chapitre 1 (partie 6)

 Assise à la gauche de Conrad, on aurait dit qu’elle cherchait à maintenir une certaine distance entre leurs deux corps. Comme si la proximité lui était difficile. Que pouvait-elle bien avoir vécu dans son passé pour justifier tant de méfiance? Ce n’était qu’une impression purement subjective, mais j’étais plutôt bonne observatrice de ce genre de comportements inconscients. Cette fille avait quelque chose qui m’intriguait…

La seconde Déborah, semblait être son extrême opposé, avec sa peau pâle, ses yeux aussi sombre que l’ébène et sa longue chevelure blonde et lisse. Elle portait une robe de satin prune, bien trop moulante pour être confortable, mais qui pourtant ne la boudinait pas le moins du monde, et semblait même faire un peu trop d’effet à mon frère. Celle-ci lui descendait à mi-cuisse, révélant la finesse de ses jambes interminables. Elle avait un corps de déesse, et le pire c’est qu’il semblait naturel! Elle devait atteindre un bon mètre soixante dix huit, mais semblait faire dix centimètre de plus, du haut de ses immenses talons aiguilles. A côté d’elle, je me sentais vraiment minuscule malgré mon mètre soixante cinq. Elle dégageait une sorte d’aura…sexuelle et prédatrice. On aurait dit qu’elle ne quittait jamais son « mode séduction », le genre de fille qui se nourrit du désir des hommes. Tout en elle criait le narcissisme, et elle ne tentait même pas de s’en cacher. Elle aussi semblait très jeune, mais son maquillage racoleur tendait à la vieillir en durcissant ses traits. Ses yeux exprimaient en permanence un profond mépris à l'égare de tout ce qui n'était pas elle. Il lui suffisait d‘un regard pour vous donner l‘impression d‘être totalement minable. Non, je ne pouvais définitivement pas supporter cette fille! Rien que de l’imaginer en train d’allumer quotidiennement les deux plus beaux mâles de son équipe, je la détestais encore plus. Elle était belle, sexy et certainement intelligente…Mais il lui manquait tout de même quelque chose d’essentiel: la classe! Et si on ne m’avait pas dit qu’elle était flic, je l’aurais tout de suite imaginé actrice de films pornos, ou encore prostituée de luxe. Oui je sais, je suis méchante! Mais elle le valait bien.

  

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Enfin, je me concentrai sur Matt, assis à l’autre bout du canapé. De tous les membres de cette équipe, il était selon moi le plus inquiétant. Je ressentais une sorte d’animalité, agressive et dure émaner de lui. La noirceur de ses yeux et de son regard avait quelque chose de terrifiant, et me faisait penser à ceux d‘un psychopathe. Son attitude étrange, ajoutée à son style très particulier le rendait assez mystérieux. Le genre de mystère qu’on n’a pas très envie de percer à jour!  Ses cheveux noirs soyeux et raides, balafraient son visage par de longues mèches structurées, en tombant tel un rideau sur ses yeux déjà trop inquiétants. Ses sourcils noirs constamment froncés, contrastaient avec la blancheur glacée de sa peau. Devant la dureté de ses traits figés, l’idée me traversa qu'il devait être incapable d'émettre le moindre sourire, ce qui n'enlevait rien à sa beauté renversante. Dans le genre ténébreux, il devait être plutôt craquant! Et bien qu'il fût un agent de police, l'idée de me retrouver seule avec un tel individu aurait immédiatement suscité en moi, un sentiments inexplicable de danger. Les épaules voûtées, le dos constamment arrondit dans une sorte de posture défensive et méfiante, il semblait avoir perdu toutes facultés sociales. Et je ne me souvenais pas l’avoir déjà entendu parler un jour, ni même bouger les lèvres de loin. Je n’étais pas psychiatre, mais certains aspects de son comportement me rappelaient étrangement les symptômes de l’autisme, alternant entre schizophrénie et délires paranoïaques, il ne manquait plus que le masque d'Anibal Lecter... Je me demandais comment  il avait bien pu passer les tests psychologiques obligatoires pour son entrée dans la police?

Quant à Conrad, qui semblait apparemment être leur « leader », il était bien celui que j’avais le plus de mal à cerner. Physiquement, il semblait tout aussi jeune que ses collègues, mais mentalement… Au-delà de son évidente beauté, il dégageait une charisme puissant, emprunt de sagesse et de maturité. En l’écoutant parler, et surtout en l’observant, il me donnait l’impression d’avoir un parfait contrôle de ses émotions et de l’image qu’il pouvait donner. Il semblait d’un naturel calme et réfléchis, et je ne doutais pas qu’il puisse être doué d’un intelligence hors du commun. Ses yeux bleus très pâles ne trahissaient rien qu’il ne veuille faire savoir, mais ils pétillaient d’une lueur malicieuse et calculatrice.

 

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Je le percevais comme un fin psychologue, maître dans la connaissance de la nature humaine et certainement très bon manipulateur. Quelque chose en lui me laissait croire que malgré tous ses muscles et sa taille imposante, la persuasion demeurait son arme la plus efficace. Il était impressionnant, non pas par son physique d’athlète, mais par cette aura pleine de force parfaitement maîtrisée qui émanait de lui et imposait naturellement le respect. Il était tout aussi magnifique que les autres, mais c’était bien sa personnalité qui en faisait un être si séduisant. Il irradiait d’assurance, mais sans aucune prétention. Et n’avait besoin d’aucun artifice pour être tout simplement…fascinant.

Lorsque mon inspection minutieuse de nos invités si spéciaux fut enfin terminée, je réalisais soudainement le brouhaha qui était devenu plus intense autour de moi. Andy et Denis avaient fini pas se détendre, et participaient activement à la conversation dont je n’avais absolument rien suivi. Même Kyle et Jeremy semblaient s’intéresser sincèrement à ce qui se racontait. D’après les éclats de rires et le ton plus léger de nos invités, j’en déduis que le sujet était agréable. J’avais l’impression d’émerger d’une bulle insonorisée, comme à chaque fois que je me laissais aller à me perdre dans mon esprit. J’aimais observer les choses et les gens autours de moi, et le seul moyen de les voir réellement, au-delà des simples apparences était de faire le vide autour de moi. Dans ces instants de solitude intérieure, je perdais toutes notions du temps et de la réalité. Oui, moi aussi je suis bizarre quelque fois!

 

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Jeremy continuait à me lancer des petits regards en coin, mais à présent il n’était plus le seul à m’observer. Kendale me fixait elle aussi, avec bien plus d’insistance. Les petites rides d’expression sur son front et l’inclinaison de ses sourcils, m’indiquèrent qu’elle était en pleine réflexion à mon sujet. Apparemment, je l’intriguais aussi! Et mon intuition me disait qu’elle comprenait très bien la raison de mon « absence » momentanée. Elle savait que je les observais pour mieux les analyser, et quelque chose dans cette idée lui déplaisait. Je soutins son regard jusqu’à ce qu’elle le détourne.

Je me demandais quelles expressions pouvaient bien se peindre dans mon regard lorsque je m’isolais ainsi dans mon cerveau. Avais-je l’œil vide et inexpressif? Ou pouvait-on y lire mes émotions? Quoi qu’il en soit, je ne devais pas avoir l’air plus saine d’esprit que Matt, en fixant ainsi les gens silencieusement. Je regrettai de ne pas y avoir pensé plus tôt…qu’allait donc s’imaginer Jeremy à mon sujet?

Dirigeant de nouveau mon attention sur Conrad et mon frère, je tentai de reprendre le fil de la conversation dont une bonne partie m’avait échappé.

Théo racontait quelque chose à propos d’une vieille affaire, dont les circonstances apparemment comiques l’avaient entraîné dans un vestiaire pour femme. Denis et Andy commentaient joyeusement ce souvenir commun entre deux explosions de fous rires. Quant à Conrad, il souriait d’un air sincèrement intéressé. L’espace d’un instant, je cru le voir jeter un bref coup d’œil dans ma direction...juste une impression.

 

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La conversation s’orienta brusquement vers un autre sujet qui éveilla immédiatement ma curiosité. Mon frère aborda enfin une question qui m’intriguait tout autant que lui;

- Mais au fait, depuis tout à l’heure on vous raconte les péripéties de nos enquêtes les plus croustillantes. Mais nous ne savons rien du tout sur les missions de votre équipe! Fit remarquer Théo, le regard chargé d’une intense curiosité.

- C’est vrai ça! Pour une fois qu’on à l’occasion de bavarder, on aimerait bien en savoir un peu plus sur nos mystérieux collègues. Surtout que sommes toujours tenus à l’écart de votre travail, ajouta Andy sur un ton de reproche.

Je scrutai la réaction de Conrad, m’attendant à déceler les signes d’un malaise, mais rien. Il ne semblait pas du tout gêné face à cette question délicate, comme si il l'avait attendu. Ce type était vraiment très fort niveau self contrôle! Pas la moindre micro expression ne vint trahir ses émotions, et il répondit d’un ton calme et serein sans se départir une seconde de son sourire charmeur et amical.

- Nos affaires ne sont pas bien différentes des vôtres. Rien de bien passionnant ni de très dangereux. Beaucoup de paperasses… se contenta-t-il de répondre sur un ton terriblement persuasif. Je remarquai alors que quelque chose avait changé dans la vibration de sa voix, donnant à chacun des mots qui sortaient de sa bouche une mélodie presque…envoûtante!

 

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En observant bien son visage, je surpris une lueur étrange dans son regard terriblement intense qu’il fixait tour à tour sur Théo, ses amis et moi-même. Il y avait tant de sincérité dans sa voix…comment pourrait-on ne pas le croire…J’avais tellement envie de le croire mais…. Non! Je secouai vivement la tête et chassai cette pensée immédiatement. Je ne croyais pas une seconde à ses bobards. Cette équipe n’avait rien de banale et ne s’occupait pas de paperasses. Il n’y avait d’ailleurs pas le moindre document dans leur grand bureau vide. A présent j’en étais plus que certaine, ils cachaient bien quelque chose de louche! Et personne ne se contenterait d’une réponse aussi bidon, enfin… Ma certitude s’effondra brusquement en constatant l’expression totalement convaincue dans les yeux de mon frère et ceux de ses amis. Leurs regards me semblèrent soudain étrangement vides,  perdus dans celui de Conrad, buvant ses paroles d’un air hébété.

Un lourd silence s’imposa dans la pièce, chargeant l’atmosphère d’une tension étrange. Puis mon frère reprit tout naturellement la parole, comme si aucune interruption n’avait eu lieu.

- Juste de la paperasse bien sur…quel dommage, et nous qui espérions une explication plus spectaculaire. Les autres seront vraiment déçus lorsqu’on leur racontera, débita-t-il sur un ton terne et monocorde qui ne lui ressemblait pas du tout. Comment Théo pouvait-il se contenter de cette « pseudo explication»? Lui qui n’avait pas cessé de me rabattre les oreilles depuis trois ans sur le mystère de cette équipe spéciale trop bizarre, il ne pouvait pas réagir de la sorte! Ses compères et lui s'étaient si souvent amusés à émettre les hypothèses les plus farfelues à leur sujet, que je m'étais attendue à ce qu'ils profitent de cette soirée exceptionnelle pour les harceler de questions. Mais non. Andy, Kyle et Denis semblaient tout aussi satisfaits et convaincus, ce qui me surpris d‘autant plus. Pourquoi étais-je donc la seule à trouver cette réponse merdique?

 

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- Je suis vraiment désolé de vous décevoir ainsi. Notre équipe est tout ce qu’il y à de plus normal et elle ne mérite pas la moindre curiosité. Il faudra dire à votre ami Doyle d'arrêter de fouiner dans notre bureau durant nos déplacements, tout cela est vraiment ridicule, ajouta-t-il calmement.

- Oh, il a fait ça? Je ne manquerais pas de lui dire combien je désapprouve son comportement dès demain! Répondit docilement mon frère en secouant la tête à l’unisson avec les trois autres. 

J’étais tout simplement ahurie! Théo, désapprouvait Doyle? Et puis quoi encore? Il m’avait lui même raconté que tous les inspecteurs avaient tiré à la courte paille pour désigner celui qui se chargerait d'aller fouiner. J’espérais de tout cœur que mon frère soit simplement en train de plaisanter…qu’il fasse semblant, sinon il y avait vraiment de quoi flipper!

- Bien, parlons donc de choses plus intéressantes! Reprit joyeusement Conrad, sa voix redevenue soudainement normale et plus légère.

Théo et ses amis sortirent instantanément de leur état de transe inexplicable, retrouvant comme par magie leur entrain habituel. Ce changement brutal d’attitude me choqua tellement que je me demandai si je n’avais pas halluciné la scène précédente. Je devais vraiment avoir un sérieux bug au cerveau!

 

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La conversation reprit tout naturellement, et plus personne n’aborda le sujet des missions « secrètes » de l’équipe spéciale.

Après avoir fait le tour des banalités à propos de camping, de football, et de cinéma, Théo finit enfin par poser la question qui me brûlait les lèvres.

- Stefan n'est pas avec vous ce soir? C'est dommage, il va manquer mon inoubliable rôti. Il rate vraiment quelque chose! J‘espère qu‘il n‘a aucun problème?

Je retins mon souffle en attendant la réponse, affamée par la moindre miette d'information à son sujet. Avait-il eu un rendez-vous? Avait-il des ennuis? Ou pire…un petite copine? Oui je sais, j’aurais du n’en avoir rien à faire. Mais aucune bonne résolution ne fait le poids face à trois ans d’obsession amoureuse!

- Rien d'important, une petite affaire de famille. Il aura un peu de retard mais je pense qu’il ne va plus tarder maintenant, répondit Conrad.

Il allait donc bientôt nous rejoindre! A cette pensée, mon cœur s’emballa brusquement. Le regard inquisiteur de Kendale se braqua alors subitement dans ma direction, comme si elle avait pu entendre son imperceptible accélération. Cette fois-ci, je détournai mes yeux la première et me levai maladroitement pour aller mettre de la musique. Je détestais me sentir épiée de la sorte, et je n’en pouvais plus de rester assise depuis déjà plus d’une demi heure.

 

 

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L’ambiance de cette soirée me mettait mal à l'aise, bien que je sois ravie de la présence de Jeremy et de l'arrivée prochaine de Stefan, un pressentiment étrange et désagréable me tenaillait l’estomac. J’avais passé toute la nuit à imaginer le déroulement de ce dîner dans les moindres détails; de l’attitude assurée que je devrais adopter, aux sujets de conversation intéressants et très matures que je pourrais aborder. Mais rien ne se passait comme je l’avais prévu. Prise au dépourvue par ma timidité, je n’arrivais même pas à approcher Jeremy, ni même à soutenir son regard qui me troublait bien plus qu’à notre dernière rencontre. Je n’avais pas dit un mot depuis le début de la soirée. Et ça ne risquait pas de s’améliorer à l’arrivée de Stefan…

J’avais l’impression d’être incapable de me décoller de l’étiquette de brave adolescente invisible et timide que m’avaient attribué ces gens en m’ignorant depuis des années. C’est tellement dur de se défaire de l’image que certains vous assignent par leur regard! J’étais comme enfermée dans un rôle dont je n'osais pas sortir, et cela m'empêchait de me montrer telle que j'étais vraiment. Et je doutais qu’une jolie robe et des talons aiguilles suffiraient à leur donner envie de me connaître.

Mon n‘attirance pour Jeremy n‘arrangeait rien, bien au contraire. Penser que cette soirée serait peut-être mon unique chance de renouer le contact avec lui me pétrifiait littéralement, et je ne trouvais aucun prétexte à l’aborder en particulier. J’étais en train de foutre en l’air une occasion qui ne représenterait peut être jamais.

 

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Perdue dans mes pensées, les yeux fixés sur le boîtier du CD que je venais de mettre, je ne remarquai pas la présence au dessus de moi, et sursautai au contact du menton qui se posa sur mon épaule.

- Oh! Jeremy... tu m'as surprise, je ne t'ai pas entendu approcher… Bafouillai-je en me retournant face à lui, mon cœur à la limite de l’explosion.

- Excuses moi je ne voulais pas te faire peur. Tu avais l'air si concentrée, je n’osais pas t‘interrompre. Murmura-t-il tout près de mon visage, en m’adressant un sourire ravageur et provocant. Son regard chargé de malice me fixait avec tant d’intensité que je crus que mes joues allaient prendre feu.

- Euh, oui…J’avais la tête ailleurs.

- Et à quoi donc étais-tu en train de penser, avec cet air si grave?

Son regard amusé montrait bien qu'il n'était pas dupe, il savait parfaitement à quoi je devais penser. Il s'approcha un peu plus, réduisant encore le peu distance qu’il restait entre nous. A présent nos corps se touchaient presque, et cette fois-ci, ce fut tout mon corps qui s’embrasa entièrement.

- Quelque chose ne va pas? Tu m'as semblé préoccupée et distante depuis notre arrivée. Je ne t’ai pas entendu prononcer un seul mot. Notre présence ne te dérange pas j'espère?

- Pas du tout! Répondis-je un peu trop vivement. C’est juste que…je pensais à ma rentrée scolaire qui approche, et à tout un tas de trucs futiles. Et puis, le peu que l’on puisse dire c’est que ton équipe est assez…intimidante, avouais-je en fuyant sont regard qui me troublait trop.

Je ne pus me retenir de frissonner lorsqu’il saisit délicatement mon menton dans sa main pour me faire lever les yeux. Le contact de sa peau douce et tiède sur la mienne réveilla le souvenir de mes sens, de tout ce que j’avais ressentis la première fois, dans le bureau de Théo.

 

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- Tu as l’air vraiment préoccupée. Et je ne pense pas que ce soit ta rentrée qui te trouble de la sorte. Je suis là si tu as besoin de te confier.

Mes jambes risquaient de me lâcher si il continuait à me regarder ainsi! J’allais finir par me noyer dans le gris clairs et argentés de ses iris magnétiques. Je dus me faire violence pour détourner à nouveau mon regard, qui eut la mauvaise idée de descendre jusqu’à ses lèvres. Il me fallut reculer précipitamment de deux pas pour ne pas perdre le contrôle de mes gestes, et éviter me jeter sur lui! Sa bouche semblait appeler la mienne avec trop de persuasion. Je cherchai quelque chose à dire pour faire diversion.

- Tu veux que je te confie ce qui me dérange? Et bien, tout d’abord, je n’ai pas trouvé très correct le fait que tu ne me rappelles pas pour me rassurer, au sujet du garçon dans la forêt. Balançai-je sans réfléchir.

- Oh! Je suis désolé, j’ai pensé que tu appellerais si tu avais des questions à poser.

- Mais c’est-ce que j’ai fais! Et ta très aimable collègue Déborah m’a envoyer promener avec beaucoup de délicatesse. Ce souvenir m’irrita assez pour me rendre mon assurance et l’aplomb nécessaire pour vaincre ma timidité.

- Oui, c’est vrai qu’elle manque un peu de savoir vivre…

- Un peu? Tu as les sens de l’euphémisme! En dehors de Conrad, les membres de ton équipe sont réputés pour leurs attitudes méprisantes et hautaines. Ils n’ont même pas besoin d’ouvrir la bouche pour être désagréables. Est-ce que tu as vu la tête qu’ils font depuis votre arrivée? On se croirait dans une publicité pour les problèmes de transit!

Jeremy éclata d’un rire sincère et communicatif qui me détendit instantanément.

 

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- Bon, je reconnais qu’ils ne sont un peu…maladroits, et pas très doués pour les rapports sociaux. Mais je t'assure que si tu les connaissais tu les apprécierais beaucoup. Ils sont plutôt sympas quand on sait les prendre.

- Si tu le dis, répondis-je d’un air peu convaincu.

- Et pour ce qui est de ce garçon, je n’ai trouvé personne sur le lieu du feu de camp. Il s’est certainement enfuit car il n’y avait aucune trace de lutte ou de sang.

- Merci de m’en informer. Je vais enfin pouvoir cesser de m’inquiéter, ajoutai-je d’un ton boudeur.

Il continuait de me sourire d’un air charmeur et tout à fait irrésistible, et je ne pus m’empêcher de lui rendre. Il était vraiment magnifique, une pure merveille de la nature! Et dégageait une telle prestance, un tel charisme… Le genre de mec capable de créer des émeutes chez le sexe opposé!

Je me demandais quel âge pouvait-il bien avoir? Ses traits doux et lisses lui donnaient un air si jeune, et contrastaient pourtant avec l’expression de son regard, chargée du poids de l’expérience et de souvenirs. On y ressentait un vécu que la fermeté de sa peau sans la moindre ride contredisait. Ma curiosité l’emporta;

- Est-ce que je peux te demander ton âge? Excuses moi de mon indiscrétion, mais tu sembles tellement jeune…Comment ce fait-il que tu soit déjà inspecteur?

Je crus percevoir un léger tressaillement de sa lèvre inférieur lorsque je posai ma question. Une crispation infime de son visage, qui m’indiqua que ce sujet pourtant anodin le mettait mal à l’aise.

- J'ai…21 ans. Oui je sais que c'est très jeune pour un inspecteur, mais j'ai eu un parcours assez particulier. J’étais un gamin précoce et à force de sauter des classes…J’ai pris une certaine avance sur les gens de mon âge.

Son regard se fit soudain fuyant, je compris alors qu'il ne voulait pas s'étendre là-dessus. Il changea aussitôt de sujet.

 

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- Les autres sont partis sur la terrasse, tu en profites pour me faire visiter?

Je fus soulagée qu'il ne me propose pas de les rejoindre, et de pouvoir faire plus ample connaissance à l'écart du groupe qui bavardait à l‘extérieur. Après un rapide tour du rez-de-chaussée, je l'invitais à l'étage. Si on m’avait dit une semaine plus tôt que j’entraînerais Jeremy dans ma chambre aujourd’hui je n’y aurais pas cru, et pourtant…Comme quoi les miracles existent!

En entrant dans ma chambre, je fus saisie d’une honte atroce devant son état lamentable. J'avais complètement oublié de la ranger, et avais ajouté au bordel habituel en éparpillant ma garde robe quelques heures plus tôt. D’un autre côté, je n’avais même pas osé espérer une seconde que nous puissions nous y retrouver ce soir! Mes vêtements gisaient en boules de tous les cotés, ma peinture encore déballée, mais il était trop tard pour reculer. La porte étant déjà grande ouverte sur ce désastre.

- Essaies de ne pas faire attention au bordel... je fais un peu de tri dans mes affaires avant la rentrée, c’est pour ça! Tentai-je de me justifier, au comble de l’embarras.

- Ne t'inquiètes pas, ça arrive à tout le monde. Mais tu as une très jolie chambre.

- Si j’avais su que je recevrais quelque un ici…

Son regard se posa avec étonnement sur les peintures et dessins qui ornaient mes murs, et celle sur le chevalet encore toute fraîche. Mon bureau aussi était encombré de multiples brouillons de dessins inachevés.

- Je ne savais pas que tu étais une artiste! S’exclama-t-il en détaillant d’un air admiratif chacune de mes œuvres.

 

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Il s'approcha de mon bureau et saisit tout naturellement le tas de feuilles pour inspecter mes croquis, sans aucune gène apparente.

- Oui, j'adore dessiner et peindre, ça me permet de me laisser aller, de m'exprimer librement.

- C'est vraiment magnifique, tu as un talent incroyable... J'ai une grande passion pour l'art, je trouve qu'il révèle bien plus de chose sur la nature et la profondeur de l'âme de son artiste que de simples mots.

- Oui, c’est exactement ce que je pense, moi aussi. J’étais très touchée en découvrant combien il appréciait mes toiles. Pour moi, cela signifiait bien plus qu’un simple compliment esthétique, c’était comme si il avait regardé en moi, et aimé ce qu’il y aurait découvert.

- Il y a quelque chose qui m’intrigue particulièrement dans celui-ci. A quoi pensais-tu lorsque tu l’as fait? Demanda-t-il en me montrant l’un de mes vieux dessin trouvé dans le fouillis de mon bureau. Il représentait une femme aux traits innocents et fragiles, observant son reflet dans un miroir. Mais dans l’image qu’il lui renvoyait, ses traits étaient durs et agressifs, un air cruel dans le regard. C’était encore un de ces nombreux rêves étranges qui me l’avait inspiré, plein d’images que je préférais oublier. Je m’abstins d’y faire toute allusion.

- La fille te ressemble, est-ce un hasard?

- En fait, en le dessinant, je pensais surtout à exprimer la dualité entre les différentes facettes de notre personnalité, qui peuvent se cacher derrière des apparences trompeuses... Je voulais montrer la difficulté de se montrer tel que l'on est à l'intérieur, derrière le masque. Cette impression d'être la seule à pouvoir me voir réellement. Il y a une sorte de monstre qui se cache en chacun de nous, tapis sous notre subconscient et…Enfin je divague, laisses tomber! Tu vas me prendre pour une fille un peu bizarre.

Et zut! Je m'étais pourtant promis de ne pas dire de choses étranges ou ridicules ce soir.

 

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- Oui je comprends trop bien ce dont tu me parles, et je ne te trouve pas du tout bizarre. Je suis juste étonné qu'une fille aussi jeune puisse déjà ressentir cette impression de masque, et de secret... Tu sembles bien plus complexe que je ne l'imaginais.

- Merci pour les préjugés! Pour un petit jeune d'à peine quatre ans de plus que moi je te trouve assez prétentieux. Je pense que tu es bien placé pour savoir que les êtres humains ne sont pas comme des bouteilles de vin, ils n'ont pas besoin des années pour prendre de la valeur, parfois même ils en perdent avec le temps.

A cet instant, je perçus quelque chose de nouveau dans le regard de Jeremy. Une sorte de curiosité mêlée à ce qui me semblait être de la considération. Il me regardait différemment…comme si il me voyait réellement pour la première fois.

- Tu as totalement raison, je suis désolé. C'est juste que je n'ai jamais eu l'occasion d'échanger plus que des banalités courtoises avec toi, je serais ravi d'apprendre à te connaître mieux, dit-il en approchant sa main de mon visage pour repousser une mèche de mes cheveux derrière mon oreille. Un geste familier mais plein de retenue, dont la douceur suffit à me faire frissonner de plaisir.

- Jolie métaphore pour le vin! Lança-t-il d’un air taquin avant de se tourner vers ma bibliothèque, pour s’intéresser à mes lectures.

- Tu aimes Les fleurs du mal de Baudelaire? S‘étonna-t-il. Je n’imaginais pas que tu t’intéresses aussi à la littérature française. Mais dis moi tu es une fille pleine de surprise ma parole!

De tous mes bouquins, il venait de citer mon préféré. Mon professeur de littérature y avait brièvement fait allusion en première année. Le titre m‘avait étrangement marqué, et un jour où je passais devant le stand d‘un libraire, mon regard était tombé dessus par hasard. Je n‘avais pas pu résister à l‘envie d‘acheter ce vieux livre d‘occasion, comme si quelque chose en lui m‘avait été familier. Depuis, il était devenu mon livre de chevet et ne m‘avait plus quitté.

 

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- J’adore Baudelaire! Il sait peindre avec des mots des sentiments plus profonds que je ne saurais jamais exprimer par mes pinceaux...

- Stefan dit que rien ne peut égaler la version originale. C'est son récueil préféré à lui aussi. Malheureusement mon français est encore très rudimentaire. Quel est ton poème préféré?

- Je ne sais pas, chacun me touche d’une manière différente. Mais... je crois que La Fontaine de sang est peut être celui dont les citations me reviennent le plus souvent à l'esprit.

Je surpris ses yeux s'assombrirent et son sourire se ternir, en m'entendant prononcer ce titre. L‘espace d‘une seconde, la douceur de son visage avait laissé place à une expression douloureuse, indéchiffrable. Il secoua brusquement la tête comme pour chasser une idée désagréable.

Devinant que son attitude étrange ne m’avait pas échappé, il reprit aussi vite son masque souriant, comme si rien ne l‘avait perturbé.

- Pourquoi ce poème en particulier? S’enquit-il de nouveau concentré sur notre discussion.

- C'est assez étrange de parler de ça avec toi… Ça concerne des sentiments plutôt intimes. Je n’ai jamais parlé de ça à personne.

Sans que je n’ai eu le temps de le voir approcher, Jeremy traversa les quelques mètres qui nous séparaient et apparut tout près de moi comme par magie. Je sentis sa main effleurer mon bras bien avant même de le voir, tout mon corps tressaillit à son contact. Il laissa glisser lentement ses doigts le long de mon épaule, et poursuivit son geste par une longue et sensuelle caresse sur ma joue brûlante.

- J’ai envie de te connaître, de savoir ce qui se cache au-delà des apparences. Je n’ai pas peur de voir ton reflet de l’autre côté du miroir… susurrât-il tout prêt de mon oreille, si près que je sentis son souffle caresser ma peau. Je me laissai envoûter par la tiédeur de son corps si proche du miens, fermant les yeux pour me délecter de son parfum enivrant et terriblement masculin. Sa main continuait de glisser langoureusement sur mon visage. J’étais comme paralysée par le flot d’émotions inconnues qui me submergeaient, et cette sensation de chaleur de plus en plus intense au bas de mon ventre…

 

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- Alors, pourquoi ce poème? Insista-t-il d’un voix basse et grave qui trahissait son propre désir.

Il me fallut quelques instants pour retrouver mes esprits et me souvenir de ce dont nous étions en train de parler.  

- Euh…en fait, c’est lorsqu’il écrit: "Il me semble parfois que mon sang coule a flots. Ainsi qu'une fontaine aux rythmiques sanglots... Je l'entends bien qui coule avec un long murmure, Mais je me tâte en vain pour trouver la blessure..." Cela décrit parfaitement bien ce que j’éprouve au quotidien depuis toujours; Ce sentiment qui ne me lâche jamais, cette impression d'une blessure inexplicable mais constante et bien réelle... Comme si quelque chose en moi était en train de saigner sans que je ne sache où ni pourquoi. Une souffrance plus profonde et ancienne que mes souvenirs...

C’était la première fois que je me confiais ainsi, sur cet aspect le plus intime de mon âme. Jamais je ne m’étais livrée de la sorte, pas même avec mon frère ni ma meilleure amie. Je m’interrompis, soudain mal à l’aise en réalisant combien ces pensées était bien trop personnelles pour les partager avec un inconnu. Je le connaissais à peine et ne savait pratiquement rien de lui, alors pourquoi m‘inspirait-il à ce point confiance?

- C'est exactement ce que je ressens moi aussi. C‘est surprenant de découvrir qu‘une femme aussi jeune que toi, partage ce même sentiment... Tu es vraiment très différente des filles de ton âge, dit-il en plongeant son regard plus intensément dans le mien. Son sourire s’effaça, laissant place à une expression grave et sérieuse que je ne lui connaissais pas. Il m’apparut soudain beaucoup moins jeune. Ses yeux trahissaient une maturité inhabituelle pour un garçon de son âge, chargés d’un vécu et d’une expérience qui contrastaient étrangement avec la jeunesse de ses traits délicats.

 

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Son visage était à présent si près du mien que je crus qu’il allait m’embrasser, la tension entre nos deux corps devenait si intense que j‘en eus presque du mal à respirer. Cette infime distance entre nous m’était insupportable, je voulais tellement sentir ses lèvres contre les miennes, ses bras forts m’enlacer au plus près de son corps…Mon cœur se déchaîna si fort dans ma poitrine que je crus qu’il allait exploser.

Il ferma soudain les yeux et soupira profondément en écartant sa main de mon visage. Il hésita un instant, puis resserra son poing en reculant d’un pas. Lorsqu’il rouvrit les yeux, je lus la frustration dans son regard et compris qu’il luttait pour se retenir de me toucher.  

- Excuse moi si je t'ai mise mal à l'aise… nous devrions rejoindre les autres sur la terrasse, ton frère va finir par s‘inquiéter, dit-il en se pressant vers la porte comme si il craignait de pouvoir changer d’avis.

- Non tu ne me mets pas du tout mal à l'aise. Au contraire, j'apprécie beaucoup ta compagnie, c'était très agréable de discuter avec toi. Réussis-je à articuler d’une voix fébrile. J’étais encore plus désorientée que lors de notre premier tête à tête au commissariat. Comme si on m’avait brutalement arraché à un rêve que je refusais de quitter. 

- Moi aussi j'ai adoré cette…discussion avec toi. Tu es vraiment quelqu’un de très spécial Jessica, dit-il sur un ton plein de regret avant de se précipiter dans le couloir.

Mon corps était encore tout engourdi, aussi lourd qu’après une injection de morphine. Je n’avais pas du tout envie de quitter cette chambre, je voulais le retenir, sentir à nouveau son parfum enivrant et le contact brûlant de sa peau sur mon visage…sur tout mon corps. Mais le charme de cet instant si parfait avait été rompu. Je me résolus à contre cœur à le rejoindre dans l’escalier.

 

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Arrivé à la dernière marche, il se figea brusquement et fit volte face. Ses lèvres s’entrouvrirent pour me dire quelque chose, mais il se ravisa et secoua la tête d’un air hésitant.

- Qu’est-ce qu’il y a? Murmurai-je pleine d’espoir.

- Non, rien…Tu es vraiment sublime dans cette robe…Se contenta-t-il de répondre avant de se détourner à nouveau.

A présent, j’étais plus que certaine qu’il me désirait lui aussi, mais je n’arrivais pas à comprendre ce qui le bloquait ainsi. Pourquoi tant de retenue, alors que nous éprouvions la même attirance? Était-ce à cause de mon âge? Pouvait-il réellement être gêné par quatre petites année d’écart entre nous? Certes, j’étais encore mineure, et il était le collègue de mon frère, mais c’était trop injuste de me repousser sous prétexte que ma date de naissance soit tombée 48 mois trop tard!

 

 

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Nous rejoignîmes le reste du groupe sur la terrasse. Personne ne semblait s’être inquiété de notre absence, trop occupés à bavarder entre eux. L’atmosphère s’était considérablement allégée depuis leur arrivé et tout le monde semblait parfaitement à l’aise à présent. Théo riait avec Andy et Conrad, l’air totalement absorbé par leur conversation; Denis et Kyle tentaient désespérément de se rendre intéressant aux yeux de Déborah et Kendale en se ventant de je ne sait quels exploits; et Matt silencieux, les observait en fumant sa cigarette d‘air maussade mais beaucoup moins tendu.

Personnellement, je n’étais pas d’humeur festive et n’avais plus aucune envie de bavarder. Après cet instant magique et bien trop court que je venais de partager avec Jeremy, plus rien d’autre ne saurait éveiller mon intérêt! Je fis tout de même un effort pour feindre de mon mieux un regard attentif aux conversations autours de moi, en m’efforçant de sourire à nos invités. Théo avait décidé que nous attendrions l’arrivée de Stefan pour passer à table, ce qui prolongea l’apéritif une heure de plus. L’ambiance se réchauffait à mesure que les verres se vidaient (pour se remplir de nouveau). Une heure s’écoula sans que Jeremy ne m’adresse le moindre mot, il maintenait une certaine distance entre nous et semblait éviter mon regard. Je me sentis profondément blessée par ce changement d’attitude si soudain, comment pouvait-il m’ignorer ainsi après cet instant si intense que nous venions de partager une heure plus tôt? Je n’avais pourtant plus le moindre doute sur la réciprocité du désir entre nous, ce qui renforçait mon sentiment d’incompréhension face à son rejet. A un moment, j’avais presque faillis me mettre à pleurer, devant l’insistance de son indifférence. Mais quelques bières et verres de vins avaient suffis a limiter ma sensibilité. Mon frère ne prêta aucune attention au contenu de mon verre, bien trop occupé à vider les siens, et il ne me fit aucun commentaire à mon grand soulagement. Kyle, le plus jeune et timide des amis de Théo, m’avait rejoint sur l’un des transats collés au mien. C’était le « bleu » de leur équipe, le bébé flic de la bande, et lui non plus ne semblait pas d’humeur très bavarde ce soir. Cela ne faisait pas très longtemps qu’il connaissait mon frère et les autres, et je sentais qu’il avait encore un peu de mal à s’intégrer à ce trio presque familial.

 

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