chapitre 1 (partie 5)

 Je n’étais pas particulièrement de nature solitaire, mais j’avais un peu de mal à donner ma confiance. Et puis, les relations superficielles et trop nombreuses ne m’attiraient pas du tout. Je n’ai jamais compris ces gens qui éprouvent le besoin d’accumuler 300 amis sur Facebook et dans leur répertoire pour se sentir entourés. Sont-il réellement rassurés par le nombre? Personnellement, je me sens bien plus seule dans une pièce pleine de monde, que lorsque je suis isolée avec Sue ou mon frère. Je ne vois aucun intérêt à entretenir des contacts avec de simples « connaissances », dans le seul but de préserver mon réseau social. Je préfère m’investir dans des relations plus profondes, avec des personnes susceptibles de me comprendre et de partager des valeurs compatibles aux miennes. Des amis avec qui je pourrais être vraiment moi-même, sans risquer de me faire juger. Malheureusement, ce genre de personne est plutôt rare au lycée de Old Hill! Ici, il faut faire ses preuves pour être apprécié et intégré. Suivre la majorité, se conformer à la mode actuelle, organiser des soirées branchées, flatter l’ego des plus populaires et casser magistralement les exclus. Mais ce genre « d’amitié » ne m’intéresse pas, et ne vaut pas la peine de tant d’efforts à mes yeux. Et puis de toute façon, je ne suis pas très douée lorsqu’il s’agit de me fondre dans un moule, et encore moins de me conformer aux règles des gens que je n’estime pas.

Je me suis toujours sentie…différente, et ce sentiment n’a cessé de s’intensifier au fil des années, m’isolant un peu plus chaque jour du reste du monde. Et cela, Théo ne pouvait pas le comprendre…Personne ne le pouvais.

  

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- Waouh! Tu as peint ça aujourd’hui? S’exclama-t-il soudain en s’approchant de mon chevalet les yeux écarquillés. L’expression admirative de son regard posé sur ma toile suffit à réveiller en moi un délicieux sentiment de fierté.

- Oui, j’ai passé toute l’après midi dessus. Elle n’est pas encore totalement terminée. Tu aimes? Demandai-je bien que je connaisse déjà la réponse. On ne crache jamais sur quelques compliments!

- C’est… tout simplement magnifique. A chaque nouvelle peinture, je suis toujours aussi impressionné par ton talent, dit-il sans détacher son regard de mon travail.

C’est toujours appréciable d’être reconnue pour quelque chose, et l’art avait toujours été ma plus grande source de reconnaissance. Mes peintures savaient exprimer les aspects les plus intimes de ma personnalité mieux que n’importe quelle parole. Elles reflétaient mon âme bien au delà des mots, et le fait que d’autres puissent l’apprécier me donnait l’impression d’être aimée pour ce que j’étais vraiment, au plus profond de moi.

  

  

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- D’où t’es venu l’inspiration? Je ne sais vraiment pas comment tu trouves toutes ces idées.

- Pour celle-ci, je me suis inspirée d’un rêve étrange que j’ai fais il y a quelques jours. Je ne m’en souviens pas très bien, mais je me rappelle qu’il m’avait laissé une drôle d’impression…J’étais à la fête foraine, avec la diseuse de bonnes aventures et l’instant d’après je me retrouvais dans les bois, au bord d’un lac. Dans mon rêve, la lune était pleine et démesurée, elle inondait toute la forêt de lumière. C’était tellement beau que je savais que j’étais en train de rêver. Et puis…j’ai ressenti l’impression d’être observée, comme si quelque chose rodait tout près de moi. C’est alors que deux loups magnifiques sont apparus, de l’autre côté du lac. L’un était d’un blanc immaculé, et l’autre plus noir que la nuit. J’avais très envie de les approcher, de les toucher pour savoir si leur fourrure était aussi douce qu’elle en avait l’air. Mais lorsque je me suis avancée vers eux, ils se sont enfuis et je me suis réveillée. Et puisque c’était un beau rêve, j’ai voulu le peindre pour ne pas l’oublier…

- Et bien! J’espère que toutes tes peintures ne sont pas inspirées de tes rêves, parce qu’il y en a certaines qui sont tellement glauques…

Théo faisait allusion à d’autres de mes toiles, représentant des créatures étranges et torturées; En découvrant certaines d’entre elles, il avait même failli m’envoyer voir un psy.

- Non, ne t‘inquiètes pas, mentis-je pour le rassurer. Car malheureusement, elles aussi m’avaient été inspirées par de nombreux rêves…ou cauchemars peuplés de monstres sanguinaires, et de victimes enchaînés dans des mondes terrifiants et irréels. Et le pire, c’est que parfois…c’était moi le monstre! Ceux là, je préférais ne pas les lui raconter, sous peine de l’effrayer et surtout qu’il ne me prenne pour une détraquée. Il n’était absolument pas question de fantasmes. Mais je n’avais aucune idée de la provenance de ces scènes atroces et bien trop réalistes. Rien que d’y penser, j’en avais la chaire de poule.

 

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- En tout cas, je suis sur qu’elle aura un gros succès à la galerie. Elle trouvera très vite un acheteur, j’en suis persuadé! Assura-t-il d’un air confiant plein de sincérité.

- Je l’espère. Si les ventes sont suffisantes, je pourrais peut-être m’acheter ma propre voiture l’année prochaine. Et je ne serais plus obligée de t’emprunter ta poubelle, m’abstins-je d’ajouter.

- Bon, je vais aller préparer le dîner, prévint-il en se dirigeant vers le couloir.

- Tu as besoin d’aide? Proposai-je en espérant qu’il me donne de quoi m’occuper et me rendre utile.

- Non, ça ira. Je vais faire des spaghettis bolognaises…tout ce qu’il y a de plus simple! Annonça-t-il avant de s’éloigner vers l’escalier. J’allais me remettre sur ma toile pour l’achever lorsqu’il revint sur ses pas pour me prévenir:

- Au fait, tu devrais descendre ta peinture au salon. Nous aurons des invités de marque demain soir, je suis certain qu’ils l’adoreront!

- Des invités de marque? M’étonnai-je.

- Oui, j’allais oublier de te dire…L’équipe spéciale nous fait le privilège de dîner à la maison. J’avais du mal à y croire lorsque Conrad est venu me proposer de se faire une petite bouffe un de ces quatre. Il pense que ça serait bien de s’ouvrir à leurs autres collègues. Au début j’ai cru qu’il blaguait, mais ce n‘est pas trop son genre de plaisanter…

Mon cœur se figea brusquement dans ma poitrine. Moi non plus je n’arrivais pas à y croire…non ce n’était pas possible! Le choc de cette annonce faillit me faire perdre l’équilibre, et je dus me cramponner au bord de mon bureau pour ne pas m’effondrer. Stefan…et Jeremy, allaient venir chez moi demain soir, dans ma maison? Il me fallut quelques instants pour digérer la nouvelle et retrouver l’usage de la parole.

 

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- Ça va Jessi? Tu es toute pâle, s’inquiéta mon frère en devinant combien j’étais troublée par cette annonce.

- Euh…Oui, aucun problème, réussis-je à répondre en tentant de me ressaisir.

- Ne t’inquiètes pas, ils ne sont pas aussi méchants qu’ils en ont l’air. Et puis j’ai invité Kyle, Andy et Denis à nous rejoindre, au cas ou l’ambiance serait un peu trop…glacial!

- Oh, génial! Si Denis et Andy viennent aussi, on ne risque pas de s’ennuyer, ajoutai-je d’un air faussement soulagé.

Théo se méprenait totalement sur les raisons de mon étrange réaction. Mais je préférais ne pas le détromper.

- Et puis, ça nous permettra de mieux les connaître, c’est une bonne chose qu’ils décident enfin de s’ouvrir aux autres depuis le temps! Insista-t-il avant de s’éloigner à nouveau de ma chambre. Je restai ainsi figée un bon moment, le temps de réaliser que je n’étais pas en train de rêver. Conrad incluait-il tous les membres de son équipe dans sa proposition? Stefan et Jeremy seraient-ils aussi présents? Mais surtout, pourquoi cet intérêt soudain pour mon frère et leur pseudo sociabilité? Mon cerveau passa instantanément de l’état végétatif à celui de surchauffe sous l’assaut de toutes les questions qui se bousculaient dans mon esprit. Partagée entre euphorie et appréhension, je ne savais plus quoi penser de ce dîner imminent. D’un coté, j’étais impatiente de revoir Jeremy, et aussi…d’avoir une si belle occasion de m’approcher de Stefan, malgré nos derniers échanges quelque peu décourageants. Mais de l’autre, cette visite inattendue me semblait beaucoup trop suspecte. Allaient-ils raconter à mon frère l’incident de la fête foraine? Peut-être était-ce la véritable raison de ce dîner? Non, j’étais trop parano! Il fallait que j’arrête de me prendre la tête pour un rien. N’était-ce pas ce que je désirais le plus, de revoir Jeremy et m’approcher de Stefan? Ce dîner inattendu comblait parfaitement toutes mes attentes bien au-delà de tout ce que j’avais pu espérer. Alors de quoi me plaignais-je? Que voulez-vous, mon esprit de contradiction revient toujours à la charge, c‘est plus fort que moi!

 

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Je n’eus jamais autant de mal à trouver le sommeil que cette nuit là. Au-delà de mes innombrables questionnements au sujet de cette visite, je ne pus m’empêcher de fantasmer encore et encore le déroulement de la soirée qui s’annonçait. J’imaginai des scénarios tous plus romanesques les uns que les autres. Certains, dans lesquels Stefan tombait follement amoureux de moi après une longue et romantique discussion, impressionné par mon assurance naturelle. Oui bon, on peut toujours rêver! Et d’autres, où Jeremy m’enlaçait passionnément après m‘avoir déclaré sa flamme…

Il y a encore quelques temps, seul Stefan accaparait tous mes rêves et mes désirs. Mais depuis que Jeremy était entré dans ma vie, tout s’était compliqué. Je ne savais plus ce que je voulais, ni même ce que je ressentais vraiment. Quoi qu’il en soit, j’étais toute aussi impatiente de les revoir l’un que l’autre, même si je n’étais plus très convaincue que cela puisse être réciproque. Il était déjà 4h lorsque je réussis enfin à fermer les yeux pour de bon, exténuée par la suractivité de mon imagination débordante.     

Théo faillit succomber à une attaque lorsque je le rejoins vers 9h pour le petit déjeuner. Exceptionnellement, j’avais rebranché mon réveil, pour m’assurer d’avoir le temps de bien me préparer avant l’arrivée de nos invités. Et c’était bien la première fois que je me levais de moi-même à une heure aussi matinale.

- C’est un miracle! S’écria-t-il lorsque j‘entrai dans la cuisine.

- Sans commentaire…Marmonnai-je d’une voix encore endormie, en me traînant laborieusement jusqu’à la cafetière que je m’apprêtais à engloutir.

- Je n’arrive pas à y croire! Jessica Lorens s’est levée toute seule à 9h du matin! Pinces moi, je dois être en train de rêver…Insista-t-il lourdement, comme à son habitude.

 

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Mon cerveau encore éteint n’était vraiment pas en état de répliquer, je me contentai donc d’un grognement explicite pour lui signifier ma mauvaise humeur.

- Ça tombe très bien que tu sois debout! Je n’aurais pas le temps de faire les courses pour le dîner de ce soir. Je dois passer au commissariat rendre un rapport et il me faudra bien toute l’après midi pour ranger la maison.

Pour toute réponse, j’émis un nouveau grognement désapprobateur.

- Parfait! J’étais sur que tu te porterais volontaire! La liste des choses à acheter est sur le frigo. Je t’ai mis de quoi payer près du téléphone.

Craignant certainement que les effets du café ne finissent par me rendre mes capacités à protester, il s’empressa de s’éclipser après m’avoir déposé un rapide baisé sur le crâne. Ce ne fut qu’un quart d’heure plus tard que je finis par émerger de mon état comateux, et il était bien trop tard pour refuser la corvée qu’il m’avait assigné.

Théo avait pris sa voiture, ce qui m’obligea à prendre le bus pour me rendre au supermarché du centre ville. Comble de la malchance, il n’y avait plus qu’un bus sur trois en période de vacances scolaire, je dus donc attendre plus d’une heure avant l’arrivée du premier, et pareillement pour le retour. Bien évidement, toute la ville avait décidé de se donner rendez-vous pour faire ses courses en même temps que moi, ce qui me fit perdre une bonne demi-heure supplémentaire, génial! Il faut vraiment être cinglé pour faire ses courses le matin, me fis-je remarquer en grinçant des dents devant la file de clients qui s’entassait aux caisses. Et comme si ça ne suffisait pas, je tombai comme d’habitude sur la file la plus lente. Je ne sais pas pourquoi mais à chaque fois que je choisis une caisse, il faut toujours qu’il y ait une mémé sénile qui se mette à compter chacun de ses centimes juste devant moi. Et quand la mémé n’est pas là, c’est la caisse qui tombe en panne de rouleau à tickets de caisse. Non vraiment, je suis maudite.

 

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 Il était déjà 13h lorsque je finis par rentrer enfin chez moi. Nos invités arriveraient vers 18h, ce qui ne me laissait plus cinq heures pour me préparer. En comptant le temps de pause de mon masque à l’argile, de mon masque hydratant, de mon masque capillaire, puis le temps qu’il me faudrait pour m’épiler les jambes à la cire, faire un gommage intégral dans mon bain, m’occuper de ma manucure et de mon brushing, il ne me resterait plus beaucoup de temps pour trouver une tenue adéquate et me maquiller. Merci Théo!

Oui, bon…je sais que j’y vais un peu fort dans mes préparatifs, mais une occasion pareille ne se représenterait pas de si tôt! Il fallait que je fasse la totale, même si je ce n’était pas mon genre de me pomponner ainsi. Aujourd’hui, j’allais recevoir à ma table les deux hommes les plus irrésistibles au monde, et même si d’habitude ils ne me prêtaient pas la moindre attention, cette fois-ci ils n’auraient pas le choix de me regarder. Et je voulais être à mon avantage. Les deux sublimes déesses de leur équipe seraient présentes, et tous ces petits détails ne seraient pas de trop pour rivaliser avec leur insupportable perfection.

 

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Lorsque je m’ennuie, le temps semble s’écouler au ralenti, mais aujourd’hui il fuyait à toute allure. Je venais enfin de terminer mon « petit programme esthétique » et il ne me restait déjà plus qu’une heure avant que nos invités débarquent. Je priais pour qu’ils n’arrivent pas en avance.  Cloîtrée dans ma chambre au milieu de l'intégralité de ma garde robe éparpillée par terre, je désespérais de trouver une tenue qui puisse me donner un minimum l'allure d'une jeune femme. Malheureusement, je n’avais pas grand-chose de potable à me mettre. Mon style habituel se résumait à des jeans confortables et quelques débardeurs bien trop sobres et classiques pour une telle occasion. N’étant pas très portée sur la mode, je n’achetais que des vêtements fonctionnels dont les seuls objectifs étaient de protéger ma pudeur et me couvrir du froid en hiver. Je ne pouvais vraiment pas m’habiller en ado invisible, alors que Stefan et Jeremy seraient dans mon salon, entourés de leurs ravissantes et hautaines collègues hyper sophistiquées, dont les tenues sexy contrasteraient totalement avec la mienne. J’étais déjà suffisamment desservie par mon âge, il fallait que j’ai l’air d’une vraie femme!

Je devais trouver une solution, et vite. Mais mon tyran de frère avait d’autres projets pour moi. Mon stress s’intensifia d’un cran lorsque je l’entendis m’appeler du rez de chaussez de sa voix la plus irritante.

 

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- Jessica... Jessicaaaaaaaaaaaaaa!

- Quoi encore! Finis-je par lui répondre comme il insistait à gueuler.

- J'ai besoin que tu descendes m'aider pour préparer le dîner, les collègues arrivent dans moins d'une heure et je ne m'en sortirais pas tout seul.

- Je ne suis même pas encore habillée, et je n'ai même pas commencé à me maquiller, protestai-je en vain.

- Mais on s'en fout! Met un jean et une chemise et dépêches toi de rappliquer. 

Un jean et une chemise? Et puis quoi encore, pourquoi ne pas rester en pyjama pendant qu'on y est. Il pouvait toujours attendre, ma priorité était d’en mettre plein la vue à Stefan et de faire craquer Jeremy. Ou du moins essayer, et vu mon allure ce n'était pas gagné.

Pressée par le harcèlement de mon frère et l’urgence de leur arrivée imminente, je dus me résoudre à prendre une décision difficile. Piocher dans la garde robe de ma mère…

Elle avait été la femme la plus élégante que j’ai jamais connu, la plus belle, la plus lumineuse… Quoi qu’elle puisse porter, il s’était toujours dégagé d’elle cette impression de classe et de féminité absolue. Je me souviens combien j'avais pu l'admirer dans ses robes magnifiques lorsqu'elle était encore là.

Je n'avais jamais osé porter ses affaires depuis son décès et je n’étais pas sure d’en être capable aujourd’hui. Il me fallut quelques minutes avant de me décider à franchir la porte de leur chambre, le lieu le plus sacré au monde à mes yeux. A peine y étais-je entrée que déjà mon cœur se serrait douloureusement dans ma poitrine. Je sentis une vague d’odeurs familières pleine de souvenir s’engouffrer par mes narines jusqu’au failles les plus profondes de mon être, réveillant mes blessures les plus douloureuses que le temps n’avait pas su cicatriser. A chaque fois que je pénétrais dans cette pièce, j’avais la même sensation que si l’on m’avait frotté du gros sel sur des plaies encore trop fraîches, dissimulées sous les bandages de ma conscience. Et pourtant, je n’aurais pas supporté qu’elle disparaisse…

 

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Toutes les affaires de mes parents étaient restées intactes, rien n‘avait été déplacé depuis le jour de leur « accident »…cela faisait déjà quatre ans. 

Cette chambre semblait encore chargée de leur présence, comme si ils ne l’avaient quitté que quelques heures plus tôt… comme si ils y avaient laissé une partie de leurs âmes. La première année, je m‘y étais réfugiée tous les jours…mais à présent, je n’y entrais plus qu’une fois par mois, pour discuter avec eux. Cela peut sembler ridicule, ou même complètement fou mais d’une certaine manière, cette chambre préservait en moi l'illusion qu'ils n'étaient pas totalement partis; Que je pouvais encore y venir pour m'adresser à eux, chercher la sécurité de leur amour invisible. Cette chambre était le dernier lien qui me rattachait à eux, le dernier endroit sur lequel le temps n’avait aucune emprise…

 Un an après le drame, Théo avait voulu ranger leurs affaires dans des cartons. Il disait que ce n'était pas bon pour moi de continuer ainsi à venir leur parler, que cela m'empêcherait de faire mon deuil. Ma réaction avait été terrible pour lui, j‘étais entrée en pleine crise d‘hystérie, totalement incontrôlable. J’étais même allé jusqu’à le menacer de demander mon placement en famille d'accueil, si il osait ne serait-ce que déplacer le moindre objet de cette chambre, refusant de m’alimenter jusqu’à ce qu’il cède… Il avait finit par accepter de la laisser ainsi, et n'en n'avait plus jamais reparlé depuis.

Tout ici me rappelait ma mère, ses bouteilles de parfums disposées sur la commode, sa boîte à bijoux restée ouverte sous le miroir, sa brosse à cheveux, le vieux dessus de lit couleur violette qu'elle tenait de sa mère... Ces objets faisaient partie de son histoire, et je refusais qu'elle puisse être effacée.

 

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« Maman, j'espère que tu ne m'en veux pas, mais je dois t'emprunter l'une de tes superbes robes... Je promets d‘en prendre le plus grand soin. »  Bien que je ne puisse entendre sa réponse, je savais qu'elle souriait et qu'elle n'en serait pas dérangée. Je sais, c’est bête mais…je me sentais obligée de m’excuser auprès d’elle avant de profaner son armoire. 

Je laissai mes doigts caresser le tissu de ses vêtements, revivant les derniers souvenirs où je l’avais vu les porter.

Après quelques instants d’hésitation, mon choix se porta sur une robe de soie noire, au dos nu et au décolleté incontournable. Sobre, mais élégant! Comme je l'espérais, elle portait encore son odeur, ce qui ne fit qu’ajouter à ma profonde mélancolie. Ce parfum me faisait mal, mais je savais que son absence aurait été bien pire. Il y a certaines souffrances dont on est dépendant, et d’autres qu’on ne peut supporter…

Je ne voulais pas abîmer cette odeur par la mienne, la perdre pour de bon... Je fermai les yeux un instant et enfouis mon visage dans le tissu délicat, de manière à m'en imprégner pour toujours. « Merci maman... »

 

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Je rejoignis ma chambre, luttant de toutes mes forces contre l’envie de pleurer qui me brûlait les yeux, comme à chaque fois que je pensais à elle… Non! Ma mère n’aurait pas voulu que je pleure, elle n’aurait pas aimé que je gâche cette soirée en me laissant aller à déprimer de la sorte. C’était une femme forte et pleine de caractère, une battante qui savait rester digne dans les moments les plus difficiles, je me devais de ne pas la décevoir.

La robe m'allait à merveille, parfaitement à ma taille. Je fus saisie d'une certaine vanité en contemplant mon reflet dans le miroir. C’est fou comme je pouvais lui ressembler! Cette robe était un vrai bijou. Elle me donnait enfin cette allure de femme, et mettait superbement en valeur mes formes féminines. Parfait! Il ne manquait plus que l'étape maquillage, et je serais fin prête pour recevoir nos convives.

J’étais en train d’enfiler mes escarpins lorsque la porte s’ouvrit soudainement  à la volée. 

- Non mais tu comprends quand je te dis de rappliquer immédiatement, tu n'as pas besoin de deux heures pour te... Théo s’interrompit brusquement, me détallant de son regard écarquillé. Son expression de colère disparut instantanément, remplacée par un air effaré.

- C'est…c’est la robe de maman? Finit-il par articuler d’une voix fébrile.

- Oui, je ne trouvais rien qui me plaise dans mon placard, alors je lui ai emprunté...

- Elle est morte, alors ne parles pas comme si tu devais la lui rendre, me coupa-t-il tristement. Je savais combien il s'inquiétait de me voir ainsi parler d'elle au présent. Je fis mine de ne pas l'avoir entendu.

- Qu'est-ce que tu en dis? Comment me trouves-tu? 

Il m‘adressa un sourire chargé de cette émotion qu‘ont parfois les parents en constatant combien leurs enfants ont grandi.

 

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- Tu es sublime…une vraie femme! On oublierait presque que tu n'as que 17 ans...

- Vraiment? Répondis-je avec un peu trop d’enthousiasme.

- Oui, et c'est pour cela que tu ne t'habilleras pas comme ça avant ta majorité. Non…je voulais dire, tes quarante ans! Décrétât-il en reprenant soudain son expression sévère. 

- Mais ce n’est pas juste!

- Peut-être, mais c’est comme ça! Je suis là loi, et toi tu obéis.

Non, par pitié! Je ne pouvais pas le laisser me gâcher cette soirée, il fallait absolument que je trouve une parade.

- Tu veux dire que je n‘aurais le droit de la porter qu‘à la maison? Tu plaisantes j‘espère.

- Oh que non, je ne plaisante pas. Tu t’habilleras comme tu le souhaiteras à la maison, mais tu ne sortiras jamais avec. Bon maintenant dépêches toi de descendre, j'ai besoin que tu surveilles la cuisson du rôti.

Gagné! Il s’était laisser piéger par ses propres règles. Pas le droit de sortir habillée de la sorte OK! Mais ce soir…il n’était nullement question de quitter la maison.

- Je descends tout de suite, promis-je en m’accordant cinq minutes chronos pour me maquiller. 

Mais Théo ne bougea pas d‘un pouce, l'air déterminé et impatient.

- C'est bon j'arrive, je t'ai dis! Laisse moi juste trouver un élastique pour attacher mes cheveux. Tu ne voudrais tout de même pas qu’il en tombe au dessus de la salade, ça serait plutôt gênant pour nos invités.

- Tu as deux minutes, pas une de plus. Prévint-il en agitant son index sous mon nez d’un air qui se voulait menaçant.

Il allait enfin sortir de ma chambre, mais fit soudainement volte face, une expression à la fois moqueuse et suspicieuse sur le visage.

- Mais au fait, c'est en quel honneur tout ce pomponnage? 

Je sentis mon visage s'empourprer. Je ne devais surtout pas éveiller les soupçons de mon frère au sujet de Stefan et Jeremy. Il aurait bien été capable de me balancer en plein dîner! Malgré ses 26 ans, il n'avait rien perdu de ses réflexes de gros gamin emmerdeur.

- J'avais seulement envie de me faire plaisir, et de te faire honneur devant tes invités.

- Mouais... Marmonna-t-il peu convaincu en plissant les yeux d’un air de défis. Un regard qui voulait dire qu’il ne croyait pas un mot de mes bobards. Mais il n’ajouta aucun commentaire, et referma la porte derrière lui. Ouf! J’avais eu chaud! Si Théo avait été d’humeur plus taquine, il n’en serait pas resté là. Ou peut-être avait-il enfin finit par mûrir?

 

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Je me précipitai devant mon miroir, et vidai le contenu de ma trousse à maquillage sur mon lit. Je ne voulais pas ressembler à une voiture volée, aussi optai-je pour un maquillage naturel. Un léger trait de crayon noir pour souligner mon regard, un petit trait fin d’eye-liner pour accentuer l’amande de mes yeux. Ni fond de teint, ni mascara. Mes cils étaient déjà bien assez longs et épais pour paraître faux, et ma peau lisse et mate avait suffisamment doré sous le soleil d’été. J’ajoutai juste une infime touche de gloss transparent sur mes lèvres, et le tour était joué! Une fois prête, je me pressai de rejoindre Théo en cuisine.

- Et bien dis moi... Tu as vraiment sorti le grand jeu, tu comptes recevoir un Oscar ce soir? Ne put-il s’empêcher de provoquer en me découvrant maquillée. Ce n’était pas très habituel de me voir aussi coquette, ce qui paraissait encore plus suspect.

- Tais-toi et remue la sauce! Ce n’est pas de ma faute si je suis la seule à avoir du style dans cette maison. Regarde toi, on dirait que tu as fais ton shoping à l’armée du salut!

- Peste!

- Emmerdeur!

- Crâneuse!

- Jaloux!

- Tu veux vraiment que je te décoiffe? Finit-il pas menacer pour mettre un terme rapide à cette joute verbale, tout en s’assurant le dernier mot. Technique très efficace lorsqu‘on se trouve face à une fille qui a passé presque une heure à arranger ses cheveux!

Malgré son statut d’adulte responsable, mon frère avait toujours su garder les attitudes enfantines et fraternelles de notre enfance. Nous n'avions jamais cessé de nous chamailler comme de vrais gosses insouciants,  en dépit des lourdes responsabilités qui lui étaient tombées dessus à la mort de nos parents.

 

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- Tu veux vraiment que j’épargne ton brushing? Alors avoue, qui est l’ultime maître du monde.

- C’est de la triche! Tu profites de la situation…

- Certes. Mais tu n’as plus que cinq secondes pour reconnaître mon statut de maître. Un…Deux……Troiiiiis………Quatreeeeeeeeeeeee…

- C'est bon tu as gagné, c'est toi...

- Je n’ai pas bien entendu, c’est moi quoi? Insista-t-il lourdement.

- C'est toi le maître du monde!

Un sourire satisfait s’étira jusqu’à ses oreilles. Cela faisait tellement longtemps que nous nous battions pour ce titre. Il allait bien savourer sa victoire.

- C’est étrange, mais je ne ressens pas assez de…sincérité dans tes mots. C’est beaucoup trop agressif. Non, je ne suis pas convaincu, dit-il en s’approchant de nouveau, secouant la tête d’un air faussement navré.

- C’est bien toi le seul et l’unique vénérable grand maître du monde. C’est toi LA loi! ajoutai-je avec plus d’enthousiasme.

- Bien, c’est beaucoup mieux.

Il aurait certainement continué à profiter de la situation jusqu’à ce que je finisse par me prosterner, mais notre merveilleux « maître du monde » fut soudain  interompu par la sonnette qui retentit dans l’entrée, signalant l’arrivé de nos invités.

- Bon, nous remettrons mon sacre à plus tard. Vas donc accueillir nos convives en digne serviteur. Je m’occupe de préparer l’apéritif. Ordonna-t-il d’un accent royalement ridicule.

- Tu ne perds rien pour attendre, promis-je en m’éloignant de la cuisine. Quoi qu’il arrive, j’aurais ma revanche!

 

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Mon cœur s‘emballa de plus en plus fort, à mesure que je me rapprochais de la porte derrière laquelle attendaient les deux hommes de mes rêves. Il fallait absolument que je garde mon sang froid et paraître la plus naturelle possible, donner l'impression d'être à l'aise et sûre de moi!

Surtout ne bégayes pas, ne dis rien de ridicule, et évites de te vautrer par terre avec ces talons inconfortablement hauts! Et tout ira pour le mieux.

Je pris une profonde inspiration et comptai mentalement jusqu‘à trois avant d‘ouvrir la porte.

Tout le monde était là, les amis de mon frère et l‘équipe spéciale au grand complet, parfaitement synchronisés…Enfin, Non il manquait quelqu’un d‘essentiel! Stefan n’était pas parmi eux. Ma déception du se peindre sur mon visage, car Andy s'empressa de me vanner.

- Et bien Jessi, tu as l'air surprise de nous voir! Tu attendais quelqu'un d'autre peut-être? Un petit copain? Ne me dis pas que tu t‘es mise sur ton trente et un pour nous!

Génial! Il n’avait fallut qu’une seconde au meilleur ami de mon frère pour me faire perdre le peu d’assurance qu’il me restait! Mes joues s’empourprèrent instantanément devant tous nos invités. Bravo Andy! Même Théo n’aurait pas su faire mieux.

- Bien sur que non, je suis ravie de te voir. C’est juste que j’ai failli ne pas te reconnaître avec les 20 kilos que tu as pris, renchéris-je, paré de mon sourire le plus angélique pour ne pas perdre la face. Puisque Andy voulait se la jouer comme mon frère, il avait droit au même traitement de faveur.

 

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- Holala! Mais c'est surprenant l'allure où tu grandis, on dirait presque une vraie petite femme avec tout cet attirail! Insista-t-il en me serrant familièrement dans ses bras. Je pris sur moi de ne pas répliquer au « presque » intentionnel, et invitais tous ce petit monde à entrer.

Andy était plutôt sympa dans son genre, mais tellement lourd! Une sorte de caricature de mon frère encore plus insupportable que l’original. Théo et lui s’était rencontré au jardin d’enfants, et depuis le temps il faisait presque partie de la famille. Il adorait me traiter comme une gamine, et avait toujours une petite remarque à me faire en public quand je m'en serais bien passé. Il maîtrisait à la perfection l’art de me foutre la honte!

Il entra naturellement et sans manière, habitué depuis des années à venir regarder les matchs sur notre canapé, suivit de Kyle et Denis qui m‘embrassèrent tout aussi familièrement. Les membres de l’équipes spéciale se contentèrent d’un salut des plus conventionnel, dénué de toute convivialité. Seul le regard de Jeremy se fit plus insistant lorsqu’il me dépassa. Chargé d’une intensité complice, comme si nous avions partagé un secret. Un petit sourire amusé s’étira au coin de ses lèvres lorsqu’il me salua. Ce qui suffit à mettre mon cœur dans tous ses états.

 

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Nos hôtes s'installèrent dans le salon, où mon frère s’empressa de les accueillir à son tour en proposant l’apéritif.

- Et bien…ça fait vraiment plaisir de vous recevoir enfin chez moi. Depuis déjà trois ans que nous bossons dans les mêmes bureaux, il était temps!

- C'est un réel plaisir pour nous aussi. Nous aurions vraiment aimé venir plus tôt, mais notre équipe n‘a pas eu le moindre répit depuis notre arrivée, tu sais ce que c'est... Se défendit Conrad d’une voix douce incroyablement persuasive. J’eus l’impression de l’entendre pour la première fois, bien différente de celle dont-il m’avait gratifié lors de notre dernier contact. Son habituelle froideur distante avait laissé place à un visage particulièrement amical et ouvert. Les autres membres de l’équipe, excepté Jeremy, ne semblaient pas disposés à se défaire de leurs masques inexpressifs et distants. On aurait dit des étrangers parfaitement détachés d’une conversation dont-ils ne saisissaient pas la langue, Conrad jouant le rôle le traducteur intermédiaire s’exprimant au nom du groupe. Il y avait vraiment quelque chose de bizarre chez cette équipe! Il me suffit de jeter un coup d’œil à Denis et Andy pour comprendre que je n’était pas la seule à ressentir cette impression de malaise en leur présence. Aucun de ces deux moulins à paroles ne pipaient mot. Et croyez moi si je vous dit qu’il est quasiment impossible de les faire taire en temps normal!

 

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Si Conrad et Théo n’avaient pas daigné discuter entre eux, le silence aurait finit par devenir oppressant. En cet instant, j’étais bien contente d’avoir un verre entre les mains, pour me donner une certaine contenance. Sans quoi, j’aurais eu l’air bien stupide à rester assise ainsi face à eux sans rien dire.

Théo et Conrad continuaient à meubler le silence en bavardant de banalités, et tous les autres feignaient de suivre leur conversation avec intérêt en secouant la tête de temps à autre. Seul Jeremy semblait ne pas leur prêter la moindre attention. Avant même que nos yeux ne se croisent, je sentis intuitivement le poids de son regard me picoter la peau, presque aussi palpable qu’une caresse.

Lorsque mes yeux rencontrèrent les siens, je ne pus m’empêcher de détourner mon regard. Ces quelques jours sans nouvelles de lui avaient suffit à rétablir ma timidité à son égare. Je ne parvenais plus à le regarder sans rougir, et craignais que mes yeux ne trahissent l’intérêt particulier que je lui portais. Mon attirance pour lui était trop évidente, mais je n’étais plus certaine qu‘elle soit réciproque. Je décidais donc de reporter mon attention sur ses collègues, profitant de cet instant unique pour les détailler à loisir. 

La première, Kendale, était vêtue d’une sorte de combinaison noire moulante qui épousait parfaitement l’harmonie de ses formes magnifiques. Une large ceinture ajustée à l’extrême, soulignait la finesse prodigieuse de sa taille. Elle avait des yeux sublimes en forme d’amande, d’un vert presque translucide qui contrastait merveilleusement bien avec sa peau de métisse chocolatée. Ses traits fins et délicats valorisaient une bouche pulpeuse parfaitement dessinée. Une longue crinière aux reflets miel et or frisait librement le long de ses épaules. C’était assurément l’une des plus belles femmes que j‘ai jamais vu! Je lui donnais une toute petite vingtaine d’année, peut-être moins si elle n’avait pas été dans la police. Elle ne m'avait jamais adressé la parole, et semblait avoir un caractère froid et détaché. Son regard incisif exprimait une certaine méfiance, semblable à celui d’un chat observateur et discret, toujours prêt à bondir. Tout en elle trahissait la prudence, jusqu’à sa posture sur le canapé.

 

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