chapitre 1 (partie 7)

 - Je ne suis pas très à l’aise lorsqu’il y a autant monde que je ne connais pas, me confia-t-il en inspectant le contenu de mon verre d’un air suspect.

- Oui, c’est pareil pour moi. Et puis, malgré les efforts évidents de Conrad pour être sympathique, le reste de l’équipe n’est pas très doué pour ce qui est des rapports humains, grognai-je amèrement tout en pointant mon regard accusateur sur Jeremy.

- Tout à fait d’accord avec toi! Euh…mais dis moi, ce qu’il y a dans ton verre, c’est bien ce que je pense? Questionna-t-il sur un ton désapprobateur. Il avait beau avoir l’air de sortir à peine de l’adolescence, cela n’en faisait pas moins un flic. Légèrement éméchée, je dus réprimer un fou rire devant l’expression sévère qu’il m’adressait, son regard si sérieux ne collait vraiment pas à un visage aussi jeune. Il avait de grands yeux bruns plein d’innocence, des traits doux et délicats qui n’avaient pas encore perdu la rondeur de l’enfance. Et malgré son mètre quatre-vingt, sa musculature fine pas encore totalement développée donnait une certaine fragilité à son apparence. Il ne devait pas être beaucoup plus âgé que moi, du moins n’en donnait-il pas l’impression. C’était un garçon plutôt séduisant dans son genre, mais il ne dégageait pas une once d’autorité, pourtant nécessaire à son métier. Et il lui faudrait attendre encore quelques années avant qu’on ne le prenne enfin au sérieux.

- Tu me crois si je te dis que c’est du jus de raisin? Répondis-je sans prendre la peine du moindre effort pour paraître crédible.

- Tu es mineure Jessi. Reposes moi ce verre et vas te chercher un coca. Ordonna-t-il en haussant ses sourcils d’un air grave.

- Sincèrement, je pense que tu te prends trop la tête. Tu n’es pas en service au milieu de délinquants en état d’ébriété en train d’uriner sur la voie publique! Tu es à une soirée chez ton ami et collègue, alors relaxes!

Oui, l’alcool commençait bel et bien à me monter à la tête! Je n’arrivais déjà plus à contrôler ce qui sortait de ma bouche. Et Kyle n’était pas encore un ami suffisamment proche de mon frère pour que je me permette autant de familiarité. Il m’observa d’un air ahuri, ne sachant comment réagir face à mon insolence.

  

118

- Je suis inspecteur de police, ne l’oublies pas.

- Mais oui, c’est ça… Mais ici tu es chez Théo, et c’est lui qui fait les règles. Alors je pense que ça serait plutôt déplacé de ta part de m’interdire quelque chose alors que ça n’est pas à toi de le faire. Et puisque mon frère est d’accord, le sujet est clos! Mentis-je en me dépêchant de vider mon verre, au cas où Théo finirait pas me repérer quand même.

Mes arguments avaient du être suffisamment convaincants, car il n’insista pas plus longtemps sur le sujet. Il haussa les épaules en signe d’abandon.

- Bon et bien, si c’est comme ça…à la tienne! Lança-t-il d’un air plus détendu en trinquant sa bière contre mon verre.

La nuit commençait déjà à envahir le ciel, et la réserve de boisson diminuait à vue d’œil. Il était plus que temps de passer à table, et le rôti devait être totalement froid à présent.

- Je commence vraiment à avoir faim! Qu’est-ce qu’on attend déjà pour dîner?  Se plaint Kyle, qui perdait peu à peu de sa sobriété.

- On doit attendre Stefan, il est sensé arriver bientôt…enfin, bientôt depuis déjà une heure! Précisai-je d’un ton las. Étrangement, l’absence de Stefan ne me perturbait plus autant. J’étais bien trop préoccupée par l’attitude de Jeremy qui prenait à présent toute la place dans mon esprit.

Il était assis à l’autre extrémité de la terrasse avec les autres, autours de la table du jardin. Parfois, son regard bifurquait malgré lui dans ma direction, mais cette fois je ne détournai plus le mien, le fixant d’un air plein de reproches qui semblait le mettre mal à l’aise. Son sourire s’était effacé depuis que nous avions rejoint le groupe et je savais que cela lui coûtait de ne pas m’approcher.

  

119

Conrad l’attira soudain à l’écart, comme si il voulait lui parler en privé. Malgré le volume assourdissant de la musique, je parvins à capter quelques bribes de leur entretien.

- (…) Tu lui as parlé de… demanda Conrad sans que je ne puisse entendre la suite de sa question. Jeremy me tournait le dos à demi, et il m’était plus difficile de discerner sa voix au milieu du bruit. Mais je compris que sa réponse était négative en le voyant secouer la tête dans un geste de négation.

De quoi étaient-ils donc en train de parler? Et surtout, de qui? Je ne tardais pas à comprendre que c’était de moi, lorsqu’ils tournèrent leurs yeux dans ma direction d’un mouvement parfaitement synchronisé. Alors comme ça on discutait sur mon compte? De quoi devait-il me parler? Je n’eus pas le temps de réfléchir à ce dont-il pouvait être question, car Théo m’arracha soudain à ma réflexion.

- Jessi, pourrais-tu aller chercher d'autres bières dans la réserve? On commence à se déshydrater, lança-t-il entre deux éclats de rire, certainement déjà bien saoul.

- Et si tu pouvais rapporter quelque chose à grignoter au passage… Ajouta Kyle d’un air à moitié endormi, toujours allongé sur son transat.

Je me dirigeai jusqu’à la maison et traversai la cuisine lorsqu’une main me saisit brusquement le poignet, me faisant sursauter sous l’effet de la surprise. Jeremy se tenait derrière moi et me fixait de ses yeux gris magnifiques.

- Je vais t'aider à porter les packs, s'empressa-t-il d’ajouter en retirant vivement sa main, comme si ce simple contact avait été trop intime pour lui.

- Merci, me contentai-je de lui répondre de mon air le plus froid et distant, espérant qu’il comprendrait combien je lui en voulais. Puis je me détournai de lui d‘un pas suffisamment lent pour lui permettre de me retenir. J’espérais qu’il craque et se jette sur moi, qu’il me retienne et finisse enfin par me donner une explication à son attitude contradictoire. Mais il n’en fit rien, et se contenta de me suivre sans un mot. J’étais au comble de la frustration!

  

120

La réserve était une large pièce sombre et encombrée dont l‘éclairage avait cessé de fonctionner depuis déjà plus d‘un an. Théo avait souvent parlé de le réparer, mais flemmard comme il était…nous devrions nous passer de lumière pour un bon bout de temps! Le problème avec l‘obscurité, c‘est qu’elle me fait carrément flipper, et oui j’ai toujours peur du noir à mon âge! Mais ce que je craignais le plus, c’était de m’accrocher à des toiles d'araignées. A la moindre bestiole que je sentirais me toucher avec ses petites pattes monstrueuses, je me précipiterais à l’extérieur en gueulant comme une hystérique sans pouvoir me contrôler. Et je n’avais pas très envie de me donner ainsi en spectacle devant nos invités! J'avançai donc très lentement parmi tous les cartons anarchiquement entassés, prenant bien garde à ne rien toucher sur mon passage.  Prudemment, je m’approchais du fond de la réserve où étaient rangées nos stocks de bières et autres bouteilles. Jeremy, toujours sur mes talons, semblait s’amuser de ma démarche hésitante.

- Je me trompe où tu as peur dur noir?

- Oui en effet! Et je crains aussi les araignées, ça te pause un problème? Lançais-je un peu trop sèchement, n’ayant toujours pas digérer son changement d’attitude à mon égare.

- Non, je trouve ça très mignon, se contenta-t-il de répondre d’une petite voix basse et désolée. Il savait très bien pourquoi je lui en voulais.

Les packs en cartons qui contenaient les bières étaient tous déchirés, nous allions devoir les transporter une à une. J‘allais saisir la première bouteille sur le tas lorsque Jeremy fit un geste au même moment pour la prendre. Sa main rencontra accidentellement la mienne, je me figeai sur place à son contact. Je sentis ses doigts effleurer doucement les miens d‘un air hésitant, mais il ne la retira pas immédiatement. Il prolongea un instant sa caresse, et je ne pus m’empêcher de frissonner, retenant mon souffle par crainte qu’il ne s’arrête.

- Ta peau est très douce, me murmura-t-il soudain, son visage si près du mien que je pouvais sentir son souffle sur ma peau.

  

121

Nous restâmes ainsi quelques secondes sans dire un mot, puis il éloigna brusquement sa main en lâchant un soupir de frustration. On aurait dit qu’il luttait pour maintenir une certaine distance entre nous. Je sentais pourtant qu’il désirait cette proximité tout autant que moi, que craignait-il donc pour m’éviter ainsi?

Comme si rien ne s’était passé, il se détourna et saisit plusieurs bouteilles avant de l‘éloigner en silence. Troublée par ce soudain malaise entre nous, je ne savais plus comment réagir et me contentai de saisir quelques bières d‘un geste fébrile. Je dus prendre plus de bouteille que je ne pouvais en porter, et l’une d’elle glissa maladroitement de mes mains pour exploser à mes pieds. Elle se brisa si fort que des bouts de verre furent projetés jusqu’à mes pieds, je sentis un éclat s’enfoncer dans la chaire de ma cheville, m’arrachant un hoquet de douleur.

-  Aïe! Quelle cruche! M’écriai-je en reposant les autres bouteilles qui encombraient mes bras.

J’eus à peine le temps de percevoir le mouvement fluide et incroyablement rapide de Jeremy, lorsqu’il fit volte face à l’entrée de la réserve. En une fraction de seconde, il se débarrassa de ses bouteilles et traversa l’espace encombré qui nous séparait. Je n’eus pas même le temps de le voir bouger que déjà il se trouvait agenouillé à mes pieds comme par magie. Peut-être étais-ce le simple fruit de mon imagination, ou encore l’effet de l’obscurité qui abusait mes perceptions…  

- Jess, ça va? Tu t'es blessée? S’enquit-il d’une voix pressée d’une inquiétude sincère.

- Je pense que je me suis coupée. Mais il fait trop sombre pour que je puisse voir quelque chose. Je crois que j’ai du recevoir un éclat de verre.

Jeremy s‘approcha un peu plus près pour ausculter ma plaie, comme si l’obscurité de la pièce ne semblait pas le déranger. Ses mains se posèrent autours de mon mollet et glissèrent délicatement jusqu’à ma cheville. A leur contact, je ne me mis à frissonner de tous mon corps.

 - Oui, tu t'es bien coupée. Ne t’inquiètes pas, je vais retirer le bout de verre.

  

122

Sa voix était douce et rassurante, et je ne craignais pas qu’il puisse me faire mal. Je me laissai faire docilement, sans pouvoir détacher mon regard de lui, envoûtée par chacun de ses gestes;

Prudemment, il retira l’éclat de verre de ma chaire avec tant de précaution que je sentis à peine un léger picotement. Il resta là un instant à observer ma blessure d’un air presque contemplatif, immobile et silencieux au point de me mettre mal à l’aise. Je n’osais pas bouger, retenant mon souffle par crainte qu’il ne s’éloigne encore. Soudain sa main se posa à nouveau sur l’entaille, du bout de ses doigts il essuya le sang, puis d’un geste hésitant les porta lentement à sa bouche. Lorsqu’il releva enfin son visage pour plonger son regard dans le mien, je remarquais que ses yeux brillaient d'une lueur étrange, différents de ceux que je lui connaissais. Ses iris gris pâles semblaient irradier d’une lueur irréel, et malgré l’obscurité je les percevais très nettement. Ils exprimaient quelque chose d’animal…de féroce et brutal, quelque chose qui ne ressemblait pas au Jeremy doux et rassurant que je connaissais. Sans détacher son regard affamé du mien, il continuait à lécher sa main ensanglantée. J'étais comme paralysée, venait-il bien de lécher mon sang sur ses doigts? Pourquoi n'étais-je pas effrayée? Pourquoi n'avais-je pas envie de m'enfuir, ni même de crier? Cette étincelle dangereuse dans ses yeux aurait du m’alerter, et pourtant… Étrangement, il m’inspirait une confiance totale et absolue. Aussi inquiétante que pouvait être sa conduite, j'appréciais cette intimité intense et électrique entre nous. Je ne voulais pas qu'il me lâche, à son contact je ne ressentais même plus la douleur de l'écorchure, seulement le plaisir de sentir la douceur de ses mains.

Il se redressa soudain face à moi, son corps terriblement proche du mien, et m'attrapa brusquement par la nuque pour attirer mon visage vers le sien, le regard chargé d‘un désir incontrôlable qu‘il ne tentait plus d‘inhiber. Resserrant son emprise sur mon cou, il me saisit de son autre main par taille et me pressa brutalement contre lui.

  

123

A présent, tout mon corps était pressé contre le sien, et mon cœur faillit exploser au contact de son torse délicieusement musclé. Je n’avais jamais connu une telle proximité avec un homme, et lorsque je sentis l’effet de son désir durcir contre mon ventre, une vague brûlante de chaleur se répandit dans tous mon corps, telle une coulée de lave incendiaire et incontrôlable. Tous mes membres se mirent à trembler et je sentis mon bas ventre se nouer douloureusement de désir. Mes jambes devenues fébriles n’auraient pu me supporter plus longtemps, si il ne m’avait pas soutenue de ses bras fermes et puissants. Assaillie par toutes ces sensations intenses et inconnues, j’avais l’impression que mon corps ne me répondait plus, j’étais incapable du moindre mouvement. Pourtant, ce n'était pas la peur qui m'empêchait de bouger, seulement l’envie qu'il se rapproche encore…de m’abandonner totalement, et ne faire plus qu’un avec lui.

Ses lèvres caressèrent doucement les miennes, me mettant au supplice qu’il se décide enfin à m’embrasser. Enivrée par le souffle tiède de son halène, je fermai les yeux pour savourer cet instant irréel. Sa langue glissa lentement dans ma bouche, avant que son baiser ne devienne plus sauvage. Il se pressa de plus en plus fort, perdant peu à peu toute retenue, ses mains caressant avidement tout mon corps comme si il lui appartenait depuis toujours. Lorsque ses lèvres descendirent le long  ma gorge, je sentis son désir s’enflammer. Haletant et tremblant d‘excitation, il entrouvrit sa mâchoire sur mon cou, mordillant ma peau comme si il voulait se nourrir de son goût. Je me laissais totalement aller dans ses bras, dépassée par cette situation improbable qui me semblait de plus en plus irréelle. Ses lèvres pressées sur ma gorge se firent plus insistantes, jusqu’à ce que ses dents finissent par me faire mal.

 

124

On aurait dit qu’il cherchait à me goûter, et qu’il se retenait de ne pas me planter ses crocs plus fort. Il interrompit soudainement son baiser et éloigna son visage en laissant échapper un long soupir frustré. C’était comme si ce mur de retenue et de self-contrôle qu’il avait oublié durant ces quelques instants de passion, se dressait brusquement à nouveau entre nous. Sa raison reprenait le dessus, et je sentais combien cela lui coûtait de se retenir ainsi. 

- Tu n'as pas peur? Finit-il par me demander de sa voix encore essoufflée.

- Non.

- Tu sais que je ne te ferais aucun mal.

- Oui, me contentais-je d’articuler en tentant de retrouver mes esprits. Mon corps continuait de frissonner et le rythme de mon cœur refusait de se calmer.

Non, je n‘avais aucun doute sur le fait que Jeremy ne me ferait aucun mal. Certes, je percevais bien quelque chose d‘inexplicablement… dangereux, chez lui. Mais je lui faisais naturellement confiance. Près de lui, je me sentais en sécurité. Il continua à caresser doucement mon visage, une expression de regret dans le regard. Il désirait mes lèvres, mon corps, et plus encore, je le sentais bien… Mais quelque chose le retenait et l’empêchait de se laisser aller. Lorsqu’il recommença à m’embrasser, son étreinte se fit beaucoup plus prudente, plus douce, presque hésitante. Sa bouche se contenta de m’effleurer délicatement, glissant de mes lèvres jusqu’à ma mâchoire, puis le long de mon cou qui semblait être la partie de mon corps la plus appétissante pour lui.

- Tu sens terriblement bon, tu ne peux pas imaginer à quel point…murmura-t-il à mon oreille d’une voix tremblante.

Soudain, j’entendis le claquement de sa mâchoire se refermer à quelques centimètres de mon cou. Je sursautai malgré moi, et il recula immédiatement, une expression coupable et horrifiée envahissant son regard. Il secoua la tête d’un air désolé. Craignait-il de m’avoir fait peur? Pourquoi s’écartait-il encore comme si il avait fait quelque chose de mal? Non, je ne le laisserais pas s’éloigner à nouveau, pas après un tel baiser! J’oubliai toute timidité et m’avançai jusqu’à lui pour l’enlacer, blottissant mon visage contre son torse. Notre étreinte passionnée laissa place à la tendresse, et nous restâmes ainsi quelques minutes hors du temps, silencieux et immobiles l’un contre l’autre. Mon oreille pressée contre sa poitrine, j’entendais les battements déchaînés de son cœur se calmer doucement.

 

125

Un tourbillon de questions et de pensées confuses s’agitait furieusement dans mon esprit. Tout était allé si vite entre nous, si intense…notre rencontre m’avait fait l’effet d’un tsunami brutal qui m’aurait emporté loin de tout ce que je connaissais, loin de tout ce que j’étais, pour me noyer dans un flot d’émotions et de sentiments inconnus. Tout cela semblait tellement irréel, impossible… Étais-je encore en train de rêver? Mon imagination pouvait-elle m’emmener aussi loin? Non, Jeremy était bien réel! Son odeur enivrante, la douceur de ses mains sur ma peau, la force de ses bras qui m’enlaçaient…aucun de mes fantasmes ne sauraient atteindre tant de perfection. Jamais je ne m’étais sentie aussi vivante qu’en cet instant, et je redoutais déjà qu’il ne s’arrête. Jeremy allait-il s’éloigner encore et feindre l’indifférence? Pourrait-il faire comme si rien ne s’était passé entre nous? Pouvais-je vraiment espérer qu’un collègue de mon frère puisse assumer une relation avec une lycéenne encore mineure? La seule chose dont je sois sure, c’était d’être bel et bien en train de tomber amoureuse de lui.

- Tu n'es pas une jeune femme comme les autres, tu es différente, murmura-t-il en relevant délicatement mon menton face à lui. Ses yeux gris clairs, tels des petits éclats de miroirs argentés, se plongèrent intensément dans les miens, comme si il cherchait à y lire des réponses. Il semblait tout aussi fasciné par moi que je l’était par lui, mais son regard exprimait autre chose que le mien n’avait pas, une certaine…inquiétude. Il caressa tendrement mon visage, parcourant sensuellement chacune de ses courbes en dessinant mes traits avec envie.

- Toi aussi tu es différent…je le sens, avouai-je à mon tour en embrassant ses doigts qui effleuraient mes lèvres.

Sa bouche revint se presser contre la mienne, sa langue tiède s‘engouffra entre mes lèvres et je sentis sa main se plaquer fermement contre ma nuque. La pression de son baiser s‘intensifiait tellement fort que cela en devint presque douloureux. Je sentis un picotement vif sur ma langue lorsque celle-ci rencontra ses canines. Étrangement, ses pointes semblaient être aussi aiguisées que des lames de rasoir. Le goût métallique du sang envahit ma bouche, ce qui ne sembla pas du tout déranger Jeremy, bien au contraire! J’eus même l’impression que cela l’excitait encore plus, comme si ce goût qui m’écœurait avait été délicieusement appétissant pour lui. Un petit cri étouffé m’échappa malgré moi au contacts de ses dents sur ma langue, et Jeremy s’écarta à nouveau immédiatement de moi.

 

126

- Je t’ai fais mal? S’inquiéta-t-il en m’adressant un regard chargé de culpabilité.

- Non! Ce n’est rien…je me suis juste mordu la langue…m’empressai-je de répondre en saisissant sa main par crainte qu’il ne recule.

- Je suis désolé. Je n’aurais pas du. Mais tu es tellement…irrésistible. Il suffit que je te sente, que je te touche pour perdre tout contrôle…

A présent, son regard me fuyait et je sentais qu’il regrettait de s’être ainsi laissé aller à tant d’intimité. Mon ventre se serra lorsqu’il tenta de dégager sa main de la mienne.

- De quoi as-tu si peur? Je ne comprends pas du tout ta réaction. Tu n’arrêtes pas de m’approcher pur t’enfuir l’instant d’après.

- Si seulement tu savais…se contenta-t-il de répondre d’une voix grave chargée de mystère.

Je tentai de regrouper dans mon esprit tous les éléments qui auraient pu m’éclairer. Le souvenir de cette nuit où il m’avait sauvé dans la forêt, la rapidité impressionnante avec laquelle il s’était déplacé et surtout la force impossible qu’il lui avait fallu pour écraser mes agresseurs… Le mystère et l’attitude étrange de son équipe si spéciale, et surtout, sa réaction face à mon sang qu’il avait porté à sa bouche… Oui, Jeremy avait un secret, peut-être un passé chargé de souffrances et de traumatismes? Quoi qu’il en soit, c’était bien cette chose qu’il me cachait qui le poussait à maintenir cette distance entre nous.

- Qui es-tu?

- À ton avis. Tu es intelligente, tu comprendras toute seule… dit-il en m’adressant un sourire entendu. Il s’approcha prudemment de moi et saisit délicatement mon visage entre ses mains.

- Si je te disais…que tu dois tout oublier, qu’il ne c’est rien passé ni ce soir, ni le jour où je t’ai trouvé à la fête foraine…murmura-t-il d’une voix qui se voulait hypnotique et pénétrante, tout en plongeant intensément son regard dans le mien.

- Non. Je ne peux pas oublier…Je ne veux pas oublier! Tu ne peux pas me demander ça. M’empressai-je de répondre, sentant les larmes me monter aux yeux.

- C’est bien ce que je pensais. Tu es vraiment différente…

 

127

Ses yeux me fixaient d’une manière étrange, ils semblaient exprimer une sorte de stupéfaction mêlée à…de l’admiration. Je ne comprenais pas ce qu’il entendait par « différente », mais je devinai qu’il s’était attendu à une autre réaction de ma part.

- Et est-ce que ça te dérange…que je sois différente? Demandais-je d’une petite voix inquiète en me rapprochant de lui.

Ma question le fit sourire, et sa première réponse fut de m’embrasser, d’un tendre et sensuel baiser qui réveilla une nouvelle vague de chaleur dans tout mon corps.

- Je n’ai jamais rencontré de fille comme toi. Je ne sais pas ce que tu m’as fais, mais j’ai l’impression de perdre tout contrôle lorsque je suis près de toi. A la minute où tu m’a regardé la première fois… lorsque je t’ai aidé à porter tes pots de peinture, tu as réveillé quelque chose en moi…

La porte de la réserve s'ouvrit soudain à la volée, brisant le charme magique de ce rêve éveillé pour me rappeler à la réalité. Je m’étais accoutumé à l’obscurité de la pièce, me contentant de la lueur hypnotique qui émanait des yeux de Jeremy, et je fus complètement éblouie par la lumière extérieure. Théo apparut, accompagné d'une silhouette derrière lui que je n'arrivais pas à distinguer.

- Vous êtes là? On ne voit rien là dedans, il faut vraiment que je répare la lumière. Grommela mon frère en nous cherchant du regard.

Jeremy s'écarta vivement de moi, et s'empressa de ramasser ses bouteilles. Mon cœur se serra douloureusement à l’idée que cet instant de complicité puisse être le dernier qu’il m’accorderait. Un étrange sentiment de vide s’empara de moi lorsqu’il rompit ce contact physique entre nous.

 

128

- Oui nous sommes là, j'ai…cassé une bouteille et je me suis blessée, bafouillai-je nerveusement.

- Rien de grave? S’inquiéta mon frère. Viens me montrer ça à la lumière, que je te mette un pansement. Je m’occuperais de nettoyer plus tard…

- Non, juste une égratignure, ce n'est rien.

- Ça fait au moins vingt minutes qu'on vous attend, on commençait à avoir soif, et Stefan est arrivé... 

Stefan! La simple évocation de son nom me fit l’effet d’un électrochoc. Comment avais-je pu oublier sa venue?  Je m’empressai de sortir de la réserve, tentant d’éviter les débris de verres à mes pieds, suivie de Jeremy, de nouveaux impassible et silencieux.

Stefan se tenait derrière Théo, l'air sévère. Les sourcils froncés, il m’inspecta avec insistance, sondant l’expression de mon visage puis mon cou, apparemment inquiet. N’ayant certainement rien remarqué de suspect, il se tourna enfin vers Jeremy. Il ne lui adressa pas un mot, mais la dureté de son regard semblait bien plus explicite qu’un quelconque discours. Il était magnifique comme d'habitude, et malgré l’antipathie qu’il m’inspirait, je ne pus m’empêcher de le contempler avec la même admiration que ces dernières années. Ses cheveux bruns ondulaient soyeusement, encadrant la finesse de ses traits magnifiquement sculptés. Et ses yeux…ses yeux étaient d’un bleu fascinant. Deux saphirs parsemés d’éclats d’Aigue marine. Le genre de regard qui vous transperce l’âme pour y laisser sa marque indélébile. Je connaissais par cœur chaque détail de son visage et pourtant, il suscitait toujours en moi le même émerveillement que si je le voyais pour la première fois.

 

129

- Je vais aller nettoyer mes bêtises avant que quelqu'un d‘autre ne se coupe, lançai-je à mon frère pour dissiper l‘étrange malaise que je ressentais face au regard suspicieux de Stefan.

- Non laisses, je m'en occuperais, fais moi voir ta coupure. 

Théo inspecta ma cheville en grimaçant. 

- Aïe! tu t'es bien coupée. Viens dans la salle de bain, on va soigner ça.

Je ne me fis pas prier, et suivis docilement mon frère, soulagée de me soustraire au plus vite au regard inquisiteur de Stefan. J’adressai un furtif coup d’œil à Jeremy, mais celui-ci semblait déjà avoir retrouvé son état d’indifférence. 

- Bon! Maintenant que tout le monde est là, on va servir le dîner! Et comme il fait bon, on va manger dehors. Annonça Théo, après avoir soigné ma coupure.

Nous rejoignîmes nos autres invités au jardin. Et commençâmes à servir les premiers plats. Jeremy et Stefan étaient restés devant la réserve, et d’après l’expression tendue de leurs visages, je devinais qu’ils étaient en train de se disputer. Des éclats de voix furieux me parvinrent jusqu’à la terrasse, mais je ne réussis pas à entendre ce dont-ils parlaient. Mon intuition me disait que je ne devais pas être étrangère à l’objet de leur dispute. Et lorsque Stefan me fusilla d’un regard coléreux, je compris que je ne m’étais pas trompée. Avait-il deviné mon idylle avec son collègue? Ou s’imaginait-il quelque chose de plus grave? Et si le problème venait du secret de Jeremy? Je repensais à ce qu’il m’avait dit à ce sujet…selon lui, j’étais suffisamment intelligente pour le découvrir par moi-même et j’espérais qu’il ait raison. 

 

130

 Durant tous le dîner, je sentis peser sur moi le regard lourd et insistant de Stefan. Il m’observait comme si j’avais été une bête curieuse…ou dangereuse. Et moi qui n’avais cessé d’espérer qu’il m’accorde un peu d’attention depuis toutes ces années, quelle ironie! Quant à Jeremy, il s’évertua tout au long du repas à éviter mon regard.

Le reste du groupe ne semblait pas avoir remarqué cette étrange tension qui planait entre nous trois, et continuait de bavarder tranquillement dans la bonne humeur. Ce dîner me parut durer une éternité, et mon malaise de plus en plus palpable. Je redoutais que Jeremy ne m’évite pour de bon après ce que nous venions de partager, et cette idée me coupa définitivement tout appétit.

Il devait bien être minuit lorsque nos invités s’apprêtèrent à partir. L’ambiance de cette fin de soirée se révéla bien plus conviviale et détendue qu’à leur arrivée, et Théo semblait ravi de s’être ainsi approcher de ses mystérieux collègues. Avant de sortir, profitant des derniers bavardages de mon frère avec ses amis, Jeremy me saisit la main et m'attira discrètement à l’écart pour me dire au revoir.

- Je suis désolé si mon attitude de tout à l'heure t'as perturbé, je ne sais pas ce qui m'a pris... Tu m'en veux? Demanda-t-il tous bas en plongeant intensément son regard dans le mien.

- Si tu fais allusion à ce qui c’est passé dans la réserve, non je ne t’en veux pas le moins du monde, bien au contraire. Mais si tu parles de ton attitude distante et indifférente à mon égare…

- Je n’ai pas le droit d’être avec toi…coupa-t-il d’un air navré.

- Pourquoi?

- C’est compliqué…

Je déteste ce genre de réponse qui ne veut rien dire. Pourquoi faisait-il donc tant de mystère? Et après on dit que ce sont les femmes qui sont compliquées!

- Alors expliques moi. Je ne suis pas idiote, je peux comprendre, insistai-je à bout de patience.

- Oh, je sais très bien que tu es tout sauf idiote… Ce n’est pas la question.

- Alors quoi? Tu vas continuer m’embrasser en secret lorsque l’idée te prendra, pour m’ignorer l’instant d’après comme si rien ne s’était passé? Je suis bien trop sensible pour ce genre de petit jeu, je suis désolée. Lançai-je un peu trop fort, les yeux de plus en plus humide. Jeremy resserra son emprise sur ma main et m’attira brusquement à lui. Il était si près qu’il n’aurait suffit que d’un petit geste pour que nos visages se touche. A peine cachés par le mur du couloir, nous risquions à tout instant de nous faire surprendre.

 

131

- Je ne joue pas. Et crois moi lorsque je te dis que cela ne dépend pas de ma volonté. Si ça ne tenait qu’à moi… Murmura-t-il, ses lèvres hésitant au dessus des miennes. Il s’interrompit en entendant un bruit de pas approcher dans notre direction. Conrad apparut dans le couloir. Il adressa un regard glacial à son jeune collègue avant de se parer son sourire aimable. Après m’avoir courtoisement salué et remercié pour ce délicieux dîner, il pressa Jeremy vers la sortie.

- C'était vraiment une soirée très sympa, il faudra remettre ça! lança mon frère avant de refermer la porte derrière eux.

- Je vais me coucher, lui dis je en me précipitant vers l'escalier, avant qu'il n'ait eu le temps de me demander quoi que ce soit.

- Tu pourrais m'aider à débarrasser, quand même! Grogna-t-il.

Mais j'étais bien trop perturbée par mon entrevue avec Jeremy pour me prendre la tête avec le ménage, et préférai feindre de ne pas l'avoir entendu. Je m’empressai de claquer la porte de ma chambre derrière moi, impatiente de me retrouver enfin seule pour réfléchir. 

 

132

Je me jetai sur mon lit la tête entre mes mains, complètement déboussolée. Il fallait que je mette un peu d'ordre dans toutes ces idées si confuses. Que s'était-il vraiment passé dans cette réserve? Que voulait dire Jeremy par « Tu es intelligente, tu comprendras toute seule »? Comprendre quoi? Cela avait-il un rapport avec le sang qu‘il avait léché sur ses doigts? Quelque chose en Jeremy n'était pas normal, tout comme chez ses amis d'ailleurs, j'en étais persuadée. Mais qui étaient-ils? Pourquoi y avait-il tant de mystère autour de leur équipe? Quel genre d'individu avait ainsi le pouvoir de séduire, d'envoûter à ce point, et le plaisir de goûter au sang? La réponse était une évidence, bien qu'irréaliste… Non! Même mon frère et ses collègues n'avaient jamais osé émettre d'hypothèses aussi grotesques à leur égare. Puis une autre réflexion vint s'ajouter à ce mystère. Jeremy m'avait dit n'avoir que 21 ans, ce qui était impossible puisque cela signifierait qu'il n'avait que 18 ans à l'époque où je l'avais rencontré pour la première fois, trois ans auparavant. Il n'aurait pas pu devenir inspecteur à un si jeune âge…ça ne collait pas du tout d’un point de vue légal. Et puis, cette manière étrange qu’ils avaient tous d’être si…persuasifs! Comment Conrad avait-il réussi à manipuler ainsi mon frère par une réponse aussi peu convaincante? Et surtout, quel était donc cet incroyable pouvoir d’attraction qu’exerçaient sur moi Jeremy et Stefan, au point de me faire perdre ainsi toute raison? La seule explication valable qui me vint spontanément à l'esprit fut que Jeremy et ses amis étaient des... Vampires! 

Le mot s’échappa de ma bouche dans un murmure incontrôlé. Non, c'était impossible! Où allais-je chercher ce genre de théorie loufoque? Je devais avoir trop abusé de la série Buffy dans mon enfance. Ma raison m'interdisait de croire en cette hypothèse dictée par mon instinct détraqué. Jeremy n'était pas un vampire et Stefan non plus, ça n'existait pas! Et puis, aucun deux ne semblait craindre la lumière du jour, et il était bien connu que les vampires cramaient ou scintillaient au soleil.

 

133

Comme l’avais dit Jeremy, j’étais une fille intelligente et ce genre de conclusion n’était pas digne d’un esprit logique. Je devais arrêter de me prendre la tête sur cette histoire étrange, et puis... il faisait noir dans cette réserve, et je n'étais plus certaine d'avoir bien vu Jeremy lécher mon sang. Et pour cette attirance inexplicable... et bien, cela ne devait être qu’une simple réaction phéromonale,  un banal coup de foudre. Quoi qu’il en soit, il valait mieux que j'évite de lui faire part de mes hypothèses démentielles, au risque qu'il ne me prenne pour une gamine immature et complètement cinglée. J’étais vraiment en train de partir en plein délire! Après une bonne nuit de sommeil réparateur, les événements de ce soir m'apparaîtraient certainement plus limpides. Il fallait juste que j'arrête de me prendre la tête ainsi.

Je mis un peu d'ordre dans ma chambre, honteuse d'avoir put laisser un tel foutoir s’installer. Et surtout, d’y avoir fait entrer Jeremy. Je finis enfin par me déshabiller, et rangeai soigneusement la robe de maman dans mon armoire. Puis j'éteignis la lumière, et me glissai en sous-vêtements dans mon lit, trop flemmarde pour aller enfiler un pyjama. Cette soirée intense en émotions m'avait exténué et je sentais que je ne tarderais pas à tomber de fatigue. Je ne me sentais même plus la force de cogiter sur le secret de Jeremy.

 

134

Le mouvement régulier des arbres devant ma fenêtre, se projetait en ombres apaisantes sur les murs de ma chambre. Un spectacle familier et rassurant qui avait l'habitude de me bercer. Doucement, mes paupières s'alourdirent au rythme de ce ombres dansantes, prêtes à se fermer pour de bon.

Quand soudain, une ombre différente envahit  tout mon mur, m‘arrachant brusquement à mon état de somnolence hypnotique. Mon cœur se réveilla violemment, palpitant à toute allure dans ma poitrine. Un hoquet de stupeur m’échappa, lorsque je reconnu la silhouette derrière la vitre...

 

 

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site