Chapitre 3 - Réunies

  Chapitre III -  Réunies  ( Première partie)


Malgré la fatigue et mon état fébrile, je n’arrivais pas à m’endormir. Nous n’étions qu’au début de l’après midi, et je devais absolument me reposer si je voulais avoir l’énergie suffisante pour ma sortie nocturne, prévue avec Jeremy. Ma tête était lourde et douloureuse, et mon corps parcouru de tremblements, j’avais terriblement froid alors que ma peau était brûlante. Je me demandais si mon malaise était dû à un simple état grippal passager, ou si ces symptômes soudains avaient un quelconque rapport avec l’étrange incident qui s’était produit quelques heures plus tôt entre Gabrielle et moi.
Lentement, je sentis mon esprit basculer dans un état second, à demi conscient. Des images confuses se mélangeaient dans ma tête, comme sous l’effet d’une drogue hallucinogène, provocant en moi une désagréable impression de cauchemar éveillé dont je n’arrivais plus à sortir.

Une voix lointaine cria soudain dans ma tête, elle me semblait familière, bien que je ne puisse la reconnaître. C’était celle d’un jeune garçon, et ses plaintes de plus en plus fortes me serraient l’estomac de douleur, réveillant en moi un instinct protecteur et maternel. L’hallucination s’intensifia, et je me vis brusquement allongée dans une chambre qui n’était pas la mienne. Une petite pièce froide et ordonnée, apparemment celle d’une fille d’après les quelques affaires autour de moi et la couleur rose prédominante de sa décoration. Je me sentis à la fois dans un lieu familier, tout en étant certaine de n’y être jamais venue. Tout était très flou, et je ressentais en moi des émotions et pensées qui ne m‘appartenaient pas, de la peur…de la haine, l’impression d’être prisonnière.



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Je vis mon corps se lever péniblement de mon lit sans aucun contrôle de mes gestes, telle une spectatrice impuissante dans un corps qui ne me répondait pas. Les cris du garçon s’intensifièrent encore juste à côté, derrière la porte de ma chambre. Ils m’atteignirent comme un coup de poignard en plein cœur. Il souffre, je dois le protéger…Pensai-je sans comprendre d'où me venait cette idée, avec une voix qui m’était étrangère. Ma tête était de plus en plus lourde et mes membres engourdis, mais je réussis à marcher jusqu’à la porte, poussée par une force qui n'était pas la mienne. J’avançai dans un couloir, guidée par les cris de plus en plus forts qui s'élevait d'une pièce voisine, sentant une rage terrible monter en moi et des larmes brûlantes couler sur mes joues. J’arrive Kevin… m’entendis-je penser avec terreur. J’arrivai enfin devant une autre chambre à la porte entre ouverte, horrifiée par la scène que j'y découvrais. Un homme, mon père, s'acharnait sur un jeune garçon, mon frère, Kevin… Cet homme immense, le visage rouge de colère, les veines saillantes, cognait de toute ses forces le pauvre enfant terrorisé, recroquevillé sur le sol tel un petit animal blessé cherchant à disparaître sous terre. Il tentait en vain de se protéger, la tête enfouie entre ses genoux et criait de douleur sous les coup de pieds et de ceinture qui s’abattaient violemment sur son petit corps frêle et immobile. « Laisse le tranquille… papa je t’en prie, pitié ça suffit…», criai-je désespérée. Je me précipitai pour m’interposer, sans aucune force dans mes muscles, juste assez pour ne pas m’écrouler. L’homme tourna alors son regard haineux emplit d’une folie furieuse sur moi. Oui, c'est ça...concentre toi sur moi, pensais soulagée de recevoir les coups à sa place. La souffrance physique ne serait rien en comparaison de celles que laissaient en moi les cris de Kevin. Non, celles-ci ne guériraient jamais, même lorsque les bleus auront disparus. Je n’eus pas le temps de protéger mon visage lorsque son poing s’abattit violemment contre ma mâchoire. Je me sentis basculer en arrière, projetée contre le mur où je m’écrasai, impuissante. Une douleur aiguë se propagea le long de ma colonne vertébrale. Vas-y, défoules toi sur moi…fatigues tes poings sur mon corps plutôt que sur le sien, m'entendais-je penser avant de perdre connaissance. Les images se flouèrent à nouveaux, et je revins à moi, réveillée par un hurlement qui cette fois-ci m'appartenait.



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- Jess…Jessica…réveille-toi…qu’est-ce que tu as?
Je mis un instant avant de revenir à la réalité, dans ma propre chambre, et reconnus la vois inquiète de Théo.
J’ouvris brutalement les yeux, tétanisée et haletante, incapable de bouger.
- Jess qu’est-ce qu’il t’arrive? Parle moi je t’en prie. Si tu ne me réponds pas j’appelle les urgences…
Il me fallut quelques secondes pour que mon cœur reprenne enfin un rythme à peu près normal, je le sentais cogner de toutes ses forces dans ma poitrine, me ventre était noué, mes membres tremblants. Je réussis péniblement à articuler quelques mots inaudibles pour rassurer mon frère.
- Ça va….
- Comment, qu’est-ce que tu as dis? Mon frère se tenait au dessus de moi, les mains sur mes épaules, une profonde angoisse agitant son regard.
- Ça va je crois que j’ai…fait un horrible cauchemar.
- Ça fait une heure que j’essaie de te réveiller, tu es brûlante de fièvre et tu n’as pas cessé de trembler et de crier depuis tout à l’heure. Je vais t’emmener à l’hôpital, tu as vraiment l’air très mal.
- Non, c’est bon ça va maintenant. Je ne veux pas aller à l’hôpital, m'opposai-je fébrilement.
- Je suis mort d’inquiétude et je ne vais pas te laisser dans cet état. Il faut que tu vois un médecin.
- Je t’assure que ça va, j’ai juste fais un cauchemar agité.
- Mais tu as de la fièvre et tu ne t’es pas réveillée alors que je te secouais, insista-t-il.
- Je dois juste me reposer, c’est certainement une petite grippe. Si ça ne va pas mieux demain, on ira voir le docteur c’est promis…
Ma chambre était plongée dans l’obscurité, il faisait déjà nuit. Combien de temps avais-je dormis? Quelle heure était-il? Je tentai de me redresser précipitamment, ce qui me donna instantanément le tournis.
- Reste allongée, ne bouge pas. Théo cala sa main sous ma nuque pour m’aider à me redresser.
- Quelle heure est-il?
- Il est 22h 30, je suis rentré il y a une heure. Je pensais que tu boudais dans ta chambre à cause de tout à l’heure, alors je ne suis pas monté, je voulais te laisser tranquille. Et puis je t’ai entendu crier. Quand je suis arrivé, tu dormais en t’agitant, en sueur. J’ai eu tellement peur…Je ne supporterais pas qu’il t’arrive quelque chose….



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Ses yeux devinrent humides, il avait l’air terrifié. Il me serra soudain dans ses bras, cachant sa tête contre mon épaule.
Le voir ainsi me choquais réellement, Théo n’était pas du genre très démonstratif bien que son amour soit une évidence. Je devais vraiment lui avoir fait très peur pour qu’il réagisse ainsi. Je le pris dans mes bras, et caressai tendrement sa tête pour le calmer comme un enfant. Depuis la mort de papa et maman, je savais qu’il refoulait en lui une grande fragilité, et la peur de me perdre pouvait à tout moment réveiller la souffrance contenue en lui depuis que le jour de leur disparition.
- Ça va aller ne t’inquiète pas ce n’est rien, je vais bien. Je suis juste un peu malade et je risque de te refiler ma grippe. Tentai-je de le rassurer. Je n'aimais vraiment pas le voir dans cet état par ma faute.
- Je vais rester dormir avec toi cette nuit pour te surveiller au cas où ça recommencerait. Et demain je demanderais un jour de congé pour m’occuper de toi.
Son inquiétude paternelle me touchait énormément, j’avais mal de le voir aussi sensible.
- Non ce n’est pas la peine je t’assure. Vas te coucher dans ta chambre, et je suis certaine que j’irai beaucoup mieux demain matin. Si tu viens me réveiller avec un bon café bien sur!
Il eut un petit rire forcé, comprenant ma tentative de plaisanter sur la chamaillerie du matin.
- Et puis je crois savoir que tu as une grosse affaire qui vient de te tomber dessus, ce n’est pas le moment de sécher le travail.
Il se redressa, un léger sourire s’étirant sur son visage.
- Tu as encore écouté ma conversation privée au téléphone…chipie!
- Puisque je suis souffrante, tu pourrais me réconforter en me racontant des petites choses…confidentielles. C’est quoi cette affaire? Je lui fis mes yeux de chien battu, prenant mes airs de petite fille faussement innocente.
- Tu n’es pas croyable! Ses traits se détendirent enfin, je sentis que ma curiosité lui apportait un réel soulagement.



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- Attention tu n’as pas le droit de t’énerver, je suis malade ne l’oublies pas…
- Ça me rassure de te voir fouiner, ça veut dire que ton état n’est pas aussi grave que je le craignais.
- C’est suffisamment grave pour que tu confies un secret à ta petite sœur adorée, insistai-je d'une voix plaintive.
- Je ne te dirais rien du tout, ça ne sert à rien d’insister petite maligne. Je suis soulagé que tu ailles mieux. J’ai cru que j’allais avoir une attaque en te voyant aussi mal. Mais tu ne m’amadoueras pas comme ça.
- J’aurais au moins essayé.
Il se leva de mon lit, soudain mal à l’aise de m’avoir agrippé de la sorte. Théo détestait montrer ses sentiments.
- Vas te coucher ne t’inquiètes pas pour moi, je me sens bien je t’assure. Tu sais quelle chochotte je suis, si j’avais quoi que ce soit d’inquiétant je serais déjà en train de pleurnicher.
- Tu me promets de me réveiller si jamais tu ne te sentais pas bien?
- Je te le jure, parole de petite peste!
Il déposa un pudique baiser sur mon crâne avant de s’éloigner, un soupçon d’inquiétude persistant dans son regard.
- Bonne nuit, je t’aime.
- Moi aussi je t’aime, répondit-il à voix basse en refermant ma porte.
Malgré toutes nos chamailleries, je savais que j’étais ce qui comptait le plus à ses yeux. J’avais vraiment beaucoup de chance d’avoir un tel frère pour veiller sur moi.

Le visage de Kevin me revint soudain à l’esprit, le souvenir de ce garçon qui avait été mon frère le temps d’un étrange cauchemar me hantait. Tout cela m’avait paru si réel, si douloureux. D’où m’était venue cette horrible scène d’une telle violence? Je ressentais encore cette sensation de profonde terreur en pensant à lui, recroquevillé par terre sous les coup de ce monstre. Pourquoi l’avais-je appelé papa? Mon vrai père n’avait rien à voir avec cet individu violent et cruel, jamais le mien n’aurait levé la main sur moi de la sorte. Encore une bizarrerie incompréhensible, cette journée était vraiment la plus folle qui me soit arrivée.
Je fus soudain interrompue dans mes pensées par un bruit en provenance de ma fenêtre.



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Comment avais-je pu oublier mon rendez-vous avec Jeremy? Il attendait que je vienne lui ouvrir, suspendu je ne sais comment derrière la vitre. Je me relevai, encore fébrile et me dépêchai d’aller l’accueillir. Lorsqu’il fut entré, je constatai la même inquiétude dans son regard que celle de mon frère quelques instants plus tôt. Depuis combien de temps attendait-il devant ma chambre? Avait-il assisté à mon sommeil agité?
Il m’observa un moment, le visage tendu.
- Comment te sens-tu?
Apparemment, il en avait vu assez pour s’inquiéter ainsi de mon état.
- Ça va mieux. Je suis désolée de ne pas m’être réveillée plus tôt, depuis quand es-tu ici?
- Je suis arrivé peu de temps après ton frère. Tu n’imagines pas combien j’étais inquiet pour toi.
Son visage exprimait une réelle angoisse, me révélant ainsi involontairement, combien il tenait à moi. Je fus troublée par la sincérité de son attachement à mon égard. Je n’étais donc pas juste une fille attirante sur le plan physique à ses yeux, il avait de vrais sentiments pour moi.
Il ne put s’empêcher de m’enlacer tendrement, malgré notre résolution de la veille d’éviter trop de proximité lorsque nous étions seuls dans ma chambre. Mais cette fois-ci, je sentis que son intention était différente, sans excitation ni pulsion sexuelle. Seulement de la tendresse, attentionnée et pleine de douceur. Le contact de son corps musclé qui enveloppait le mien avait quelque chose de rassurant qui m’apaisa immédiatement. Je savais qu’il ne pourrait rien m’arriver tant que je serrais dans ses bras bienveillants et protecteurs.
- Je suis contente que tu sois là, ça me fait beaucoup de bien. C’est la première fois que je me sens aussi proche avec un garçon.
- Pour moi aussi, c’est la première fois que je ressens des sentiments aussi forts et incontrôlables. C’est comme si être près de toi était devenu un besoin vital.



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Il caressa doucement mes cheveux, avec autant de délicatesse que si j’avais été une petite fille fragile qu’il cherchait à rassurer.
- Je vais bien, ne t’en fais pas.
- Que t’es t-il arrivé? Tu es malade? Ta peau est brûlante.
- Je ne sais pas ce qu’il m’arrive. Je me sens toute faible depuis ce matin.
- Il s’est passé quelque chose?
Je ne voulais pas lui parler de l’incident étrange avec Gabrielle, et préférais ne rien dire. J'avais déjà assez de mal à comprendre ce qui s'était passé pour tenter de lui expliquer.
- Non…il ne s’est rien passé.
- Tu as fais un cauchemar, je t’ai entendu hurler dans ton sommeil, tu semblais souffrir terriblement?
- Oui, c’était affreux! Le pire que je n’ai jamais fais, il semblait tellement réel.
- Tu veux me le raconter?
- Oui, ça me fera du bien de sortir ces horreurs de ma tête.
Je sentis soudain mes jambes vaciller. Jeremy me retint, et glissa son bras sous mes genoux pour me soulever. Il me porta ainsi jusqu’à mon lit, et m’y déposa délicatement.
- Je suis encore un peu affaiblie, je suis désolée, m'excusai-je honteuse.
- Ce n’est rien, j’adore prendre soin de toi.
Je le vis s’éloigner du lit pour aller s’adosser contre ma porte.
- Pourquoi restes-tu aussi loin? Demandai-je surprise.
- Je ne vais pas profiter de ton état pour m’introduire dans ton lit, ça serait vraiment déplacé.
- J’ai besoin d’être dans tes bras, je me sens moins faible quand tu es là.
Je l’invitai du regard à me rejoindre, la main tendue vers lui.
Il me sourit, les yeux emplits d’émotion et vint s’allonger à côté de moi. Je me blottis contre son torse avec un sentiment de confiance naturel. Il m’enlaça tendrement et se remit à caresser doucement mes cheveux.



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- Tu veux que je reste ici pour la nuit?
- Oui, répondis-je sans même hésiter.
- Je partirai avant que ton frère ne se lève. Je vais veiller sur toi pour être sûr que tu ne refasses pas de crise en dormant.
- Et toi, tu ne vas pas dormir?
- Je suis un vampire, c’est comme si je vivais sous intraveineuse de caféine! J’ai juste besoin que tu te sentes bien.
- Merci.
Je lui déposai un léger baiser sur les lèvres avant de blottir ma tête dans son cou.
Je lui racontai alors mon effroyable cauchemar dans les moindres détails, ainsi que ces sentiments étranges qui m’avaient envahit avec autant de force que si Kevin avait été réellement mon frère.
Jeremy m’écouta attentivement, silencieux. Je m’endormis lentement sans m’en rendre compte, confortablement installée dans la sécurité de ses bras.







 


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Ce réveil fut moins agité que celui de la veille. J’avais dormi paisiblement d’un sommeil sans cauchemar, rassurée par les bras de Jeremy. Il était parti discrètement lorsque je dormais encore. Théo m’avait réveillé sans le vouloir, par ces incessants allers-retours inquiets dans ma chambre, surveillant à chaque fois la température de mon front. J’avais encore un peu de fièvre, mais je me sentais tout de même beaucoup mieux, au moins j’arriverais à tenir debout.
Après avoir insisté une centaine de fois pour qu'il arrête enfin de s’inquiéter pour rien, il avait finalement accepté de me laisser pour partir au travail, me faisant promettre de l’appeler au moindre problème.
J’étais donc seule à la maison, encore allongée dans mon lit, profitant des dernières grasses matinées de mes vacances. Jeremy y avait laissé son odeur dont je me délectai quelques instants avant de me lever. Ce garçon avait bouleversé ma vie en quelques jours, et je ne savais pas où cela nous mènerait. Étais-je amoureuse pour de bon? Avais-je réellement oublié Stefan? Mes sentiments étaient confus, tout était allé si vite entre nous. Je préférais ne pas trop me prendre la tête avec tout ça, et me contentais de profiter de l’étonnante complicité qui nous liait.

Après m’être régalée du délicieux petit déjeuner que m’avait laissé Théo, composé de croissants français et de tartines préparées avec amour. J’allai finir d’emballer les quelques toiles que j’avais terminées, me préparant à les emmener à la galerie d’exposition de Old Hill. J’avais l’habitude de leur déposer mes peintures pour me faire un peu d’argent lorsqu’ils réussissaient à les vendre, et j’espérais pouvoir ainsi compléter mes économies et m’acheter enfin une voiture. Théo me prêtait la sienne quand il le pouvait, mais il en avait souvent besoin pour les déplacements de son travail, n’ayant pas d'autre voiture de fonction disponible.
J’avais réussi à faire une dizaine de peinture durant l’été, et bien que je fus heureuse de pouvoir me faire un bénéfice, je ressentais une certaine tristesse à me séparer de mes créations qui étaient d’une certaine manière, des parties de moi et de mon monde imaginaire.



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En fouillant mon bureau, je découvris un adorable petit mot de Jeremy, dissimulé sous un tas de papiers; « À chaque seconde, je pense à toi. Tendrement J.». Je fus touchée par cette délicate attention, à laquelle je n’étais pas encore habituée. Qu’avais-je dont bien pu faire pour mériter tant d’intérêt de sa part? Je n’étais qu’une fille quelconque qu’il connaissait à peine, et j’avais encore un peu de mal à comprendre qu’il puisse s’attacher à moi aussi vite. Je cachai ce petit papier entre les pages de mon livre favori, et descendis mes toiles aux rez-de-chaussée.
Ne pouvant rejoindre le centre ville à pied ainsi chargée, je fis donc appel à Charly, notre brave voisin et ancien ami de nos parents. Il s’était gentiment proposé pour tous services envers Théo et moi depuis la disparition de nos parents. Il n’hésita pas un instant, et vint charger sa fourgonnette de mes peintures.

Lorsque j’arrivai enfin à la galerie, je rejoignis directement l’atelier en habituée que j’étais. Diane, la responsable des expositions me fit un bref salut de la main, occupée par la négociation d’une sculpture avec un très charmant jeune homme brun au style classe et sophistiqué. Certainement un gros client! Me fis-je remarquer au premier coup d'œil sur son allure.

Je me mis donc à déballer seule mes toiles, les disposant au sol contre le mur. J’étais sincèrement satisfaite de mes nouvelles créations, et j’espérais qu’elles se vendent aussi bien que les précédentes. Ma seule crainte étant que leurs futurs propriétaires ne sachent en apprécier toutes les richesses intimes et personnelles que j'y avais peint avec amour. J'espérais sincèrement qu'ils sauraient en mesurer la valeur au delà de leur aspect esthétique.
- Très bien je vous prends celui-ci, mais je regrette que vous ayez vendu l‘ange de marbre. Je vous avais pourtant signalé combien j’étais intéressé par cette œuvre…Annonça le mystérieux client de Diane en se rapprochant du comptoir d'accueil.
- Je suis sincèrement navrée Mr Kain, elle était déjà réservée lorsque vous l’aviez vu. Mais étant l’un de nos meilleurs clients, je ferais en sorte que vous soyez le premier prévenu de nos nouveautés avant même leurs mises en vente, pour les prochaines fois. S'excusa-t-elle de sa voix la plus charmeuse, trahissant malgré elle son intérêt plus que professionnel pour ce charmant inconnu.
- Bien, cela étant dit, je vais vous laisser retourner à vos obligations, et continuer mon tour de la galerie au cas ou quelque chose d’autre attirerait mon attention. Je vous règlerai avant de sortir.
- Mais je vous en prie…
Diane me rejoint enfin l’air ravie, son regard se posa immédiatement sur mes toiles, elle sourit alors.
- C’est magnifique! Tu t’es surpassée ma belle, cette nouvelle collection plaira beaucoup à nos clients.
- Tu penses?
- J’en suis certaine, je les adore! D’ailleurs, je pense que je vais être ta première acheteuse, je craque littéralement sur cette femme sans visage. Elle est vraiment…surprenante! Dit-t-elle admirative.
- Je suis totalement d’accord avec vous! S’exclama une voix derrière nous.



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Le client s’était approché, et examinait minutieusement mon travail.
- Vous êtes donc l’artiste responsable de ces merveilles? Je suis ravi de faire votre connaissance.
L’homme me tendit sa main avec élégance, et baisa courtoisement la mienne à la manière des hommes d’autrefois. Je me sentis rougir face à son compliment, surtout venant d’un homme aussi séduisant. Il planta son regard pénétrant dans le mien, avec tant d’assurance que je ne sus que répondre.
- Oui, c’est l’une de nos artistes les plus prometteuses, ses peintures savent disparaître très vite de nos murs.
- Je me présente, Alexis Kain, pour vous servir.
Ses manières raffinées de gentleman avaient quelque chose de très charismatiques et de fascinant. Je fus surprise lorsque je l’entendis annoncer « Je vous les prends toutes, votre prix serra le mien!»
- Oh Mr.Kain! Êtes-vous intéressé par les douze toiles?
- Oui, je les prends toutes!
J’étais totalement abasourdie. Certes, je m’attendais bien à ce qu’elles puissent toutes être vendues, mais en plusieurs mois.
- Malheureusement, nous ne pouvons nous permettre de vous faire un tarif différent de celui de la vente à l’unité. Jessica compte beaucoup sur ce bénéfice pour s’acheter un véhicule, et cela fait déjà deux ans qu’elle économise pour…
- Bien entendu, je ne demandais aucune réduction. Vous comptez donc vendre de si belles œuvres pour l’achat d’une voiture? C’est si peu devant tant de beauté. L'interrompit-il sans détourner ses yeux des miens. Son regard ambigu continuait de me fixer, la voix pleine d’insinuation.
- 2000 dollars, cela vous semblerait-il honnête? Proposa-t-il sans attendre.
Diane écarquilla grand ses yeux, déstabilisée. J’avais l’habitude de ne jamais négocier mes peintures à plus de 100 dollars.
- Chacune bien évidemment! S'empressa-t-il d'ajouter d'un air entendu, comme si cela devait aller de soit.
Je faillis suffoquer en entendant son offre, et me sentis pâlir en réalisant l'importance de la somme dont il était question.
- Chacune? Mais c’est une folie, je ne les vends jamais aussi chère! Bafouillai-je, incertaine d'avoir bien entendu.
- Vous devriez, elles valent certainement bien plus, l’art n’a pas de prix. Et je suis certain de faire une très bonne affaire. Qui sait, peut être dans deux siècles seront-elles devenues inestimables, vous n’imaginez pas la valeur que les choses peuvent prendre avec le temps.



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- Euh, je ne sais pas quoi dire…ça fait tout de même une fortune! 24 000 dollars vous rendez-vous compte? A ce prix là je pourrais m’offrir, bien plus que ma petite voiture d’occasion.
- Et bien j’espère que vous aurez une petite pensée pour moi à chaque fois que vous la conduirez, ajouta-t-il en m'adressant son expression la plus séductrice.
Il m’adressa un sourire charmeur avant de sortir son carnet de chèque.
- Je ne viendrais chercher les toiles qu’une fois mon chèque encaissé, ajouta-t-il.
- Mr Kain, vous êtes mon plus fidèle client, et je n’ai jamais eu à douter de votre honnêteté.
- J’y tiens, trancha-t-il. Puis-je avoir le nom de ma nouvelle artiste préférée, pour l’ordre du chèque?
- Jessica Lorens.
Il me tendit un premier chèque d’un geste gracieux, puis en signa un second qu’il tendit à Diane.
- Je tiens à vous donner votre commission sans que celle-ci ne soit prélevée du salaire de mademoiselle Lorens. En vous remerciant de m’avoir permis de découvrir une si talentueuse, et charmante créature.
Diane ne put décrocher son regard du montant de sa commission, les yeux écarquillés. Celui-ce devait être tout aussi excessif que le mien.
- Mr Kain, je ne sais pas comment vous exprimer ma gratitude…bégaya-t-elle encore choquée.
- Je vous en prie, tout le plaisir est pour moi. Bien, mesdemoiselles, ce fut un instant très agréable en votre compagnie, mais je suis contraint de devoir vous laisser. Mes affaires m’attendent.
- Merci beaucoup, je ne sais plus quoi dire, vous n’imaginez pas ce que ça représente pour moi…je vous serais éternellement reconnaissante, lui dis-je intimidée.
- Éternellement? Je m’en souviendrais, me dit-il sur le ton d'une promesse, le regard intensément grave, contrastant avec son sourire malicieux.
- Votre reconnaissance irait-elle jusqu’à me faire l’honneur d’accepter une invitation à dîner dans un excellent restaurant français de ma connaissance, pour partager autour d’un repas, notre amour de l’art?
Prise au dépourvu, redevable d’un énorme chèque et d’une galanterie impeccable, je ne me sentis pas en mesure de refuser cette invitation inattendue.
- Bien sur, je vous dois bien ça tout de même.
- Vendredi prochain, 18h devant votre porte, cela vous conviendrez-t-il?
- Euh…Parfait, samedi alors. Attendez je vais vous donner l’adresse pour…
- Ne vous en faites pas, je saurais vous retrouver, me coupa-t-il d'un air plein d'assurance.
Sur ces derniers mots curieux, il s’inclina légèrement pour nous saluer et s’en alla d’une démarche légère, presque flottante. Nous laissant figées et muettes, toujours sous le choc de cette vente improbable.



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- Oh mon Dieu Jess! De toute ma carrière je n’ai jamais rien vu de tel. C’est notre jour de chance. Je crois que je devrais filer au casino de Carter' hill avec une veine pareille!
- J’avoue...je n’arrive toujours pas à réaliser ce qu’il vient de m’arriver.
- Et bien, un beau jeune homme ténébreux vient de nous rendre riche, et a rendu ma journée inoubliable. Je crois que exceptionnellement, je vais fermer la galerie et me prendre quelques jours de congés pour fêter ça. Déclara-t-elle euphorique.
- Et moi je vais aller raconter cette folle histoire à Théo, il n’en reviendra pas.
Les yeux rivés sur le chèque entre mes mains, je saluai Diane et marchai sans le lâcher du regard en direction du commissariat qui n’était qu’à quelques centaines de mètres. Et dire que bientôt je ne serai plus piétonne, me dis-je, incapable d’effacer le sourire réjoui de mon visage qui commençait à me donner des crampes aux joues. J’allais avoir ma voiture!

J’entrai en courant dans le poste de police, incapable de garder mon calme. J’étais trop impatiente de prévenir mon frère. Il serait fière de moi j’en étais sure.
La tête ailleurs, j’en oubliais la recommandation de Théo et entrai sans frapper.
- Tu ne vas jamais croire ce qui…
Mon sourire disparut brusquement, lorsque mon regard tomba sur les images cauchemardesques accrochées partout sur les murs. Je fus prise d’un haut le cœur en découvrant le nouveau « décors » du bureau, le spectacle était insupportable.
Des photos de jeunes filles sauvagement mutilées, mortes, jonchaient les quatre coins de la pièce. J’étais horrifiée, je n’avais jamais vu pareilles ignominies, même à la télé.
- Jessica! Je t’ai déjà dis ne pas rentrer comme ça!
 Théo se précipita sur moi et me saisit par le bras vers l’extérieur.
- Je ne voulais pas que tu vois ça, je suis désolé.

Son visage était anormalement pâle et ses traits déformé par l'horreur.
- Qui sont ces filles? Que leur est-il arrivé? C’est donc ça cette affaires dont tu ne voulais pas me parler…
- Je ne peux rien te dire pour le moment, c’est strictement confidentiel. Ne parles surtout de ça à personne, chuchota-t-il nerveusement en s'assurant d'un regard circulaire que personne ne nous avais vu.
J’acquiesçai muettement de la tête, totalement bouleversée.
- Je vois que tu as l’air d’aller mieux, ça me rassure. Tu avais quelque chose à me dire?
Son intonation était douce, tout comme ses yeux. Il ne semblait pas du tout en colère, seulement désolé et inquiet. Mon état de la veille devait réellement l’avoir traumatisé pour qui soit aussi indulgent.
- Euh…oui mais ce n’est pas urgent ça peu attendre.
- Non dis moi, ça me changera les idées, insista-t-il.
- Et bien aujourd’hui, j’ai vendu toutes mes toiles à la galerie. Un homme me les à tout de suite acheté alors que je venais à peine d’arriver.
- Vraiment? Mais c’est formidable, tu vas bientôt pouvoir acheter ta voiture si tu continues comme ça, tu l’auras bien mérité. Et je participerais bien sur, même si je n’ai pas beaucoup d’économies…
- En fait ça ne sera pas la peine, lui dis-je, laissant planer quelques secondes de suspense.
- Comment ça? Tu dois avoir à peine 2000 dollars sur ton compte, et je te préviens je ne te laisserai pas rouler dans une poubelle…
- Le client m’a très bien payé pour mes peintures…
- Combien?
Je lui tendis le chèque sous le nez, incapable de cacher mon excitation retrouvée.



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- C’est une blague? 24 000 dollars? C’est plus que ce que je gagne en un an! Mais c’est génial! Je suis tellement content pour toi, tu méritais vraiment que ça t’arrive.
Sa tristesse s’évanouit un intant, et je le sentis partager mon enthousiasme, en me serrant dans ses bras.
- Je t’invite au restaurant dès que tu pourras te libérer pour fêter ça, et on se prendra une bouteille de champagne!
- Ok pour le restaurant, mais on attendra tes 21 ans pour la bouteille.
Je feignis de bouder.
- On va pouvoir faire réparer ta voiture et t’acheter des places pour le match de tes rêves…
- Oh, Jess…Tu es adorable, mais c’est ton argent, tu l’as gagné grâce à ton talent. Il est hors de question que tu le gaspilles pour moi.
- Juste un petit restaurant, une petite révision de ta poubelle roulante, et une toute petite place dans les gradins du fond si tu préfères. Promis ça sera tout, mais pour une fois que je peux te faire des cadeaux tu ne vas pas me priver de ce plaisir.
Je l’implorai du regard et il céda, amusé.
- Tu es vraiment une petite sœur en or, je t’adore.
Ses yeux brillaient, humides. Il se tourna alors mal à l’aise, je fis comme si je n’avais rien remarqué. Cette journée devait l'avoir bien perturbé, sans compter mon état de la veille.
- Bon, on fêtera ça plus tard. Je dois y retourner, j’ai beaucoup de travail.
- Oui je comprends. On se retrouve ce soir après la fête de Robin…oui je sais, je fais attention, je ne bois pas d'alcool, je ne parle qu'aux individus de sexe féminin et je ne rentre pas trop tard! Promis-je avant qu'il ne débite son sermon habituel.

- Bien. Je vois que ça commence à rentrer, dit-il en m'adressant un ultime clin d'œil avant de s'éclipser dans son bureau.

Une fois sa porte refermée, je ne pus m’empêcher d’aller jeter un coup d’œil vers le bureau de Jeremy. J’avais tellement envie de partager cette nouvelle avec lui. Je collai mon oreille contre sa porte, cherchant à entendre la présence d’une autre personne avec lui. Je n’aurais jamais osé frapper si l’un de ses désagréables collègues avait été avec lui. Mais je n’entendais rien, alors je me permis de cogner timidement.
- Entrez, c’est ouvert!
Son visage s’illumina de surprise lorsqu’il me reconnut. Il se leva immédiatement et vint naturellement me serrer dans ses bras.
- Tu vas mieux? Tu as l’air moins pâle et tu n’as plus de fièvre.
- Oui je suis juste encore un peu fébrile, mais je me sens nettement mieux. Grâce à toi j’en suis sure! Ta présence cette nuit m’a fait beaucoup de bien.
- J’espère que je n’ai pas fais trop de bruit en sortant. J’avais peur de te réveiller, tu es si belle quand tu dors, tu semblais si vulnérable et innocente.
- Il ne faut jamais se fier aux apparences, plaisantai-je.
- Tu as l’air de quelqu’un qui à une bonne nouvelle prête à exploser, je me trompe?

Il était vraiment très observateur! Seuls Théo et Sue qui me connaissaient depuis des année savaient reconnaître les signes de mes émotions sur mon visage. Je fus très touchée qu'il puisse être à ce point attentif.
- Non tu as parfaitement raison, regarde ce qu’un client de la galerie a payé ce matin pour acheter toutes mes peintures…



171

Je luis affichai fièrement le chèque qui n’avait plus quitté ma main depuis que ce mystérieux Mr. Kain me l’avait remis.
- Woua! C’est beaucoup d’argent, tu dois être très fière de toi. Je comprends totalement ce client, si j’en avais eu les moyens, je n’aurais pas hésité à payer le double même. Tu as tellement de talent.
- Merci, c’est gentil. Je vais enfin pouvoir m’acheter ma voiture…Au fait, j’ai trouvé ton petit mot, ça m’a fait très plaisir tu sais.
- Je pense vraiment ce que j’ai écris, me dit-il avant de m’embrasser.
Malgré le plaisir évident que ma présence semblait lui procurer, je sentais que quelque chose le préoccupait. Ses traits étaient tirés, et je me doutais que l’affaire de mon frère devait être l’origine de sa tension.
- Tu es inquiet…c’est à cause de ces jeunes filles mortes? Demandai-je sans réfléchir.
- Comment le sais-tu? Ma perspicacité le déstabilisa. Il s’écarta de moi pour me dévisager.
- Je m’en doutais juste. J’ai vu les photos dans le bureau de Théo, et je pense que tout le monde doit être mobilisé par cette affaire prioritaire.
Il ne sembla pas convaincu.
- Lirais-tu dans mes pensées?
J’éclatai de rire face à cette idée improbable. C’était le lui le vampire aux étranges capacités, et c’était moi qui était soupçonnée?
- Non mais ça va pas, j’ai juste de l’intuition féminine et un peu de bon sens.
Il secoua la tête en souriant, comprenant l’absurdité de sa question.
- Excuse moi, je dis n’importe quoi. Mais avec toi, on peut s'attendre à tout. Oui c’est bien cette affaire qui nous prend la tête à tous ici. Un dossier terrible, et on n’avance pas du tout.
Ma curiosité était trop forte. Je me dis que peut être, je réussirais à obtenir de Jeremy les informations que Théo refusait de me dire. N'était-ce pas légitime de confier ce genre de chose à sa...petite amie? Si c'était bien ce que j'étais.



 

172

- Que s'est-il passé exactement? Explique moi un peu.
Il semblait mal à l’aise, partagé entre l’envie de me faire plaisir, et son devoir qui l’en interdisait. Il hésita un instant.
- Je suis désolé, je n’ai rien le droit de te dire.
Je n’allais certainement pas en rester là, il fallait que j’insiste. Je le sentais prêt à craquer, influencé par ses sentiments pour moi. Et puisque que nous étions devenus si intimes, peut-être pouvais-je considérer notre idylle comme une véritable relation? Les choses était allée très vite entre nous, mais d'après l'intensité de nos sentiments mutuels, et même si cela n'était pas officiel...nous étions bel et bien un couple. Alors en tant que « petit ami », il se devait de m'accorder quelques confidences, non?
Je m’approchai de lui, affichant mon air charmeur le plus persuasif et fixai intensément mon regard dans le sien.
- Oh, s’il te plait, j’ai besoin de savoir. Je n’en parlerais à personne, ça restera entre nous.
- Jess…
- Arrête, ce n’est pas cohérent. Tu m’as confié un secret bien plus important sur toi dès le premier soir où nous avons fait connaissance. Alors ça à côté…Je croyais qu’on pouvait tout se dire…
Mon regard planté au fond du sien, concentrée sur le choix de mes arguments, je cherchais la faille de sa résistance. Il finit par céder.
- Je ne peux vraiment rien te refuser, tu m’as littéralement ensorcelé plaisanta-t-il. C’est une affaire très sérieuse. Depuis toujours, Old Hill et toutes les villes alentours de la région ont été témoins de nombreuses disparitions. Mais le nombre de disparus restait espacé dans le temps, et le profil des victimes variait à chaque fois. Mais depuis quelques mois, ces villes voient disparaître des dizaines de jeunes filles à quelques semaines d'interval, ayant à peu près toutes le même âge, de 14 à 23 ans en moyenne. Ce qui a commencé à alerter les autorités. Mais il y a trois jours, on a retrouvé plusieurs charniers dans la forêt. Une centaine de filles mortes…mutilées, égorgées. Certaines n’étaient même plus identifiables, découpées en morceaux ou encore réduites en cendres….

J'étais horrifiée par la révélation de Jeremy, et regrettais presque ma curiosité. J'espérais qu'il me confie le fond de cette affaire, mais là...il ne m'avait épargné aucun détails!
- Vous avez une idée des responsables? Sont-ils…humains?
- On n’en n’est pas encore certains, mais ça ressemble à certaines pratiques habituelles chez mes congénères…La mutilation et l’incinération sont des leurres, pour masquer les causes réelles de la mort. Plus le crime est monstrueux, et plus il semblera humain. Comment penses-tu que les vampires ont su garder le statut de mythes, si nous laissions deux petits trous dans la gorge de nos victimes à chaque diner?
- Ok, mais en quoi est-ce différent cette fois-ci?



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- Le nombre de victime, en si peu de temps. Les vampires ne sont pas obligés de tuer pour se nourrir. Il peuvent se contenter d’un peu de sang réparti sur plusieurs proies différentes. Et puis d'ordinaire...on les hypnotise pour leur faire oublier, maquillant leurs blessures grâce à quelques entailles superficielles au dessus des trous, qui ne sont pas toujours au niveau du cou. Ou encore, on peut trouver des vampirophiles, appelés plus couramment des distributeurs, payants ou gratuits. Ils sont plus nombreux qu’on ne l’imagine, à fantasmer et glorifier notre espèce en nous offrant un peu de leur sang.  Et il a aussi « le bétail », c’est une pratique immonde qui consiste à maintenir un humain captif, enchaîné, de plusieurs mois à plusieurs années, auxquel on boit le sang de force, en laissant juste assez pour qu’il survive et produise de nouvelles réserves...jusqu‘à ce qu‘il en meurt un jour.

J'appréciai sincèrement l'honnêteté avec laquelle Jeremy partageait ainsi son monde et ses secrets les plus sombre. Mais lorsque j'imaginai les scènes commises par ses semblables... Je ne pus m'empêcher d'éprouver un sentiment de dégout envers ceux de on espèce.

- Un humain peut ainsi nourrir une famille entière de vampire pendant des années, poursuit-il. C’est pourquoi la chasse des mortels est limitée et réglementée, mais là c‘est un vrai massacre. Les vampires pratiquant ce genre d’esclavagisme sont des monstres de la pire espèce, et leur plaisir malsain ne se limite pas à se nourrir…
- Qu’est-ce que tu veux dire?
- Ils torturent par pur sadisme, testent les limites de la douleur chez les humains, et parfois lorsque le bétail est une femme…
- Quelle horreur, ils la violent?
- Oui, dit-il sans réprimer une mimique de dégout en baissant ses yeux de honte; - Mais nous ne sommes pas tous ainsi, il y a autant de différences entre les vampires, que entre les humains eux-mêmes, se justifia-t-il, apparemment inquièt de mon jugement sur lui.
- Tu n’as pas besoin de me le préciser. Je sais que tu n’es pas comme ça. Et je sais aussi que ce n’est pas la nature de vampire qui rend ces monstres mauvais, c’est justement leur nature humaine. La seule différence entre vous et nous, ce sont vos capacités et votre alimentation. Mais si on donnait ces pouvoirs à tous les hommes, comment crois-tu qu’ils les utiliseraient? Avec où sans immortalité et dents pointues, l’Homme a toujours su tuer, violer, massacrer… Il n’y a que les armes qui sont différentes, mais le mal est le même. Tous les vampires de ce monde ne sauraient égaler le nombre de victime de l'inventeur de la bombe nucléaire, si cela peut te rassurer...




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- C’est très rare d’entendre ce genre de théorie de la part d’une humaine! S'exclama soudain une voix glaciale dans mon dos. Je fis volte face, et me retrouvai nez à nez avec Conrad. Comment était-il entré sans un bruit? Depuis combien de temps nous écoutait-il?
L’expression de son visage était difficile à déchiffrer. Son regard semblait à la fois sévère, mais aussi curieux, étonné.
- Conrad, je vais tout t’expliquer je…S'empressa de justifier Jeremy, qui avait été tout aussi surpris que moi son irruption soudaine.
Je l’interrompis avant qu’il n’avoue sa traîtrise, concentrant toute l’assurance et la persuasion dont je pouvais être capable dans ma voix. Je comprenais que ma visite, et mon insistance auprès de Jeremy pour qu’il me parle de cette affaire, avaient été de purs caprices irresponsables et inconséquents. Je l’avais poussé à se mettre dans une situation dangereuse pour lui et je devais absolument improviser au plus vite pour réparer mes erreurs. Je lui devais bien ça. Il m’avait fait confiance, et je tenais à être à la hauteur de ses illusions sur moi.
- Non Jeremy, je peux lui dire moi-même! Et puis, tu n’as pas à te sentir coupable de ses erreurs, c’est Conrad le responsable.
Tous deux me dévisagèrent, stupéfaits.
- Tu n’aurais jamais eu à m’expliquer votre secret ça si Conrad n’avait pas été assez imprudent pour hypnotiser Théo et les autres dans mon salon, sans s’assurer que tout le monde y était sensible. Si tu n’avais pas géré cette situation en douceur pour réparer son manque de discrétion, j’aurais certainement alerté tout le monde. Et les rumeurs sur votre espèce se seraient répandues à une telle vitesse que même avec ses dons incertains, il n’aurait put endiguer. Tu as su trouver les mots pour me persuader de me taire, sans user d'aucun pouvoir. Et je suis certaine que Conrad saura être reconnaissant de ce que tu as fait, balançai-je d'une traite sans reprendre mon souffle.
Jeremy semblait ne pas en croire ses oreilles, je le vis émettre un léger soupire de soulagement.
Quant à Conrad, celui-ci ne semblait pas être dupe. Son regard intelligent cherchait dans les miens une faille pour s'engouffrer dans mon esprit.
- Ce n’est pas la peine d’essayer, ça ne marche pas sur moi! Lui annonçai-je sans attendre en devinant ses intentions. L’espace d’un instant, il me sembla l’avoir déstabilisé lorsque je surpris ses doigts se crisper.
- Si ça avait été si simple, Jeremy t’aurait certainement laissé t’occuper de moi. Ajoutai-je en feignant l’assurance la plus décontractée, bien que mon cœur fut sur le point de sortir de ma poitrine tellement il cognait fort. Conrad se détendit un peu, souriant.
- Si ton cœur ne battait pas aussi vite, et si mon ouïe inhumaine ne m’avait pas permis de l’entendre trahir ton stress, j’aurais presque put me laisser convaicre. Tu es très douée pour influencer les esprits toi aussi.
Je perdis toute contenance, réprimant les tremblements que mon corps cherchait à évacuer. Il fallait que je tienne bon.



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- C’est courant d’avoir le cœur qui s’accélère lorsqu’on se fait surprendre par derrière. Il n’y a rien de douteux à cela. Mais depuis le temps que le tiens ne bat plus, je comprends que tu n’en ais plus l’habitude.
Jeremy se figea, apparemment choqué de m’entendre m’adresser ainsi à son mentor. Mais je fus moi même certainement bien plus surprise par mon propre élan d'audace inattendu.

Quant à Conrad, il ne devait ne pas être habitué à tant d’insolence, mais il ne perdit rien de son sourire, ce qui ne fit qu'accentuer ma terreur.
- Quelle répartie! Je suis impressionné. Je sais très bien que tu le couvres, et c’est tout à ton honneur. Mais tes explications sont plausibles et pertinentes. Et même si je sens que tu mens, ne pouvant le prouver ni t’hypnotiser...Jeremy ne pourrait être puni pour l’une de mes « erreurs ».
Une vague de soulagement m'envahit en entendant sa réaction indulgente, mais je ne pus m'empêcher de me sentir coupable de ne pas avoir su garder plus de deux jours le secret de Jeremy. Le principal était qu'il n'en subisse pas les conséquence!

Mais à présent, c'était pour pour moi même que je devais m'inquiéter. Conrad continuait à me fixer avec insistance, réfléchissant certainement au meilleur moyen de me faire disparaître accidentellement. Mon assurance n’était que du bluff, en réalité j’étais morte de peur, mais je savais qu’il ne fallait rien laisser paraître.
- Je n’ai pas l’intention de trahir votre secret, ne vous en faite pas. Promis-je, en espérant que cela suffirait.
- Je sais que tu ne diras rien. Je t’ai écouté parler avec Jeremy depuis tout à l’heure, et je sens que tu es différente. J’espère seulement que tu sauras être plus discrète à l’avenir. Si quelqu'un d’autre vous avait entendu ça aurait pu être très grave.
Tous les muscles de mon corps de détendirent instantanément lorsque je compris qu'il ne me ferait aucun mal, un profond soupir de soulagement m'échappa malgré moi. Conrad n’était pas en colère et n'avait aucune intention malveillante. Ses beaux yeux clairs me souriaient d'un air étrangement amical.
- Bien, je vais vou laissez puisque tout est dit. Jeremy, j’aimerais te parler lorsque Jessica sera partie, je te rejoindrais dans le bureau juste après. Se contenta-t-il d'annoncer sereinement avant de quitter la pièce, aussi discrètement qu'il y était apparu.

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