Chapitre 7 partie 2

Nous attendîmes un instant en silence que le miracle se produise, espérant que cette mauvaise idée ne nous oblige pas à atterrir à l’hôpital. J’étais partagée entre un sentiment de colère devant l’impulsivité inconséquente de Dylane, et une certaine admiration pour son courage et sa foi sans limite en nos capacités. Je craignais malheureusement que cette impulsivité incontrôlable ne finisse par compliquer notre quête et nous mettre en danger.

- Alors? Ça cicatrise? Je ne préfère pas regarder, finis-je par demander, soucieuse.

- Elle saigne toujours.

- Oui mais regarde, j’ai l’impression que ça saigne tout de même un peu moins! Tu ne vois pas cette légère cicatrisation? Insista Dylane pleine d’espoir.

- Euh…non pas trop. Je suis désolée mais je ne vois rien de différent, c’est toujours la même plaie et on va devoir aller te faire soigner ça au plus vite, répondit Gaby sincèrement navrée.

- Mais si, regarde bien…

- Bon ça suffit! On va passer par l’hôpital avant que tu te vides de ton sang dans ma voiture, répliquai-je agacée en redémarrant le moteur.

Après sa crise d’impatience de ce matin, c’était bien le comble que ce soit elle qui nous retarde dans notre voyage avec ses idées pourries!

- Eh! Tu crois que je ne t’entends pas penser? Je croyais que ça serait juste une bonne idée de savoir sans attendre si nous étions…invincibles ou pas. Au moins maintenant on est fixées. Et puis je n’ai pas besoin d’aller à l’hôpital, je ne suis pas une petite nature MOI! Je n’alerte pas tout le village pour quelques égratignures… Il faut juste qu’on passe par une pharmacie et mettre un petit pansement.

- Qu’est-ce que tu insinues là? Je n’ai pas ameuté le « village » comme tu le dis, j’ai été sérieusement blessée.

- Tu es surtout très sérieusement hémophobe, et la moindre goutte de sang passe pour une hémorragie avec toi. On se demande bien à quoi ça doit ressembler vos dîner en tête à tête avec Jeremy!

Je sentais qu’une nouvelle dispute était sur le point d’éclater,  nous étions incapables de nous entendre plus de cinq minutes sur le moindre sujet et je n’appréciais vraiment pas ses allusions douteuses sur mon histoire avec Jeremy. J’allais répliquer par l’une de mes remarques cinglantes lorsque Gabrielle intervint pour désamorcer la situation.

 

 

 

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- Je vous en prie les filles, c’est une horreur de voyager avec vous. Si vous pouviez arrêter juste un petit quart d’heure pour le bien de ma santé mentale ça serait vraiment gentil de votre part. Et puis vos chamailleries sont ridicules, je sais que vous vous appréciez beaucoup l’une et l’autre alors essayez de trouver un moyen de vous entendre.

- Mais c’est elle qui a commencé à penser que…Commença Dylane qui ne voulait rien lâcher.

- Oui mais je n’ai rien dit. J’ai le droit de penser ce que je veux quand même, c’est à toi de ne pas venir squatter mon esprit! Et puis de toute façon j’avais raison donc…

- Pitié ça suffit! Cria soudain Gabrielle d’une voix ferme et autoritaire que nous ne lui connaissions pas. Ce qui mit définitivement un terme au débat. Laissant une fois encore, place à un lourd silence électrique entre nous trois.

 

Nous roulâmes ainsi sans un mot jusqu’à la première petite ville sur notre route, et nous mîmes à la recherche d’une pharmacie. Lorsque nous la trouvâmes enfin, nous découvrîmes avec déception la pancarte « closed » accrochée sur la porte de la boutique.

- Mais c’est quoi ce trou paumé qui ferme ses commerces à une heure pareille? Grogna Dylane qui commençait elle aussi à ne plus très bien supporter la vue de sa main ensanglantée.

- Il va falloir que tu attendes que nous ayons rejoint la prochaine ville, tu crois que ça va aller pour ta main? M’inquiétai-je tout de même.

- Oui ça ira, ce n’est pas bien grave, ne t’en fais pas. Mais merci quand même. Ça prouve bien que tu m’adores, tu ne peux pas t’empêcher de t’inquiéter pour moi! Lança-t-elle d’un air taquin pour détendre l’atmosphère.

- Oui je t’adore, quand tu es endormie!

Nous éclatâmes toutes les trois d‘un fou rire.

- Attendez, moi aussi j’ai eu une petite idée, annonça Gabrielle hésitante avant que je ne redémarre.

- Vas-y on t’écoute.

- Et bien, tu te souviens de la seconde fois où on s’est vu, dans ce petit squat sous la pluie? Te rappelles-tu de ce qui s’était passé lorsque nos mains sont à nouveau entrées en contact? Avec les hématomes de mon visage. Je me disais que peut être…nous pourrions essayer de recommencer avec Dylane.

Son idée était excellente! Pourquoi n’y avais-je pas pensé plus tôt?

- Dylane, tu dois donner ta main à Jessica et si tout ce passe comme la dernière fois, ta vilaine coupure disparaîtra comme par magie.

- C’est ton idée Gaby! C’est à toi d’essayer la première, fis-je alors remarquer.

 

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Les yeux de Gabrielle exprimaient la même incertitude que ses pensés, elle n’avait aucune confiance en ses capacités et redoutait de devoir se confronter à nouveau à son impuissance. J’insistai sévèrement du regard pour lui faire comprendre que je ne le ferais pas à sa place si elle ne se décidait pas à essayer. Dylane avait certainement raison lorsqu’elle disait que les sentiments de Gaby influençaient l’évolution de ses pouvoirs, et c’était certainement notre rôle de la pousser ainsi à dépasser ses peurs et son statut de victime.

«  Je n’y arriverais pas, je le sais…J’en suis incapable… » Se répétait-elle intérieurement, tout en approchant prudemment ses mains de celles de Dylane.

Lorsque leurs doigts entrèrent enfin en contact, nous retînmes toutes les trois notre souffle en espérant que quelque chose se produise, mais il n‘y eut aucun effet. Gabrielle ferma les yeux pour ne pas laisser transparaître sa déception, mais je sentais bien qu’elle se retenait pour ne pas fondre en larme.

- Ce n’est pas grave, il faut juste qu’on apprenne à maîtriser ce pouvoir. Dylane non plus n’a pas réussi à cicatriser par elle-même, ça ne veut rien dire…

- Laisse tomber! Tu es gentil mais tu ne crois pas en ce que tu dis, je le sais. On devrait reprendre la route et trouver une autre pharmacie, dit-elle en relâchant les mains de Dylane pour se redresser sur son siège. Mais celle-ci n'était pas prête à se résigner aussi vite, et se précipita pour saisir à nouveau sa main.

- Attendez! Gaby…à quoi pensais-tu lorsque tu as essayé la première fois?

Je ne comprenais pas où elle voulait en venir, et je craignais que Gaby ne finisse par se lasser de notre insistance, et puisse l’interpréter comme un geste de pitié.

- Euh…je ne sais pas, je voulais que ça marche, qu’il se passe quelque chose… Laissez tomber je vous dis que ça ne sert à rien, répondit-elle démotivée en tentant de se dégager de l’emprise de Dylane, qui resserra alors sa main plus fermement pour la retenir.

- Tu t’es concentrée sur le pouvoir, sur ton envie de réussir. Mais si ma blessure avait été plus grave, si j’avais été réellement en danger, tu n’aurais pensé qu’à moi, à ma douleur et à ton désir d’apaiser mes souffrances. Il faut que tu réessayes mais avec des intentions différentes.

J’étais sidérée par l’assurance avec laquelle Dylane affirmait sa théorie, comme si cela avait été une évidence pour elle. Et je commençais à croire que son sens de l’analyse serait peut être la clé de la maîtrise de nos pouvoirs.


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- Non, ça ne sert à rien d’insister…

- Concentre toi et réessaye! Ordonna brusquement Dylane impatiente, qui ne semblait pas d'humeur à tolérer le moindre refus. Gabrielle leva les yeux au ciel et obéit à contre cœur devant sa détermination insistante.

- Concentre toi sur moi, sur notre amitié…sur ton envie de me soigner.

Après quelques minutes d’attente pleine d’espoir, nous dûmes nous rendre à l’évidence que cela ne fonctionnait toujours pas.

- Tu ne te concentres pas assez! Tu ne penses qu’en terme d’échec ou de réussite. Je crois que le don de guérir les autres doit passer par un sentiment de bienveillance altruiste et pas celui d’un désir de pouvoir.

Gabrielle démotivée m’adressa un regard implorant, Dylane était survoltée et refusait de se résigner à cet échec.

- Dylane…lâche la maintenant, elle a essayé de faire comme tu lui as demandé mais rien ne se passe, tentai-je de la raisonner.

- Non! Elle ne s’est pas suffisamment concentrée, j’entendais ses pensés et je sais qu’elle n’a pas fait de son mieux. Elle va continuer à se lamenter et se complaire dans son statut de victime faible et incapable si on ne règle pas ce problème pour de bon. Je sais qu’il nous faudra du temps pour découvrir nos dons et les maîtriser; Mais là c’est différent, le problème est dans sa tête.

Dylane saisit alors son couteau et s’entailla beaucoup plus profondément sous nos yeux stupéfaits et horrifiés. Son visage se tordit dans une expression de profonde douleur, et cette fois-ci, elle ne put retenir un cri qui nous déchira les oreilles. Là, c'était la goutte de sang qui faisait déborder le vase! Je sentis que j’allais vraiment m’évanouir pour de bon, ma vue se troubla et mes oreilles se mirent à bourdonner, puis le trou noir.

 

 

 

 

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- Jessica…Tu m’entends? Réveille-toi ma belle… Je crois que tu y es allée un peu fort cette fois ci. Tu aurais pu prévenir au moins, tu sais qu’elle ne supporte pas la vue du sang!

- Il ne fallait pas que je te laisse le temps de réfléchir. Et finalement j’ai eu raison tu ne crois pas?

- Si, mais tu as vraiment des manières de barbare! Tu commences sincèrement à me faire peur tu sais… Je crois qu’elle revient à elle…Jessica…

Leurs voix s’entremêlaient dans ma tête, et la nausée réapparut rapidement en même temps que ma conscience. Mon premier réflexe fut de me précipiter sur la portière avant que le spasme ne remonte dans ma poitrine. J’eus à peine le temps de me pencher hors de la voiture et vomis mon petit déjeuner.

- Aïe, c’est vraiment une petite nature…

- Tais toi Dylane!

J’attendis quelques instants que ma tête cesse de tourner, puis me tournai enfin vers elles.

- Je suis restée inconsciente longtemps?

- Une dizaine de minutes il me semble, répondit Gabrielle avec douceur. Je fus immédiatement interpellée par quelque chose de nouveau dans son regard, Gaby  semblait  étrangement...différente, sans que je puisse me l'expliquer. Derrière l’expression d’inquiétude sincère qu’exprimait son visage, je crus percevoir une petite étincelle de joie émaner de ses beaux yeux verts. Ils n’avaient plus cet habituelle nuance de tristesse que je lui connaissais.

- Tu as réussi? Me surpri-je à espérer.

Un sourire réjouit s’étira sur ses lèvres, et je compris que le plan de Dylane avait fonctionné. Celle-ci me tendit alors ses deux mains immaculées, indemnes.

- Et qui c’est qui avait encore raison comme d’habitude? Jubila Dylane qui ne cachait pas sa fierté.

- Comment as-tu fais?

- J’étais certaine que si je réussissais à l’inquiéter sincèrement pour moi, si j’arrivais juste un instant à lui faire oublier son désir de pouvoir elle saurait instinctivement ce qu’il fallait faire.

- Bon, et bien je pense que maintenant nous allons enfin pouvoir continuer notre route jusqu’à Seattle puisque nous n’avons plus besoin de trouver de pharmacie. Mais je vous préviens, je ne veux plus aucun plan merdique jusqu’à notre retour à Old Hill!

 

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Il ne nous fallut pas plus d’une heure pour rejoindre la ville, et le reste du trajet fut bien plus agréable qu’il n’avait commencé. Gabrielle était enfin sortie de son silence et s’était laissée envahir par l’euphorie de Dylane. A présent qu’elle avait surmonté ses doutes, il me semblait que notre petit trio était plus uni que jamais. Je ressentais enfin cet esprit de cohésion et de confiance réciproque entre nous trois, et cela valait bien la peine de quelques malaises.

 

Nous avions fini par garer la voiture pour continuer à pied nos recherches de l’adresse indiquée par Dylane. Mais cela faisait déjà bien plus d’une heure que nous arpentions les rues en vain. Malgré notre carte et les indications, il semblait évident que notre sens de l’orientation laissait à désirer. Et comme si cela ne suffisait pas, la ville pluvieuse nous accueillit par une averse qui ne semblait pas prête à s’arrêter de si tôt. Ruisselantes de pluies, trempées jusqu’aux os, Gabrielle et moi commencions à nous décourager.

- J’en ai vraiment mare de chercher pour rien, on tourne en rond! Ça fait déjà cinq fois qu’on passe dans la même rue, gémit Gaby agacée.

- C’est vrai, elle a raison personne ne semble connaître ce Wells ici, on ferait mieux d’aller se boire un bon café chaud et de rentrer à Old Hill, implorais-je Dylane qui n’avait rien perdu de sa détermination.

- Non mais vous plaisantez? On n’a pas fait tout ce chemin pour rien quand même! Et puis on n’a aucune autre piste pour trouver des réponses sur cette satanée prophétie, se borna-t-elle.

- Mais que veux-tu qu’on fasse de plus? On est allé frapper à une dizaine de porte mais il reste introuvable. Je commence à croire que ce Wells aussi n’est qu’une légende.

- Et bien peut-être que si tu ne perdais pas ton temps à penser à ton cher petit vampire, tu serais plus apte à trouver une idée lumineuse!

Alors là, elle était vraiment injuste! J’avais du faire de gros efforts sur moi-même tout au long du trajet pour chasser Jeremy de mes pensées indiscrètes. Je n’appréciais pas de partager cette partie trop intime de mon esprit avec elles.

 

 

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- N’importe quoi! Je ne pense pas constamment à lui. Je fais tout ce que je peux pour éviter que vous puissiez espionner mon histoire avec lui, bien que je sache pertinemment que vous ne vous gênez pas pour squatter ma tête dès qu‘il commence à se déshabiller, m’emportais-je.

- Oh non! Jess je t’assure que je ferme totalement mon esprit quand je sais que vous êtes ensemble…Je te le jure, bafouilla Gabrielle complètement écarlate.

- Je te crois Gaby, mais ça m’étonnerais que Dylane en fasse autant, dis-je en l’accusant du regard.

- Tu ne vas pas me reprocher de vouloir en profiter moi aussi. On n’a pas toute la chance d’avoir un mannequin pour sous vêtement hyper sexy à notre disposition, alors je vis par procuration. On est comme des sœurs à présent, faut savoir partager quand même! Plaisanta-t-elle de sa nonchalance habituelle qui avait le don de m’exaspérer au plus haut point.

- Non mais ça ne va pas? Tu n’as pas à me voler ces moments d’intimité, trouve toi un copain je ne sais pas, mais ne joue plus les voyeuristes avec moi. C’est perturbant de savoir que quelqu'un d’autre prend possession de mes sensations et de mes pensées. C’est comme si tu me dépossédais de mon identité.

- Ok, c’est bon on va pas en faire tout un drame j’ai compris! Je ne viendrais plus dans ta tête quand il sera là…même quand il sera à poile c’est promis, insista-t-elle devant mon air soupçonneux. Mais par contre je n’ai aucun contrôle sur mes rêves, et ça je n’y peux rien. Donc tu devrais me prévenir quand tu comptes faire des cochonneries avec ton vampire, pour que j’évite de m’endormir au même moment.

J’allais encore piquer ma crise, lorsque Gabrielle fit soudainement remarquer une évidence qui m’avait échappé.

- Attendez…on n’a pas pensé à Alicia. Je veux dire, elle aussi elle doit rêver de nous, et elle est certainement au courant pour le clan de Jeremy.

Je me figeai brusquement et manquai de justesse de me vautrer sur le trotoire en réalisant que je mettais malgré moi, le secret de Jeremy en danger. Une vague d’angoisse et de culpabilité me submergea alors, lorsque j'imaginai Alicia en train de raconter à tout le lycée que mon petit copain était un vampire.

 

 

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- Non, ne t’inquiète pas, me rassura Dylane en devinant mes craintes. Je ne pense pas qu'Alicia irait raconter ce genre de chose. Elle avait l’air tellement terrifiée… personnellement j’ai du mal à entrer dans sa tête, alors que dans la votre ça se fait naturellement, sans réfléchir. Je pense qu’elle nous bloque de son côté, et qu’elle n’a pas très envie de lire dans nos pensées.

- Moi je me méfie de cette vipère sournoise. On devrait quand même lui rendre une petite visite pour mettre les choses au clair avec elle, renchérit Gabrielle soudain pleine d’agressivité.

J’étais surprise de constater l’animosité et la colère que suscitait en elle l’évocation d’Alicia. Ce n’était pourtant pas elle qui avait le plus de choses à lui reprocher. Étrangement, malgré mes nombreux différents avec cette dernière, je ne ressentais plus aucune hostilité à son égare. Mon regard inquiet dut alerter Gaby, car celle-ci se sentit soudain gênée honteuse de son emportement explosif.

- Je…je suis désolée, c’est plus fort que moi, je déteste ce genre fille, tenta-t-elle de se justifier.

- Oui mais cette fille est liée à nous et on ne peut rien y faire c’est comme ça. Et on ne va pas l’éviter indéfiniment. Il faudra tôt ou tard qu’on se réunisse toutes les quatre. Il faut juste lui laisser le temps d’accepter ce qui lui arrive, déclara Dylan à ma grande surprise.

Je n’avais pas envisagé que nous puissions nous réunir toutes les quatre, mais Dylane avait raison. Nous ne pourrions pas l’éviter éternellement, nos destins étaient liés qu'on le veuille ou non.

 

 

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Gabrielle se retint de répliquer, mais je la vis serrer les dents, bouillonnant de rage intérieurement. Ce qui ne manqua pas de m’inquiéter un peu plus sur cet aspect imprévisible et haineux de sa personnalité que je découvrais.

- Bon! Et si on se remettait au travail! Je vous préviens, on ne repartira pas de Seattle avant d’avoir trouvé ce Wells. Et je vous mets au défi d’essayer, nous prévint Dylane en feignant une mimique menaçante très peu convaincante.

- Je veux bien essayer encore une heure, mais après on s’en va. Et bien sur, c’est toi qui nous invites à dîner, espèce de tyran!

Nous reprîmes alors notre désespérante recherche de ce professeur fantôme, sans aucun résultat. Cette heure interminable s’achevait enfin, et nous allions nous résoudre à abandonner lorsque qu’une vielle commerçante qui avait repéré nos innombrables aller-retour, se décida à nous interpeller.

- Eh! Vous les trois filles! Vous avez l’air perdues, j’ai entendu dire que vous cherchiez ce vieux fou de Wells.

- Ce vieux fou? Vous le connaissez, m’étonnai-je.

- Oui je le connais, il ne sort pas souvent de sa cave. Il évite les gens et les gens l’évite aussi pour dire vrai. Ce n’est pas étonnant que vous ne le trouviez pas. Il habite à cent mètres d’ici, sous l’épicerie asiatique. Ça m’étonnerais qu’il accepte de vous voir… Mais au fait, qu’est-ce que vous lui voulez à ce dingo?

 

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- C’est mon grand père, répondit spontanément Dylane avant même que je ne trouve une réponse valable à lui donner. Cela fait des années que je l’ai perdu de vue et j’aimerais prendre de ses nouvelles, vérifier que tout va bien pour rassurer maman…

Elle avait pris son air angélique que je ne lui connaissais pas, oubliant quelques instants ses tics de camionneur pour laisser place à une petite fille modèle mielleuse et bien élevée. La vieille femme sembla convaincue.

- Bon et bien, ravie de vous avoir aidé. Et bon courage avec votre grand père.

- Attendez! Pourquoi dîtes-vous que c’est un fou? M’enquis-je trop curieuse.

- Oh! Vous savez, il y a quelques années, Wells racontait autour de lui des histoires farfelues de vampires, de prophéties, et de fin du monde, enfin vous savez ce genre de folies. Il avait l’air d’y croire le pauvre…

«  C’est bien celui que nous cherchons », pensa immédiatement Dylane en trépignant d’excitation.

Nous saluâmes poliment la femme et nous précipitèrent en direction de l’épicerie qu’elle nous avait indiqué.

- Heureusement que je vous ai obligé à chercher encore, se venta Dylane d’un air victorieux.

Nous étions toutes les trois surexcitées, mais aussi pleine d’appréhension en entrant dans la boutique chinoise. C’était une petite pièce sombre et poussiéreuse, encombrée de bric à brac en tout genre et de plantes suspendues dans tous les coins. Le magasin semblait vide, et nous dûmes patienter un instant avant que quelqu’un apparaisse enfin de derrière le rideau du fond. Un petit homme d’origine asiatique d’un certain âge, paré de son sourire commercial, nous accueillit alors.

 

 

23

- Bienvenue chez Ting mesdemoiselles! Ici vous trouverez les remèdes secrets à tous vos maux. Une migraine, un problème de transit…Mr Ting a la solution! S’exclama-t-il avec son petit accent exotique.

- Euh, non en fait nous ne sommes pas là pour acheter. Nous cherchons le professeur Wells, l’interrompis-je.

Le sourire figé du vieil homme s’effaça intantanément en nous entendant pronnoncer ce nom, et il se mit soudain à nous toiser d’un air méfiant.

- Que lui voulez-vous?

- Nous avons quelques questions urgentes à lui poser, et nous pensons qu’il est le seul à pouvoir nous aider.

- Le professeur Wells n’accepte plus aucune visite! Je suis désolé, allez-vous en maintenant si vous ne voulez rien acheter.

- Mais c’est important, il faut qu’on lui parle je vous en prie, insistai-je en vain. Cet homme semblait aussi têtu qu’une mule, et son visage fermé ne laissait place à aucune négociation.

Mais c’était sans compter sur notre pitbull! Dylane était déterminée, et ce n’était certainement pas un petit vieillard qui la ferait reculer après tous nos efforts. Elle s’avança alors vers le petit homme en prenant sa démarche de caïd.

- Écoute papi, on n’a pas besoin de ta permission pour lui parler. Alors ne m’obliges pas à utiliser la force. On va passer par l’arrière boutique, et ce n’est pas la peine de t’époumoner inutilement, on voudrait pas que tu nous claques dans les doigts.

Dylane le bouscula sans ménagement pour passer derrière le rideau. Mais à la surprise générale, l’ancêtre la saisit soudain par le bras et lui fit une prise incroyable qui l’envoya s’écraser sur la porte d’entrée.

Nous nous précipitâmes sur elle pour l’aider à se relever. Elle n’était pas blessée, seulement un peu étourdie.

- Vous ne passerez pas! Maintenant sortez avant que je ne me fâche vraiment, nous dit-il d’un ton ferme mais calme. Les apparences étaient vraiment trompeuses, ce type  était une crevette  et pourtant il possédait une force et une agilité incroyable!

- Waouh! Et bien dis mois papi, tu t’es dopé au Red bull ce matin ou c’est la maison de retraite qui met de la potion magique dans votre soupe? Plaisanta Dylane encore sonnée.

 

 

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- Papi va vous apprendre les bonnes manières si vous ne disparaissez pas immédiatement.

- Bon, et bien vu que la manière forte ne marche pas…Jessy, occupe toi de papi Bruce Lee, répondit-elle en m’adressant un regard explicite.

«  Hypnotise le, c’est le seul moyen. On n’a pas fait tout ce chemin pour rien. »

L’ancêtre m’observa alors d’un air curieux.

- Si vous pensez que votre amie réussira mieux que vous, elle va aussi finir contre la porte je vous aurais prévenu, nous menaça-t-il.

Je m’avançais alors prudemment jusqu’à lui, mes yeux fixés sur les siens, me concentrant de toutes mes forces sur la recherche de sa petite porte mentale.

- Je n’ai pas l’intention de vous faire du mal, il faut juste que vous nous laissiez passer. Vous allez retourner à vos occupations et nous oublier lorsque nous repartirons. Vous avez compris? Lui expliquai-je d’une voix douce et persuasive.

L’homme ne répondit pas tout de suite, laissant planer en moi le doute d’avoir échoué. Je m’avançai alors tout doucement de lui, prête à reculer au moindre geste supect de sa part.

- Essayeriez-vous de m’hypnotiser? Ça ne fonctionne pas sur moi malheureusement, réagit-il soudain et agrippant fermement mon poignet. Mon cœur se mit alors à palpiter à toute allure. Je ne voulais pas faire de câlin à la porte!

 

J’allais finir moi aussi écrasée à mon tour, lorsque mes amies se précipitèrent sans hésiter pour prendre ma défense.

- Stop! Arrêtez, je ne vais pas lui faire mal, ne bougez plus! S’écria-t-il alors que je fermais déjà mes yeux pour ne pas voir le coup arriver.

Dylane et Gabrielle se figèrent sur place, immobiles mais prêtes à revenir à la charge au moindre geste.

- Il n’y a que les vampires et certains démons très puissants qui peuvent prétendre à hypnotiser les humains. Mais vous n’avez ni l’allure, ni l’assurance de ces deux espèces. Ce qui me laisse envisager l’idée que vous puissiez être…les Kelowes?

Stupéfaites de l’entendre ainsi évoquer ce nom, nous le dévisageâmes soupçonneuses.

« Tu crois qu’il nous attendait? Qu’est-ce qu’on lui répond? Visiblement il est insensible à ton pouvoir et semble assez fort pour nous…apprendre à voler droit dans sa porte. Alors on ferait mieux de tout balancer, il peut certainement nous aider… » Me conseilla Dylane.

De toute façon, je ne voyais aucune autre solution qui puisse m‘éviter un vol plané. J’attendis que les battements de mon cœur retrouvent un rythme normal avant de lui répondre.

- Oui, enfin je crois. C’est-ce que nous ont dit Aurora et Gaetan dans un rêve très étrange. Mais nous ne savons pas grand-chose, on a besoin d’aide pour trouver une prophétie écrite par un certain Abbé "Machin truc", et nous n’avons trouvé que le nom du professeur Wells sur Google. On ne lui veut aucun mal, on a juste besoin qu’il nous aide à comprendre ce qu’on doit faire, bafouillai-je encore tremblante.

Le vieil homme hocha lentement la tête, visiblement en pleine réflexion.

 

25

- Vous avez vraiment cherchez l'Abbé "Machin truc" sur Google? Non, vous n’êtes assurément pas des démons! Ricana-t-il en relâchant mon poignet.

- Vous devriez être quatre il me semble?

- Oui mais la quatrième est une vilaine peste blonde qui a failli faire une crise lorsqu’elle nous a entendu dans sa tête. On n’est pas très copines avec elle, synthétisa Dylane.

- Oh! Je comprends maintenant. Je n’y ai pas pensé tout de suite, puisque vous n’étiez que trois, mais cela explique tout! Toutes mes excuses pour cet accueil indigne de votre rang, dit-il en s’inclinant respectueusement devant nous.

- Euh…ça veut dire que vous n’avez plus l’intention de m’apprendre à voler, m’enquis-je encore sur la défensive.

- Non! Je vous prie de me pardonner, je n’aurais jamais osé vous toucher si j’avais su…continua-t-il en gardant la tête baissée.

Sa nouvelle attitude révérencieuse et soumise m’effrayait tout autant que ses prises de karaté. Je commençais à redouter les raisons qui le poussaient ainsi à nous craindre, étions nous si terrifiantes?

- Arrêtez de vous incliner, on dirait que vous avez peur de nous…Nous n’avons rien de démoniaque et mon pouvoir ne fonctionne même pas sur vous…

- Ne dîtes pas cela, bientôt vous serez très puissantes, redoutables même. Un jour, vous serez capable de tuer n’importe qui sans même avoir à le toucher. Et je ne suis hermétique qu’aux pouvoirs psychologiques tels que l’hypnose.

Mes deux amies ressentirent le même choc que moi en l’entendant révéler ces prédictions terrifiantes.

- Mais…Comment…tentai-je de m’exprimer sans réussir à trouver mes mots. J’étais tellement ahurie par ses paroles improbables que je n’étais plus certaine de vouloir connaître la suite.

 

 

26

- Je ne suis pas le mieux placé pour vous expliquer tout cela. Le professeur Wells sera plus que ravi de vous rencontrer enfin. Il n’osait plus espérer que vous le trouviez un jour…Je ne suis que son protecteur. Suivez moi je vous prie, que je vous mène à lui.

 

Nous échangeâmes toutes les trois un regard entendu avant de nous décider à le suivre derrière le rideau de la boutique. Nous traversâmes une petite pièce sombre et encombrée qui devait servir de réserve d’après l’amoncellement de boîtes et de bocaux aux contenus étranges  tout autours de nous. Il ouvrit alors la porte d’un placard et nous invita à y entrer. Méfiante, j’interrogeai les filles du regard sans oser avancer.

«  Qu’est-ce qu’on risque après tout? Moi j’y vais » me répondit Dylane sans hésiter avant de disparaître derrière la petite porte au contenu obscure.

«  On ne peut pas la laisser y aller seule » me lança Gabrielle l’air terrifié, tout en rejoignant à son tour le placard.

- N’ayez crainte mademoiselle, le professeur Wells ne vous fera aucun mal. Il faut que nous ayons refermé la porte du placard pour actionner l’ouverture de celle qui mène à l’escalier. C’est un vieux sortilège bien plus efficace qu’une serrure, pour la sécurité du professeur, ajouta Ting en comprenant mes réticences.

Je n’avais plus le choix de toute façon, je ne pouvais pas laisser Dylane et Gabrielle seules avec ces deux inconnus. Je pénétrais alors à mon tour dans le placard, suivit par Ting qui referma la porte derrière nous. L’intérieur était totalement plongé dans l‘obscurité, et je n’arrivais même pas à percevoir mes deux amies. Lorsque une seconde porte en face de nous s’ouvrit enfin comme par magie, laissant entrer à nouveau un peu de lumière. Dylane s’engagea sans attendre dans l’escalier en colimaçon et nous nous empressâmes de lui emboîter le pas.

 

 

27

En bas des marches, nous découvrîmes une immense pièce qui ressemblait à une vieille bibliothèque, pleines de livres éparpillés et entassés de part et d’autres de la cave. De vieilles peintures, représentant toutes sortes de créatures monstrueuses, étaient accrochées sur les parois de pierres. Des objets, tous plus étranges les uns que les autres, étaient entreposés derrière les vitrines poussiéreuses des étagères.

- Professeur Wells? Je vous amène une surprise! S’exclama Ting en s’avançant dans la pièce.

- Je n’ai pas le temps pour vos divertissements Mr Ting! Je suis occupé, grommela une voix rocailleuse en provenance du fond de la pièce.

Ting nous fit signe d’avancer, tout en continuant de s’incliner respectueusement, et nous escorta jusqu’au fond de la pièce.

En nous approchant, nous découvrîmes enfin un vieil homme. Agenouillé au milieu d’un tas de parchemins éparpillés au sol, visiblement très agacé et occupé à chercher quelque chose.

Il ne leva pas même les yeux sur nous, trop concentré sur la lecture de ses documents, et soupira en nous entendant approcher.

- Professeur, vous devriez regarder les invitées de marque que nous avons l’honneur de recevoir, je crois que vos recherches peuvent attendre.

 

 

 

 

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