni aux activités qu’elles organisent avec leurs petits groupes très fermés. Je n’étais pas particulièrement impopulaire dans mon lycée, seulement insignifiante. Suffisamment jolie pour ne pas être une cible, mais pas assez peste pour être reconnue. Et puisque je ne supportais pas les rapports superficiels, et encore moins l’idée de devoir faire trop d’efforts pour être appréciée, je préférais me faire discrète et me contenter d’une seule amitié de qualité. Mais pour le moment, je devrais me débrouiller toute seule et contenir le flot d’émotion qui ne demandait qu’à s’exprimer, jusqu’à son retour. 

 

 

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Il était déjà presque midi lorsque la sonnerie de mon portable m’extirpa douloureusement du sommeil. J’avais eu quelques difficultés à m’endormir, incapable de ne pas ressasser ces deux dernières journées dans mon esprit. J’avais toujours eu un peu de mal à trouver le sommeil, même lorsque j’étais fatiguée. Et surtout, j’adorais les grasses matinées, une vraie marmotte!

Je n’eus pas besoin de vérifier pour deviner que l’appel venait de Théo, et ne pris même pas la peine de décrocher. Il ne laissa pas passer plus d’une minute avant de m’appeler à nouveau, et je savais pertinemment qu’il insisterait jusqu’à ce que je décroche, pour s’assurer que je ne me lève pas après midi. Mais moi aussi j’étais têtue, et même si à présent, j’étais totalement réveillée, je n’avais pas envie de quitter mon lit trop vite. Je saisis donc mon téléphone pour l’éteindre, puis le balançai sous mon lit avant de retourner cacher mes yeux de la lumière sous ma couette. Je n’étais pas suffisamment motivée pour aller fermer les rideaux. Mais cela aurait été mal connaître mon frère que de croire qu’il se contenterait de mon répondeur. A peine avais-je refermé les yeux pour revenir là où mon rêves s’étaient interrompus qu’une autre sonnerie retentit. Celle-ci provenait du salon, et sa mélodie était bien plus agaçante que la première. J’attendis sans grand espoir qu’il se lasse et finisse par raccrocher, mais je dus me rendre à l’évidence que Théo ne renoncerait pas. Mon frère avait même pensé à débrancher le répondeur de notre ligne fixe, et seul moyen de ne plus entendre cette épouvantable vacarme serait donc de descendre lui répondre. Il avait vraiment bien calculé son coup! Je finis par céder, et m’extirpai furieusement hors de mon lit pour dévaler l’escalier.

- Allo! C’est bon je suis réveillée tu es content? Hurlai-je dans le combiné avant de raccrocher sans attendre sa réponse.

 

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Le téléphone se remit à sonner.

- Oui, quoi encore?

- C’est très mal poli de raccrocher au nez, s’exclama-t-il d’un air amusé. Je voulais juste te souhaiter une bonne journée, ajouta-t-il d’une voix souriante et mielleuse qui se voulait bien agaçante.

- Et bien moi, je te souhaite une bonne crise d’hémorroïdes! Grognais-je en l’entendant s’esclaffer. 

Je ne supporte pas qu’on me réveille alors que je suis en vacances. Et encore moins qu’on me provoque avant que je n’ai bu mon café rituel. Je suis plutôt irritable lorsqu’on me sort du lit… Mais à présent que j’avais quitté la douce chaleur de ma couette, je ne pourrais définitivement plus me rendormir.

Après un petit déjeuné liquide et très caféiné, je me traînai jusqu’à la salle de bain pour m‘immerger sous une montagne de mousse. Comme d’habitude, j’attendis que l’eau du bain soit complètement froide pour me décider à en sortir. La baignoire étant mon deuxième sanctuaire préféré après mon lit.

Je réfléchis un instant à ce que j’allais bien pouvoir faire de mon après-midi. Je n’avais plus de mur à peindre, aucune amie à qui rendre visite, et plus aucune envie de traîner au commissariat. Je me rappelais alors que Théo m’avait parlé de la fête foraine de Carter’s Hill. Je jetais un coup d’œil par la fenêtre de ma chambre, et constatai que mon frère m’avait laissé sa voiture. Denis était certainement venu le chercher.

Je n’étais pas très motivée à m’y rendre toute seule, mais puisque je n’avais rien d’autre à faire de plus passionnant. De toute façon, je ne me sentais pas d’humeur à peindre, ni même à écrire. Il fallait que je me change les idées pour éviter de trop penser à Stefan…mais surtout à Jeremy. Et le tir à la carabine serait un parfait exutoire!

 

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Il ne me fallut pas longtemps pour me préparer, sachant pertinemment que je ne croiserais aucun des deux hommes à qui je désirais plaire. J’enfilai rapidement un vieux jean taille basse bleu foncé, le plus confortable de ma garde robe. Et un simple débardeur blanc qui suffirait amplement sous cette canicule insupportable. Côté coiffure, je ne fis aucun effort, et rabattais mes cheveux en queue de cheval négligée. Je m’inspectai tout de même un instant dans le miroir, cherchant avec attention ce qui aurait pu manquer à mon visage pour plaire à Stef… Non, juste comme ça!

Mais sans vouloir me jeter des fleurs, je ne trouvai rien chez moi qui soit susceptible de me faire complexer. Ma peau était lisse et mate, comme celle de mon père. De grands yeux bruns en amandes, encadrés de cils longs et épais qui me dispensaient de les maquiller beaucoup. Un nez fin et droit, des lèvres pulpeuses parfaitement dessinées…le portrait craché de ma mère. J’avais aussi hérité de sa longue chevelure brune et légèrement ondulée, que je me refusais à couper pour continuer à ressembler aux derniers souvenirs que j’avais d’elle. Tout comme ma mère je n’étais pas très grande, mais plutôt bien proportionnée. Étrangement, j’étais plutôt satisfaite de mon apparence physique et ne me plaignais pas des mêmes complexes que la plupart des filles de mon âge. Peut-être parce que je lui ressemblais et que je ne pouvais m’empêcher d’aimer tout ce qui me la rappelais…

Non, je ne voyais vraiment pas ce qui pouvait clocher chez moi, et il était hors de question que je laisse qui que ce soit me faire douter de ma valeur. J’avais beau détester la prétention, j’abhorrais tout autant la fausse modestie, et ce n’était pas mon genre de me rabaisser pour mendier des compliments. J’étais jolie, un point c’est tout. Malheureusement, j’avais bien assez de défauts pour compenser cette qualité... Et la beauté ne suffit pas toujours à s’aimer soi même. Il y a certaines cicatrices que l’on préfèrerait porter sur le visage qu’à l’intérieur…

 

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Il me fallut un peu moins d’une heure de route pour rejoindre Carter’s Hill. Un conducteur moins prudent n’aurait certainement pas pris plus de vingt minutes, mais j’étais bien trop nerveuse au volant pour prendre le moindre risque. Cela ne faisait pas très longtemps que j’avais obtenu mon permis de conduire, et ça se voyait bien!

Carters’Hill n’était pas une ville beaucoup plus grande que Old Hill, mais assurément plus moderne. Depuis l’ouverture de son nouveau campus, les centres commerciaux et autres boutiques n’avaient cessé de s’y développer, répondant aux attentes d’une population de plus en plus jeune. J’appréciais y venir avec Sue pour le shoping, mais préférais tout de même la tranquillité de Old Hill et ses rues moins encombrées. Théo disait que le taux de criminalité mineure y était beaucoup plus important, et que depuis l’ouverture de son université, ses collègues et lui avaient doublé leur nombre d’arrestations. Je n’eus pas trop de difficultés à trouver le campement de la fête foraine, dont la grande roue lumineuse s’élevait au dessus de tous les bâtiments dès l’entrée de la ville.

Cette année, les forains avaient vraiment sorti le grand jeu. La roue était immense, et le nombre de manège sensationnels et autres stands avait doublé. Il me faudrait bien toute l’après midi pour en faire le tour.

 

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Comme à mon habitude, je me ruais vers les premiers stands de tir à la carabine, c’était vraiment mon attraction préférée. Et malgré les commentaires moqueurs de mon frère, j’étais plutôt douée! Théo m’avait appris à tirer dans la foret près de chez nous, et je n’avais pas mis longtemps à l’égaler en précision. Avant même de commencer, je repérai un gros chien en peluche suspendu avec les autres lots à gagner, dont les grands yeux tristes m’attendrirent immédiatement. C’était celui là que je voulais! J’adore les chiens et à défaut d’en avoir un vrai, je me contenterais de cette petite boule de poils adorable.

- Combien faut-il toucher de cibles pour celui-là? Demandais-je en chargeant le premier plomb.

- Ah, c’est une belle peluche! Il faudra bien 15 cibles tombées dans la même partie, m’annonça-t-il d’un air désolé, comme si il doutait que je puisse en être capable. Il n’y avait que 15 plombs par partie, et il suffisait que je manque juste une cible pour être obligée d’en payer une seconde, si je voulais cette peluche et pas une autre.

- Pas de soucis, m’avançai-je pour frimer un peu, puisque j‘étais certaine de les tomber toutes sans aucun problème. Je pris donc une profonde inspiration, et visais les cibles mouvantes représentant des petits fans tous mignons, qui défilaient à 6 mètres devant moi.  Il fallait vraiment être tordu pour croire que les tireurs seraient plus motivés à descendre des représentations animales et surtout de Bambi, me fis-je remarquer intérieurement. Personnellement, il m’aurait été impossible de tirer sur un oiseau, ni même sur la moindre créature vivante. Selon moi, le tir est un sport, mais la chasse…un crime! J’étais ce qu’on appelle, une sorte de fanatique de la protection animalière, et mon amour pour les bêtes me poussait même à envisager sérieusement de devenir végétarienne. Je ne mangeais déjà plus beaucoup de viande et j’espérais pouvoir m’en passer pour de bon au plus vite. Mais les habitudes alimentaires sont tenaces!

 

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Étrangement, seuls les animaux savaient éveiller en moi tant de compassions et de sensibilité. Je ne pouvais pas m’empêcher de fondre en larmes à chaque fois qu’un animal mourait dans les films, mais pour les êtres humains, cela ne me touchait pas le moins du monde tant que je ne les connaissais pas personnellement. On dit souvent qu’un acte cruel ou sadique est inhumain, on qualifie leur auteur d’animal, mais en réalité… la jouissance de la souffrance d’autrui est un vice propre à l’humanité. C’est pourquoi j’estime bien plus les bêtes que les Hommes.

Lentement mais sûrement, j’abattis les 15 cibles sans faillir, et tendis d’un air triomphant la carabine au forain qui me félicita sans conviction. Je serrais très fort ma nouvelle peluche contre mon cœur, et décidai de lui trouver un petit nom, comme l’aurait fait une gamine de 5 ans.

- Je vais t’appeler Lulu, lui annonçais-je tendrement, sans me soucier du regard moqueur que me lançait le mec du stand. Si la maturité ne tenait qu’à ça…on serait bien dans la merde!  

Je fis ainsi le tour des stands de carabines le reste de l’après midi, accumulant les peluches, toutes plus craquantes les unes que les autres.

Il devait bien être déjà 18h, mais je n’avais toujours pas envie de m’en aller. Il me fallut tout de même regagner la voiture pour décharger mes bras de mes nouveaux amis. Je devais vraiment avoir l’air ridicule encombrée de la sorte, on aurait dit une petite fille qui vient de braquer le père Noël.

- Et bien! Tu dois être un sacré tireur d’élite ma parole! Me surpris une voix amusée dans mon dos.

 

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Lorsque je me retournai, un jeune homme qui ne devait pas être beaucoup plus âgé que moi m’observait en souriant. Son sourire éclatant révélant une rangée de dents blanches et parfaitement alignée, contrastant magnifiquement bien avec la matité de sa peau bronzée et de ses cheveux noir. Ses jolis yeux sombres mais rieurs, me fixaient d’un air amical, ce qui me décrocha naturellement un sourire en retour.

- Oui j’avoue que la carabine est l’attraction qui me réussit le mieux, répliquai-je, en tentant de rattraper l’une des peluches qui m’échappait des mains.

- Attends, je vais t’aider, ça m’ennuierais que tu sèmes tes petits compagnons si durement gagnés, proposa-t-il en s’approchant pour m’aider. Il rattrapa juste à temps mon petit Lulu avant que celui-ci ne mange la poussière.

- Merci, tu as sauvé Lulu!

- Oh mais de rien, je suis certain que Lulu m’accordera sa reconnaissance éternelle…Plaisanta-t-il en éclatant d’un rire de petit garçon inoffensif. J’étais plutôt d’un naturel méfiant avec les inconnus, particulièrement ceux de la gente masculine. Mais lui m’inspirait spontanément confiance, peut être à cause de son rire de gosse? Il ressemblait à n’importe quel garçon de mon lycée, et je me demandais en quelle classe il pouvait bien être.

- As-tu déjà trouvé un nom pour chacun d’entre eux?

- Non, pas encore…ce n’est pas le genre de chose qui se choisit à la légère, répondis-je en simulant une expression sérieuse qui déclencha à nouveau son rire et le mien.

- Et toi, tu as un nom? S’enquit-il en saisissant l’occasion.

- Jessica, et toi?

- Adrien, enchanté de faire ta connaissance, dit-il en caricaturant une révérence grotesque qui m’arracha quelques gloussements d’hilarité. Ma bonne humeur était de retour!

 

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- Tu es venues toute seule? Euh… je ne voulais pas dire…enfin, avec un groupe d’amis? Je ne voulais pas savoir si tu étais célibataire, enfin si tu veux me le dire ça ne me dérange pas…mais euh, c’est pas ce que je voulais dire dans ma question. Enfin, là je m’enfonce je crois…Bafouilla-t-il en s’empourprant devant la maladresse de sa question.

- Oui tu t’enfonces, mais c’est vraiment drôle à voir, le taquinais-je en installant mes peluches sur la banquette arrière.

- Tu t’en vas déjà?

- Non, j’ai envie de rester encore un peu mais ça devenait difficile avec tout ce petit monde dans mes bras. Et aucun groupe d’amis pour m’aider à les porter.

Un sourire réjouit s’élargit sur son visage.

- Et bien, si ça te dit un peu de compagnie? Surtout ne crois pas que j’essaie de te draguer! Enfin je ne veux pas dire que tu n’es pas mon genre, c’est juste que…

- C’est bon j’ai compris, ne t’inquiète pas. Et ça pourrait être sympa de se faire un ami…j’en aurais bien besoin en ce moment. Tu n’es pas une fille, mais ça fera l’affaire, lançai-je sur le ton de la plaisanterie.

- C’est pareil pour moi. Aucun de mes potes ne voulait venir, et j’avoue que j’ai un peu de mal à m’amuser tout seul.

Adrien était plutôt mignon, le genre de type au physique agréable et plein de charme qui devait attirer l‘intérêt de pas mal de minettes. Mais je n’étais pas du tout intéressée. Deux hommes dans ma tête c’était déjà beaucoup trop. Mais une présence amicale…je ne dis pas non! Et puis, ce garçon dégageait un je ne sait quoi qui mettait naturellement à l’aise.

 

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- As-tu déjà fais tous les manèges? Il faut vraiment que tu essaies les toupies volantes, elles sont terrifiantes! M’assura-t-il avec enthousiasme.

- C’est-à-dire que, je ne suis pas très fan de la vitesse, j’ai l’estomac et le cœur très sensibles, lui confessai-je.

- Oh ma pauvre, je comprends pourquoi tu as fais autant de cartons aux stands de tir! Il n’y a quasiment que des attractions à sensation forte ici.

- Oui, je n’ai repéré que le « tour des petits avions » qui est le seul manège qui ne me terrifierait pas trop. Mais il n’accepte que les enfants de moins de 12 ans.

Adrien ne put réprimer un fou rire, qui à mon grand plaisir était plus que contagieux. Nous errâmes le reste de la soirée, à vagabonder d’un stand à l’autre en commentant l’attitude des passants. Après quelques heures en sa compagnie, je ne doutais pas que mes abdominaux seraient en bétons! Nous avions le même humour, il dégageait vraiment quelque chose de léger et de joyeux, et je ne regrettais pas de l’avoir rencontré. Nous passâmes l’heure suivante à arpenter les allées, nous arrêtant tout de même à quelques stands de tir. Que voulez-vous, c’est la seule activité qui me permette de frimer un peu.

Après un petit tour dans la maison hantée, qui n’aurait rien eu d’effrayant si celle-ci n’avait pas été plongée dans le noir, et oui j'ai peur du noir! Adrien m’invita à partager une énorme « barbe à papa » bleue. J’adore les barbes à papa, mais elles sont bien trop caloriques pour en terminer une toute seule. C’est le genre de chose que l’on partage avec ses amis, ou encore en famille. Mon père m’en offrait toujours une à chaque fêtes foraines quand j’étais petite…Je me souviens qu’il avait réussit à me faire croire que tous les papas se cotisaient avec leurs barbes pour les fabriquer. Je sentis mes yeux s’embuer à la réminiscence de ce souvenir chargé de nostalgie. Je n’en avais plus jamais mangé depuis qu’il était parti. Il me manquait tellement…

 

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