chapitre 1 (partie 3)

- Ça va Jessi? S’inquiéta Adrien devant mon regard humide perdu au loin.

 J’acquiesçai vivement de la tête, en me parant d’un sourire de façade. Préférant m’abstenir de parler quelques instants pour éviter à ma voix de trahir mes émotions. J’appréciais qu’Adrien n’insiste pas, car sur ce sujet je n’avais aucune envie de me confier à qui que ce soit.

Le soleil commençait à se coucher, donnant au ciel cette couleur douce et orangée pleine de chaleur qui rendent si agréable les soirs d’été. Mon moment préféré de la journée. Je ne devrais pas tarder à rentrer, pour ne pas inquiéter Théo. Mon regard buta soudain sur une petite tente au tissu violet sombre, dont l’enseigne lumineuse annonçait: « Jackeline la voyante des ombres ». Quelques pancartes encadraient son entrée, promettant une séance sensationnelle et des réponses à toutes nos questions. Très accrocheur pour les pigeons! Le problème, c’est que j’en étais un moi-même. J’avais beau être persuadée qu’une vraie voyante ne perdrait pas son temps à divertir les touristes, je ne pus m’empêcher de vouloir essayer.

- Tu veux aller voir Jackeline? Ricana Adrien en m’adressant un regard suspect.

- Oui, je sais…c’est certainement une charlatan, mais je ne peux pas résister à ma curiosité.

- Bon, et bien je t’attendrais dehors…et c’est moi qui garde la barbe à papa!

J’hésitais un instant devant l’épais rideau qui faisait office de porte d’entrée, je n’aimais pas m’introduire quelque part sans frapper. Soudain, une main ridée aux ongles rouges et démesurés apparut dans l’ouverture du tissu pour l’écarter. D’un geste un peu trop théâtral, une femme apparut devant moi, en me fixant de ses yeux clairs écarquillés au maximum. Quelle mise en scène!

- Je vous attendais, me dit-elle d’une voix basse et profonde qui se voulait chargée de mystère.

Je crois plutôt qu’elle attendait le client, et que le tissu de sa tente permet facilement de les entendre arriver, mais bon… Elle m’invita à entrer d’un large geste de la main.

  

41

Cette Jackeline avait parfaitement le physique et l’accoutrement stéréotypé que l’on s’attend à trouver chez une diseuse de bonne aventure. Elle devait bien avoir une soixantaine d’années, d’après les rides marquées de sa peau bronzée. Sa maigreur osseuse était mise en valeur par un tas de bijoux fantaisies très colorés, assortis à une robe prune et or vaporeuse très excentrique. Ses cheveux bruns et frisés dissimulés sous une sorte de bandeau gitan, complétaient un style parfaitement étudié.

Jackeline alla s’installer derrière une petite table ronde, au centre de la pièce, surplombée par l’incontournable boule de cristal. Elle m’invita à m’asseoir face à elle. L’espace sous la tente était assez réduit et encombré par un tas de grigris et autres objets farfelus qui ajoutaient au décor une ambiance des plus ésotériques. Sans les deux bougies de cire rouge disposées sur la table, l’obscurité de la pièce aurait été absolue. J’espérais qu’il ne lui pendrait pas l’envie de les éteindre.

- Posez-moi vos questions, et je demanderais aux esprits de me transmettre les réponses, annonça-t-elle de sa voix caverneuse.

- Et bien, en fait…voilà, il y a un garçon, enfin…deux plus précisément et…

- Oui, je sais! S’écria t-elle, comme si elle venait d’être frappé par une vision. Ce garçon qui vous attend devant la tente…il y a de profonds sentiments d’amour entre vous. Poursuivit-elle à l’affût de ma réaction.

Ok, ça commençait vraiment mal! Et je regrettais déjà d’être entrée sans consulter les tarifs.

- Non, ce n’est pas vraiment ça! Je connais à peine ce garçon et ce n’est pas de lui dont je parlais…

La voyante ne se laissa pas décontenancer, elle devait avoir l’habitude de se tromper, et reprit d’un air très concentré.

  

42

- Vous n’avez peut-être pas encore conscience de l’amour qui va naître entre vous. L’amour est le plus grand des mystères…

Non, certainement pas! Jackeline aurait beau rouler ses « R » avec autant de conviction et de passion qu’elle le voudrait, elle s’était complètement foiré. Et aurait beaucoup de mal à retrouver sa crédibilité à mes yeux.

- Oui mais ce n’est pas de lui dont j’aimerais parler!

Sérieusement, je n’avais pas envie de claquer le peu d’argent qui me restait pour l’écouter me raconter de telles conneries. Si au moins elle avait su me baratiner correctement pour attiser mes espoirs, ou me faire renoncer… Là, elle me racontait des sornettes, et pas celles que je voulais entendre! J’allais donc me lever au plus vite pour partir lorsqu’elle me saisit les mains pour me retenir.

- Attendez! Nous allons réessayer, il est possible que… Sa voix s’interrompit brusquement. L’expression impassible et contrôlée de son visage se figea brusquement, saisit par ce qui me sembla être un hoquet de stupeur. Si elle simulait, elle le faisait très bien! Je m’immobilisai un instant, sans chercher à éloigner mes mains de son emprise. 

Elle semblait sincèrement surprise, une expression étrange se peignant sur ses traits. Quelque chose qui ressemblait…à de la peur. Ses yeux déjà très clairs, pâlirent d’une manière anormale, comme si un voile opaque les avait recouvert. Elle continua un instant à me fixer silencieusement de son regard aveugle, resserrant douloureusement sa poigne sur mes doigts. Là, je commençais à flipper! On aurait dit qu’elle était tombée dans une sorte de transe, et je préférais ne pas l’interrompre.

Soudain, elle se mit à trembler, et la voix qui jaillit de sa gorge me fit frissonner à mon tour.

- Jessica…Tu es une Kelowe! Tu portes le mal en toi…et bientôt il se réveillera! Murmura-t-elle d’un air terrifié.

Je me débattis pour dégager mes mains, cette femme était complètement cinglée! Lorsque le contact entre nous fut rompu, ses yeux retrouvèrent leur couleur naturelle. Elle me dévisagea d’un air perdu et effrayé, comme si elle venait de se réveiller.

- Vous n’êtes pas humaine, me cracha-t-elle au visage comme un reproche.

Et toi tu n’es pas très nette! Me retins-je de lui répondre.

- Combien est-ce que je vous dois?

- Sortez d’ici sale démon! Hurla-t-elle, une expression démente dans le regard.

- Oui c’est-ce que j’allais faire, mais combien est-ce que je…

- SORTEZ!

  

43

Elle brandit alors une sorte d’amulette étrange sous mon nez, comme pour me menacer. Je ne me fis pas prier, et me précipitais hors de la tente au pas de course, choquée par l’agressivité de cette vielle folle.

Adrien m’attendait à l’entrée, l’air inquiet et perplexe.

- Qu’est-ce qui s’est passé la dedans? J’ai entendu la vieille Jackeline hurler.

- Ouai, la vieille Jackeline a eu un bug au cerveau. Elle est complètement dingue cette pseudo voyante! Elle m’a fais bien plus peur que la maison hantée.

- Qu’est-ce qui lui a pris? Pourquoi s’en est-elle prise à toi?

- Mais je n’en sais rien, elle s’est mise à me traiter de démon…c’est une dingue! En tout cas, je n’ai plus très envie de rester dans le coin, elle m’a vraiment fait flipper.

Adrien jeta un rapide coup d’œil à sa montre, d’un air préoccupé.

- Ça te dis qu’on aille ailleurs? Mes amis m’attendent un peu plus loin près de la forêt.

- Euh…je ne vais pas tarder à rentrer chez moi, tu sais…

- Oh, juste un petit quart d’heure, que je te les présente, m’implora-t-il du regard, avec une petite moue d’enfant triste. Ils doivent m’attendre depuis un bon moment, et je n’ai pas envie de te laisser tout de suite. S’il te plait…On s’amusait si bien.

 

44

Je n’étais pas très motivée à rencontrer du monde, je ne me sens pas très à l’aise au milieu de nombreux inconnus. Mais Adrien avait été tellement adorable avec moi en m’accordant sa compagnie, que je me voyais mal refuser ce petit effort. Et puis, nous avions suffisamment bien sympathisé pour que j’espère m’en faire un ami, je ne voulais donc pas jouer mes rabat-joie.

- Bon, Ok. Mais seulement un quart d’heure, après je devrais reprendre la route. Il fait déjà nuit et je ne voudrais pas que mon frère me prenne la tête ce soir.

Un sourire réjouit s’étira sur ses lèvres, et réussit à me rendre le mien. Il m’entraîna vers la sortie du campement forain, puis nous traversâmes le parking. Nous étions à la sortie de la ville, en pleine campagne. Là où le béton et les lampadaires disparaissaient au profit de la boue et des arbres. En m’enfonçant aux prémices de la forêt, je me félicitais d’avoir choisi des baskets confortables.

Adrien semblait marcher de plus en plus vite au fur et à mesure que nous avancions, et je commençais à avoir un peu de mal à suivre son rythme. Je n’avais pas du tout envie de le perdre dans cette forêt en pleine nuit. Nous avions beau être à sa lisière, je m’y serais perdue très facilement.

- Je croyais que c’était près de la forêt? Parce que là j’ai l’impression que nous sommes en plein dedans, fis-je remarquer à mon nouvel « ami », qui se faisait bien silencieux depuis que nous avions quitté la fête.

- Nous y sommes presque, me répondit-il d’une voix devenue soudainement froide et très différente de celle qu’il m’avait accordé tout au long de la soirée. Je crus percevoir un soupçon de nervosité dans son intonation,  et même si ce n’était qu’une impression, elle réveilla en moi un étrange sentiment de malaise. Avais-je été bien prudente, de suivre ainsi un garçon que je connaissais à peine? Dans une forêt, la nuit? Certes, il m’avait paru inoffensif et enfantin, mais pouvais-je me fier à mes intuitions au point de prendre de tels risques? Ma mésaventure avec Stefan…Et aussi Jeremy, m’avait pourtant prouvé les failles de mon analyse de la psychologie humaine. Et à présent qu’il ne m’adressait plus son sourire rassurant plein d’innocence, je commençais sérieusement à m’inquiéter. Peut-être n’était-ce là que les effets de ma peur du noir, et que la forêt y rajoutait quelque chose. Non, il fallait que j’arrête d'être ma parano! Si je continuais à me méfier ainsi de tous le monde, il ne faudrait pas s’étonner de la pauvreté de mon réseau sociale.

 

45

Nous continuâmes ainsi un bon quart d’heure à marcher silencieusement dans le noir. Je commençais à perdre légèrement patience et faillis rebrousser chemin, lorsque j’aperçus enfin une faible lueur filtrer des arbres devant nous. Nous rejoignîmes un feu de camps aménagé près d’une vieille cabane abandonnée, transformée en squat pour l’occasion. Après un rapide coup d’œil d‘inspection autour de nous, je constatai qu’il n’y avait que des hommes. Sept pour être plus précise. Et je me sentis étrangement dérangée de ne trouver aucune autre présence féminine que la mienne.

- Enfin! Tu en as mis du temps, on commençait à croire que tu nous avais lâché! Lança l’un des garçon, adossé contre la cabane, une clope entre les lèvres. Il avait exactement la physionomie du voyou des mauvais films. Des traits durs accentués par d’épais sourcils aussi noirs que ses cheveux. Sa barbe de quelques jours lui donnait un aspect négligé parfaitement assortis à son style vestimentaire. Veste de cuire noire et débardeur blanc débraillé sur un jean crade et déchiré au genoux. Ça c’est du stéréotype! Mais je n’aimais pas juger les gens d’après leur apparence.

Je ressentis immédiatement quelque chose de très lourd dans l’atmosphère, une sorte de tension qui se contenait mais ne tarderait pas à exploser. Le calme avant la tempête? Ce n’était qu’une sensation bien sur, mais je sentais que quelque chose clochait. Et là, j’aurais parié cher que ce n’était pas l’effet de ma paranoïa. Je me rapprochais instinctivement d’Adrien, comme pour me rassurer par sa présence amicale. Mais lorsque mon regard croisa à nouveau le sien, je ne perçus plus rien du garçon adorable que j’avais rencontré. Ses traits étaient tirés, durs.

- Et bien, tu nous as ramené un morceau de choix cette fois-ci! Ricana l’homme à la cigarette d’une voix pleine de sous entendus. Il émanait de lui une sorte d’aura très malsaine qui m’inquiétait de plus en plus. Mais je préférais n’en rien en montrer. Craignant que l’expression de ma peur puisse attiser l‘agressivité contenue dans sa voix.

- Pourquoi ne proposes-tu pas à boire à ta jeune amie? Répliqua un second, à l’allure tout aussi inquiétante. Ce n’est pas très galant de ta part, fit-il remarquer à Adrien, qui semblait soudainement très mal à l’aise.

- Tu veux une bière? Me proposa-t-il fébrilement.

- Euh, non merci. Je ne bois pas d’alcool, répondis-je timidement d’une voix presque inaudible. Comme si ma discrétion avait eu une chance de détourner leur attention de moi, en vain. Leurs sept regards demeuraient braqués dans ma direction, me donnant l’impression désagréable d’être une proie entourée de ses prédateurs.

 

46

- Oh, mais c’est qu’elle est toute timide! S’exclama le premier en éclatant d’un rire faussement joyeux qui me fit froid dans le dos. Viens t’asseoir avec nous. Nous n’allons pas te manger! Ajouta-t-il d’un air qui insinuait étrangement tout le contraire. Il y avait vraiment quelque chose de…dangereux dans son regard. Une lueur de brutalité sauvage qui ne collait pas du tout avec l’attitude civilisée et aimable qu’il tentait de me montrer.

- Je ne fais que passer. Je ne vais pas pouvoir rester longtemps, mon frère m’attend. M‘excusai-je, en me forçant à sourire d’un air faussement navré. Je ne comptais par faire plus ample connaissance avec eux! J’avais cette étrange et inexplicable impression d’être en danger, malgré la courtoisie apparente de leur accueil. Et quelque chose en moi me disait qu’elle n’allait pas durer. Il n’y a rien de pire que de sentir avec certitude que quelque chose va arriver, sans pouvoir réagir et risquer d’accélérer son processus. Si il sentait ma peur, il saurait que j’avais compris. Et il ne prendrait certainement plus la peine de faire durer le suspense. Peut-être qu’il me suffirait de m’en aller tout de suite pour éviter que mon pressentiment ne se confirme? Au fond de moi, je n’y croyais pas trop.

- Oh, déjà? Tu viens à peine d’arriver et tu veux déjà nous quitter. Ce n’est pas très gentil!

- Non, j’ai très envie de rester bavarder avec vous…car vous m’avez l’air de personnes vraiment charmantes. C’est juste que j’ai promis de ne pas rentrer tard et je ne voudrais pas avoir de problèmes avec mon frère.

Et merde! La peur transpirait dans chacune de mes intonations.

Il éclata à nouveau d’un rire sans joie, qui me fit l‘effet d‘une gifle, très désagréable!

- Vous entendez ça les mecs? Nous avons l’air de personnes charmantes!

Les autres se mirent à ricaner en cœur, de ce même rire qu’ont les hyènes affamées avant de passer à table.

Le masque était en train de tomber.

- Moi je ne suis pas trop du genre à bavarder, je préfère les échanges plus…physiques! Ajouta son compère en me déshabillant du regard d’un air plus que pervers.

 

47

Je déglutis bruyamment de terreur, ma bouche se faisait de plus en plus sèche. Il y eu un instant de silence qui me sembla interminable, chargé d’une menace invisible mais palpable dans l’air. Adrien finit par l’interrompre à mon grand soulagement. Mais mon apaisement fut de courte durée, lorsque j’entendis ce qu’il avait à dire.

- Vous ne lui ferez aucun mal! Elle va vous donner son portefeuille et les clefs de sa voiture, et vous la laisserez partir. Rappela-t-il d’un air plus implorant qu’autoritaire. Il ne semblait pas plus rassuré que moi, ni même très convaincu par ses propres paroles. Lorsque je compris de quoi il était question, mon cœur s’emballa à toute allure dans ma poitrine, et mon estomac se serra brusquement à m’en donner la nausée.

Adrien n’avait été qu’un appât! Une jolie gueule d’ange inoffensive, chargé de mettre en confiance les victimes de ses complices. Et naïve comme j’étais, je m’étais jetée dans la gueule du loup!

- Adrien, tu ne peux pas faire ça, suppliai-je la voix chargée de larmes qui n’allaient pas tarder à sortir. Je m’agrippai désespérément à son bras, comme si cela avait pu réveiller sa pitié.

Il m’adressa alors un regard sincèrement désolé, presque honteux.

- Jessi, donnes leurs tout ce que tu as, tes bijoux, ton téléphone, tes clés de voitures… Et je te ramènerais immédiatement à la fête foraine.

Je sentais qu’il ne mentait pas, ou plutôt qu’il espérait vraiment que les choses se passent ainsi. Je n’étais pas en position de négocier, et me hâtai donc de sortir de mes poches tout ce qu’il m’avait demandé, incapable d’empêcher mes mains de trembler. La voyante aurait pu me prévenir! Plaisantai-je intérieurement malgré mon envie de pleurer.

- Elle m’a tout donné, annonça Adrien en déposant son butin près du feu. Puis il revint vers moi, toujours aussi tendu. Sa nervosité était aussi contagieuse que son rire, elle me frappa de plein fouet, accélérant le rythme déjà insupportable des palpitations de mon cœur.

- Je la ramène en ville, alors vous feriez mieux de plier bagages avant qu’elle ne prévienne la police, dit-il en me pressant vers la forêt. Lui aussi avait peur, et il semblait pressé de m’éloigner d’eux, comme si il redoutait que les choses se compliquent.

 

48

Malgré le piège qu’il m’avait tendu, Adrien n’était pas un mauvais gars…enfin, pas une brute perverse. Seulement un gosse sous influence. Et je ne doutais pas qu’il veuille réellement me ramener au plus vite à la ville. Étrangement, j’avais hâte de me retrouver seule avec lui au milieu de la forêt. Car ce n’était pas lui le vrai danger.

- C’est tout ce qu’elle a? Tu aurais pu en choisir une un peu plus riche! Son téléphone est un vieux machin préhistorique sans valeur, et quelque chose me dit que sa voiture est aussi une épave?

- Je suis désolé, se contenta de répondre Adrien sans se retourner, en continuant de me pousser devant lui pour m’éloigner.

- Tu es désolé? Nous attendons depuis des heures et tu crois qu’on en a quelque chose à foutre de tes excuses? Arrête-toi tout de suite! Hurla-t-il d’une voix furieuse et terrifiante qui nous fit sursauter tous les deux. Adrien se figea, sans se retourner. Il tremblait lui aussi.

- Son cul a plus de valeur que toutes ces merdes que tu nous as ramené, alors elle ne va pas rentrer tout de suite. Annonça le voyou d’un voix calme encore plus inquiétante que lorsqu’il avait crié. Ses mots me serrèrent brutalement la gorge, aussi douloureusement qu’une corde en feu. Mes larmes jaillirent malgré moi, je refusais d’imaginer le cauchemar que me promettaient ces paroles. Je n’osais pas même me retourner, paralysée par la peur. Je n’étais peut être pas la plus courageuse des filles de mon âge; Mais ce qui était certain, c’est que jamais je ne me laisserais violer sans me battre. Je préférais encore crever que de subir ça.

- Cours! M’ordonna soudain Adrien d’une voix basse et tremblante.

 

49

Je ne me fis pas priée, et bondis à toute allure droit devant moi. La luminosité des flammes du feu de camp avait totalement désensibilisé mes yeux à l‘obscurité, et je ne voyais strictement rien. Mais je ne ralentis pas ma course. Ma peur du noir n’était rien en comparaison de celle que m’inspirait ces monstres. Des éclats de voix résonnèrent instantanément derrière moi, m’injectant un flot d’adrénaline supplémentaire. J’espérais que Adrien réussirait à les retenir suffisamment pour me laisser le temps de prendre une bonne avance. Mais je savais qu’il était seul, et aussi apeuré que moi. Ils allaient l’écraser en moins d’une seconde! Je préférais ne pas me retourner pour voir ça, et continuai de courir à m’en brûler les poumons.

Il suffisait que j’atteigne la sortie du bois pour être certaine d’alerter des témoins en criant. Mais pour l’instant, j’étais bien trop éloignée de la lisière, et n’étais même pas sure de courir dans la bonne direction. Je sentis soudain mon pied buter contre quelque chose de dur et la vitesse de ma course me projeta lourdement dans les airs avant que je ne m’écrase douloureusement à terre. La chute fut très brutale, et je sentis mon poignet gauche craquer sous le poids de mon corps, m’arrachant un cri de douleur que je regrettai immédiatement d’avoir laissé s’échapper. Du bruit commençait déjà à se rapprocher dangereusement derrière moi. Je ne pouvais pas me permettre de reprendre mon souffle, ni même de penser à ma douleur. Un poignet abîmé, ce n’était pas grand-chose en comparaison de ce que je fuyais. Il ne fallait pas que je m‘arrête de courir, quoi qu‘il arrive! Je réussis maladroitement à me redresser de ma main valide, puis repris mon élan et fonçai plus vite que jamais mes jambes ne me l’avaient permise. La peur donne des ailles insoupçonnées, et bien plus d’endurance que l’espoir d’une médaille olympique! Mais la perversion aussi devait être une motivation suffisante, et je ne tardai pas à entendre quelqu'un se rapprocher à grande vitesse derriere moi. Je sentis son la chaleur de son corps dans mon dos avant même qu’il ne m’atteigne, et compris avec horreur que je ne pouvais plus lui échapper. Il s’élança de tout son poids, et me plaqua brutalement au sol tel un rugbyman sur un ballon ovale, en poussant un grognement bestiale. Le choc me coupa le souffle, et m’assomma quelques instants, plongeant mon esprit dans un trou noir bien plus sombre que la forêt qui m’entourait.

 

50

Lorsque je repris enfin connaissance, je sentis mon agresseur qui se plaquait déjà avec envie contre mon corps. Il m’avait retourné sur le dos, et maintenait fermement mes poignets d’une seule main, avec bien plus de force que je n’en avais dans les deux. Un cri de terreur jaillit de ma gorge, semblable à la plainte d’un animal blessé. Je me débattis de toutes mes forces pour repousser ce monstre qui commençait déjà à palper avidement ma poitrine de sa main libre. Mes efforts pour lui resister semblaient beaucoup l’amuser et surtout attiser son excitation. J’entendais déjà les autres fils de putes s’approcher de nous en courant.

- Josh l’a attrapé, s’époumona l’un d’eux en s’avançant vers nous, encore essoufflé.

Le dénommé Josh, qui n’était autre que le connard à la cigarette, ricana d’une voix haletante et salace.

- Tu as de la chance, c’est moi qui t’ai attrapé! Tu vas goûter au meilleur des le premier round, susurra-t-il à mon oreille avant de glisser sa langue écœurante dans mon cou. Il avait réussi à immobiliser tous mes membres. J’étais littéralement pétrifiée de terreur. Mais le désespoir réveilla en moi un cran que je ne me connaissais pas, le même que l‘on retrouve chez ces petits roquets, qui malgré leur infériorité physique trouvent tout de même le courage de mordre des Pitbulls avant de se faire dévorer. J’attendis qu’il redresse enfin sa tête face à la mienne, et balançai de toutes mes forces mon front contre son nez qui émit un son atroce en craquant, m’envoyant une giclée de sang tiède au visage. Mon coup lui arracha un grognement de douleur, qui ne fit qu’attiser sa fureur. Il relâcha mes poignets pour se redresser, et m’assena un coup de poing si violent que je cru m’évanouir à nouveau. Mes oreilles bourdonnaient, et le goût du sang dans ma bouche réveilla ma nausée.

- Sale petite pute! Elle m’a explosé le nez, hurla-t-il en arrachant brutalement mon débardeur.

 

51

Il me fallut puiser dans mes ressources les plus profondes pour réussir à retrouver mes esprits. Il fallait que j’agisse, et vite! Je ne devais pas lui laisser le temps de revenir à la charge, et quitte à mourir ce soir, je comptais bien faire le plus dégâts possibles! Je glissai ma main à tâtons sur le sol autour de moi, et saisis la première branche que à ma porté. Puis dans un élan de rage et de peur, me redressai de toutes mes forces et l’enfonçai dans l’œil de Josh. Il s’écroula lourdement en arrière, perdant tout équilibre.

Ses hurlements furent terribles et me retournèrent l’estomac. Je profitai de cette instant de confusion pour dégager mon corps et ramper le plus loin possible de lui. Surpris par les cris de Josh, et le morceau de bois planté dans son orbite, ses complices tardaient à réagir, choqués par l‘état d‘agonie de leur leader. Je profitai de ce court temps de répit pour me redresser contre l’arbre le plus proche. Mes jambes encore engourdies étaient bien trop fébriles pour que je reprenne immédiatement ma course. Il me fallait quelques minutes pour récupérer, malheureusement je ne les avais pas!

L’un des hommes se tourna soudainement dans ma direction, et bondis en crachant quelques insultes et autres menaces que mon cerveau n’était plus en état de saisir. Je savais que je n’avais aucun moyen de le semer, et qu’il s’attendait certainement à me voir essayer de fuir. Parfois, la meilleure défense…c’est l’attaque! Et même lorsqu’on n'est pas très courageuse, l’instinct de survit peut réveiller en nous la plus surprenante des violences. Alors malgré ma peur, je décidai de me concentrer sur son bas ventre et d’attendre qu’il soit suffisamment près pour lui bondir dessus. Il ne s’y attendrait pas, et c’était ma seul chance de le ralentir. Lorsqu’il ne fut plus qu’à deux mètres de moi, je bondit à mon tour, me propulsant de toutes mes forces en allongeant ma jambe.

Non il ne s’y attendait pas! Et lorsque mon pied s’écrasa sur ses bijoux de famille, il se plia en deux comme je l‘avais espéré. Et rejoignit son ami Josh dans une chorale de hurlement.

- Choppez moi cette salope! Ordonna un autre, d’une voix pleine de rage.

 

52

Les cinq types se ruèrent furieusement dans ma direction, non plus guidés par un désir de viol, mais de meurtre. Et cette fois-ci, aucun d’eux ne se laisseraient surprendre. Je n’avais aucune chance de m’en sortir. Plus aucun courage n’affluait dans mes veines, seulement un flot de larmes et une peur si terrible que je faillis m'en pisser dessus.

Mes yeux s’étaient réhabitués à l’obscurité, les arbres parsemés laissaient filtrer suffisamment de luminosité lunaire pour que je puisse apprécier la haine terrifiante qui déformait leurs visages.

Comment peut-on passer aussi vite d’une journée si normale à un enfer pareil? Je fermai mes yeux, refusant de voir ce que mon corps allait subir, priant pour avoir une mort rapide. La seule pensée qui me réconforta fut de savoir que mes parents m’attendaient, et que j’allais bientôt les retrouver. Et ma dernière larme fut pour Théo, que je me haïssais d’abandonner ainsi…

Soudain, un bruit sourd retentit juste devant moi, suivit d’un cri de douleur qui n’était pas le mien. Puis un second, que j’entendis s’écraser lourdement à quelques mètres plus loin. Lorsque j’osai enfin rouvrir les yeux, je ne réussis pas à croire en ce que voyais. Une silhouette masculine différentes des autres, se déplaçait à une vitesse incroyable à quelques mètre de moi. Bondissant sur chacun de mes agresseurs avec une force telle, qu’ils en furent projetés hors de mon champ de vision. Il n’y eu pas même de bagarre, puisque aucun d’eux n’eut le temps de réagir ni même de comprendre ce qui leur arrivait. Lorsque le dernier encore debout s’écrasa violemment contre un arbre au point d’en abîmer le tronc, le mystérieux individu se retourna vers moi et s’avança dans ma direction.

 

53

La forêt était redevenue parfaitement silencieuse, mais mon cœur à lui seul semblait être devenu plus bruyant que la fanfare du lycée. L’homme s’était déplacé tellement vite que je n’avais pas pu discerner les traits de son visage. J’étais encore tellement terrifiée que je ne voulais pas qu’il m’approche. Ne sachant pas si il était mon sauveur, ou un monstre encore plus terrifiant que les sept autres et qui me voudrait pour lui tout seul. Je me recroquevillai contre mon arbre en position défensive. Bien que je sache pertinemment que je n’avais aucune chance face à une homme capable d’en terrasser six beaucoup plus forts que moi. Mais bon, comme je l’ai déjà dis, je ne crèverais pas sans combattre!

- Jessica, es-tu blessée? Me demanda soudain l’inconnu d’une voix douce et inquiète qui me sembla familière.

L’homme s’avança un peu plus près, d’un geste prudent pour ne pas m’effrayer.

- Jeremy?

 

54

Non, je n’arrivais pas à en croire mes yeux! Malgré la proximité de son visage à quelques centimètres du mien, je refusais de m‘abandonner à cet espoir. Ce n’était pas possible! Je devais certainement être tombée dans un coma profond des suites de coups violents à la tête…je devais être en train de rêver!

- Oui, c’est moi. Tu n’as plus rien à craindre, répondit-il en m’attirant délicatement contre son torse, comme pour bercer un enfant qui aurait fait un vilain cauchemar.

- Comment m’as-tu retrouvé? Demandai-je en sanglotant, je laissai aller mes larmes de soulagement.

- J’ai entendu ton frère qui s’inquiétait de ne pas réussir à te joindre au commissariat. Il a essayé de t’appeler plusieurs fois et ça ne répondait pas. Et…hier je l’ai entendu te parler de la fête foraine alors j’ai pensé…

Il avait été plutôt attentif pour un mec indifférent, me fis-je silencieusement remarquer. Malgré le choc de l’agression que je venais de subir, blottie entre ses bras tendres et rassurants, je n’avais plus envie d’être nulle part ailleurs. J’avais beau me trouver à moitié nue au beau milieu de la foret, je ressentis immédiatement la certitude d’être en sécurité près de lui. Il y avait quelque chose de profondément apaisant qui émanait de son contact, de son odeur… Mon cœur s’était remit à tambouriner violemment dans ma poitrine, mais cela n’avait plus rien à voir avec de la peur.

- Je suis désolé de ne pas être arrivé plus tôt. Quand je pense à ce qu’ils auraient pu te faire ces espèce de… Grogna-t-il, la voix chargée de haine.

- Mais tu es arrivé juste à tant.

- Heureusement que tu sais te défendre! Tu as su gagner du temps… Dit-il en m’adressant un sourire plein de complicité. J’ai vu ce que tu as fait à l’œil de l’un des types…Il ne faut pas t’embêter toi!

- Non, en réalité je suis une vraie trouillarde! Et j’ai vraiment eu un coup de chance…enfin, si on peut me traiter de chanceuse.

 

55

Jeremy s’écarta doucement de moi pour inspecter mon visage plein d’égratignures et l’hématome à ma mâchoire. Délicatement, il effleura ma peau du bout de ses doigts, le regard chargé de douleur à la vue de mes blessures. Je ne pus m’empêcher de tressaillir au contact de sa main sur ma peau, et refermai instinctivement mes yeux pour savourer ce délice. La tièdeur de sa main semblait endormir la douleur, la remplaçant par un désir intense semblable à celui que j’avais ressenti la première fois. Oui, je devais vraiment être en train de rêver! Mais il interrompit son geste et détourna son regard d’un air gêné. Puis il s’empressa d’ôter sa veste pour m’en recouvrir les épaules, je me rappelai soudain que je n’avais plus que mon soutien gorge sur la poitrine. Je me sentis rougir en pensant que je m’étais serrée contre lui si peu vêtue.

- Je vais te ramener chez toi, et je demanderais à un médecin de venir t’ausculter à domicile. Ton frère doit être mort d’inquiétude. Se contenta-t-il de dire d’une voix calme et détachée.

Il glissa soudain l’une de ses mains sous mes genoux, me soutenant par la taille de l’autre, et me souleva de terre sans le moindre effort. Je n’étais pas bien lourde, mais quand même! Il me portait avec autant d’aisance que si j’avais été en plume.

Je faillis lui signaler que je n’étais pas handicapée, mais décidai finalement de me m‘en abstenir. Être dans ses bras était vraiment trop bon. Je me laissai aller à reposer ma tête dans son cou, et ce fut une véritable torture de résister à l’envie d’y coller mes lèvres et de l’embrasser, la douceur de sa peau, son odeur si appétissante…Miam! Ce mec était vraiment la tentation incarnée! Et cela d’autant plus qu’il venait de me sauver la vie. Mon souffle sur sa peau sembla lui procurer autant d’effet qu’il m’en faisait, et j’en étais ravie. Ce fut un réel plaisir de le sentir frissonner lorsque je passai mes bras autour de son cou, finalement je ne le laissais pas si indifférent que je ne l’avais craint.

 

56

Le temps qu’il nous fallu pour rejoindre la sortie du bois me sembla bien plus rapide qu’à l’aller…bien trop rapide! Encore sonnée par cette violente poursuite, j’avais l’impression de planer très loin de la réalité.

Lorsque nous atteignîmes enfin ma voiture, il me reposa délicatement à terre, à mon grand regret. Et je constatai un peu trop tard que je n’avais plus mes clés. J’avais été tellement perturbée par les bras des Jeremy pressés contre mon corps que l’idée de récupérer mes affaires m’était totalement sortie de l’esprit.

- C’est ça que tu cherches? Demanda-t-il en me tendant mon trousseau et le reste de mes biens.

- Comment as-tu…

- J’ai pensé à fouiller les corps, je suis flic ne l’oublies pas!

Il avait beau être flic, peut-être même le meilleur dans sa catégorie, cela n’expliquait toujours pas la facilité avec laquelle il m’avait retrouvé, et encore moins la force surhumaine avec laquelle il avait démonté ces types. Ce mec était vraiment spécial, suffisamment pour éveiller ma curiosité indiscrète.

 - J’ai une autre question à te poser. Comment as-tu fais pour déglinguer ces hommes à mains nues? Pour te déplacer aussi vite, et pour me retrouver dans des délais aussi courts? Oui je sais, ça fait trois questions…

Jeremy me fixa un instant, puis finit par baisser le regard d’un air gêné.

- Je suis ceinture noire de karaté.

- Ça c’est une réponse bidon! Même le plus doué des karatékas ne se déplacerait pas à cette allure, ne pus-je m’abstenir de faire remarquer.

Jeremy fronça les sourcils, l’air visiblement mal à l’aise. Si il savait à quelle point cette petite expression sérieuse sur son visage, et la contraction nerveuse de sa mâchoire carrée pouvaient être séduisantes…

- Tu ne me laisses pas le choix, murmura-t-il d’une voix si basse que j’eus du mal à l’entendre. Il s’avança à nouveau près de moi, terriblement près…Puis plongea son regard chargé d’une intensité brûlante dans le mien.

Je crus naïvement qu’il allait m’embrasser, d’après la manière étrange dont il me regardait. Comme si il avait voulu se plonger en moi tout entier. Mais il ne le fit pas à ma grande déception.

 

57

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×