Chapitre 7 partie 3

 Wells leva enfin son et se mit à nous détailler d’un air perplexe.

- Qui sont ces trois jeunes femmes?

- Il en manque une, avec laquelle elles se sont disputées…ce qui veut dire que normalement elles sont quatre si vous voyez ce que je veux dire, répondit Ting ravit.

Les yeux du professeur s’écarquillèrent, comme si Elvis en personne s’était matérialisé devant lui. Il resta muet un instant, figé de stupeur à nous observer fixement. C’était un petit homme fluet aux cheveux blancs, dégarni. Avec sa petite barbe négligée et ses lunettes, il incarnait parfaitement l’image stéréotypée du vieux savant fou qu’on retrouvait dans les films. Une étincelle d’émotion illumina son regard contrastant avec la sévérité de ses traits. Ses yeux s’emplirent soudainement de larmes et de tendresse, comme si il avait enfin retrouvé ses filles adorées disparus depuis des siècles. Il m’inspira tout de suite un profond sentiment confiance, sans que je ne puisse expliquer pourquoi. Je sentais que cet homme nous voulait du bien.

«  C’est vrai qu’il n’a pas l’air très net celui là. Vous avez vu comment il nous regarde, si ça continue il va s’agenouiller à nos pieds pour prier » se moqua intérieurement Dylane.

- Oh mon Dieu…vous êtes bien réelles! Je n’étais pas fou. Vous êtes les Kelowes…la prophétie d’Adamius…Si vous saviez depuis combien de temps je vous attends, dit-il en s’approchant de nous les bras ouverts.

- Écoutez, tout cela est très nouveau pour nous, on ne sait rien de cette prophétie. Nous sommes venues vous voir pour que vous nous aidiez à trouver des réponses, annonçai-je sans attendre pour enter dans le vif du sujet. Il avait beau m’inspirer naturellement confiance, je n’étais pas pour autant prête à lui faire un câlin!

- Oui…C’est bien que vous m’aillez trouvé, j’ai des réponses à vous donner! S’exclama-t-il d’une voix survoltée.

 

 

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- Comment se fait-il que vous connaissiez cette prophétie? Commença Dylane sans attendre.

- Oh…c’est une longue histoire! Et bien en fait, mon père lui-même était historien tout comme son père et son grand père avant lui. Commença-t-il sur un ton solennel. L‘un de mes ancêtres nous a légué de père en fils un trésor qui… attendez il faut que je vous la montre.

Wells s’agita soudain dans tous les sens et se mit à balancer des livres entassés dans un coin jusqu’à en libérer la place. Puis il saisit une clé accrochée précieusement à son cou pour l’enfoncer dans le sol, là où se trouvaient les livres quelques secondes plus tôt sous nos yeux ébahis.

- J’ai fait envoûter cette chaîne autour de mon cou, pour que personne d’autre que moi ne puisse en décrocher la clé. Cette cachette dans le sol ne se révèle qu’à son contact… j’ai usé de la plus grande prudence pour la protéger, dit-il tout en ouvrant la trappe qui venait soudainement d’apparaître au contact du petit bout de métal. Il en sortit un long étui de bois finement sculpté de gravures étranges. Il posa alors l’étui sur une table et en sortit précautionneusement ce qui semblait être un très vieux parchemin. Puis il se mit à le dérouler avec autant de prudence que si cela avait été une bombe.

- Voici une partie de la prophétie, déclara-t-il alors profondément ému.

- C’est la prophétie? Non, c’est vous qui l’aviez! Et nous qui pensions qu’elle serait difficile à retrouver… Fit remarquer Dylane, excitée comme une gamine la veille de Noël.

- Oh! Ce n’est qu’une partie de la prophétie, et malheureusement la moins utile pour vous. Elle a été divisée en trois parties qui ont été séparées quelques siècles après la mort d’Adamius. Mais c’est un trésors inestimable ‘empressa-t-il d’ajouter face à l’expression désenchanté qui se peignait sur nos visages.

- Mais ce n’est même pas écris dans notre langue! S’écria Gabrielle pleine de déception.

- Oui, c’est du latin. Mais j’en ai fait une traduction que je pourrais vous donner bien sur.

- Comment votre ancêtre l’a-t-il obtenu?

- Asseyez-vous je vous en prie, nous invita-t-il poliment en dépoussiérant ses fauteuils.

 

 

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- Ting, va donc préparer du thé pour nos invitées, et des serviettes. Dépêche toi, elles sont trempées de pluie, et doivent être gelées! Ordonna-t-il à son ami qui ne se fit pas prier et disparut au pas de course dans l’escalier.

- Je savais que vous viendriez me voir, car notre rencontre a été prédite dans d’autres prophéties. Mon ancêtre, Philippe Morel, était un vagabond sans le sous qui voyageait de ville en ville, à la recherche d’un toit provisoire pour la nuit, lorsqu’il a atterri dans le monastère des Roses Noires, en France il y à cinq cent ans de cela. Il y a rencontré l’abbé Adamius et celui-ci à tout de suite reconnu en Philipe une destinée exceptionnelle. Celle d’engendrer une descendance qui aiderait et guiderait les Kelowes cinq siècles plus tard, à accomplir leur destin et à qui il transmettrait son livre prophétique. C’est ainsi que pendant plus d’un siècle, les générations suivantes ont consacré leur vie entière à protéger ce livre sacré. Mais ceux qui voulaient s’en emparer ou le détruire étaient de plus en plus nombreux, et sa protection était devenue bien trop difficile pour un seul homme. Alors l’un d’eux eut l’idée de recopier l’intégralité de la prophétie qui vous concernait, sur trois parchemins. Puis il a brûlé le livre sur la place publique d’une grande ville, en criant haut et fort qu’il refusait de devoir fuir pour le reste de son existence et que la prophétie avait été détruite, espérant ainsi éloigner les vautours. Cette idée accorda ainsi un siècle supplémentaire à ses descendants, avant que l’un d’entre eux ne se laisse ensorceler par une aguicheuse vampire qui lui déroba deux des parchemins avant de le tuer. Le troisième ayant été par miracle, gardé par sa sœur. Et c’est précisément celui-ci que je vous montre aujourd’hui.

- Waouh, vous dîtes qu’on parlais déjà de nous il y a cinq cent ans, s’exclama Dylane impressionnée par ce récit incroyable que nous contait Wells.

- Et oui, si vous saviez le nombre de personnes qui ont donné leur vie pour votre prophétie…

 

 

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Ting réapparut enfin chargé de son plateau de thé et de serviette sur son épaule, qu’il nous tendit révérencieusement avant de nous servir.

- Mon grand père me racontait l’histoire des Kelowes quand j’étais petit. Je croyais que tout cela n’était qu’une fable, jusqu’au jour de son décès où mon père m’a révélé le lourd fardeau que notre famille avait à porter. J’avais 24 ans, et je refusais d’y croire comme vous pouvez l’imaginer. Et je suis parti vivre ma vie et continuer mes études d’Histoires, sans me soucier de cette impossible prophétie. Lorsque ce fut au tour de mon père de périr dans un étrange accident, qui, je l’appris plus tard était un meurtre.

- Votre père a été assassiné à cause de la prophétie? M’étranglais-je choquée.

- Cela est fort probable…Tout ce que je sais, c’est que la veille de sa mort, il m’avait fait porté un mystérieux paquet, la prophétie! Comme si il avait pressenti ce qui allait lui arriver.

- Et pourquoi avez-vous fini par croire en cette histoire? Questionna Dylane, pleine de son insatiable curiosité habituelle.

- C’est grâce à Ting!

Nos regards se tournèrent tous sur le vieux chinois, qui souriait avec fierté.

- Ting appartient lui aussi à une grande famille, nommée « Les Protecteurs ». Ses ancêtres lui ont transmis les pouvoirs nécessaires à la protection de grandes causes. Et Ting m’a été envoyé, guidé à moi par l’esprit des anciens de son clan. Je me suis donc retrouvé du jour au lendemain poursuivi par un chinois fou qui me harcelait au sujet de cette prophétie. Comme vous pouvez l‘imaginer, j’ai tout fait pour m’en débarrasser mais c’était comme un boomerang, il revenait toujours avec son insupportable sourire.

Wells adressa un regard taquin emprunt de complicité à son vieil ami qui lui rendit un sourire entendu.

 

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- Un jour, je me suis fait agressé par une bande de vampires qui cherchaient après la prophétie. Et c’est Ting qui m’a sauvé! Ce que j’ai vu ce soir là, m’a fait définitivement comprendre que rien n’était impossible, pas même cette satanée prophétie. Et depuis ce jour je consacre tout mon temps à la recherche des deux autres parties manquantes…et de vous.

- Waouh! Quelle histoire, on dirait que nous sommes plutôt importantes les filles, s’exclama Gabrielle, apparemment émerveillée devant tout l’intérêt suscité par le Kelowes depuis des siècles.

- Oui, vous êtes très importantes, confirma Wells en secouant la tête avec gravité.

- Bon, et cette prophétie alors? Qu’est-ce qu’elle raconte de beau? Ils arrivent quand nos pouvoirs?

Dylane savait toujours aller droit au but, et ne s’encombrait pas des bavardages d’usage habituel.

- Oh, ce n’est pas si simple. La prophétie raconte que les pouvoirs de Kelowes ne se réveilleront que lorsqu’elles se seront retrouvées. Et si vous êtes là aujourd’hui, je pense que vous avez certainement du recevoir la visite des messagers de Salan et Gabriel dans vos rêves, je me trompe?

- Oui, et ils nous ont réservé un accueil presque aussi charmant que Ting.

Wells interrogea son ami du regard, qui baissa immédiatement les eux d’un air honteux.

- Enfin…Ting a été charmant, se rattrapa-t-elle immédiatement devant l’expression désolée du pauvre vieillard. - Poursuivez votre histoire sur la prophétie! S’impatienta Dylane toute excitée.

 

 

 

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- Et bien, vos pouvoirs sont à présent réveillés, mais ils doivent se développer et cela dépendra de vous et de vos personnalités. Vous avez toutes en vous les mêmes capacités de pouvoirs, mais ce sont vos choix qui vous permettront de les laisser s’exprimer. Mais ce que je sais aussi, c’est que l’union des quatre vous rendra plus puissantes et peut importe vos différents, il va falloir retrouver la quatrième de vos sœurs.

Le ton de Wells se fit soudainement grave et insistant lorsqu’il évoqua Alicia. Nous laissant clairement comprendre que nous n’avions pas le choix.

- Ce n’est pas notre sœur, il n’y a aucune blondasse dans la famille, grogna Gabrielle en croisant les bras d’un air buté. Mais Wells la fusilla alors d’un regard sévère et désapprobateur qui la fit immédiatement perdre toute assurance. Elle s’enfonça timidement dans son fauteuil les yeux baissés.

- Ne soyez pas ridicules! Ce n’est pas un jeu, l’histoire du monde se joue entre vos mains. Vous ne pouvez vous permettre de laisser vos enfantillages puérils mettre en danger votre mission!

- Et quelle est notre mission?

- Changer tout ce qui sera entre votre pouvoir pour rendre le monde meilleur. Combattre les forces du mal et permettre à Gabriel de régner sur le monde, s’emporta le vieux professeur, une lueur de passion et d’espoir illuminant son regard.

Ting l’interrompit alors en se raclant bruyamment la gorge. Wells se calma aussitôt et prit une expression de petit garçon fautif.

 

 

 

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- Professeur…Vous devez les guider mais vous ne pouvez pas prendre parti, il vous faut rester neutre. C’est votre mission, ajouta Ting d’un ton ferme.

- Euh…Oui, c’est à vous de choisir votre camp bien sur…Mais je vous conseil vivement de bien choisir, ne put-il s’empêcher d’ajouter en nous adressant un regard suffisamment insistant pour que nous ne puissions envisager aucun autre choix possible.

- Mais que dit-elle de plus cette prophétie? Insista Dylane visiblement insatisfaite par ses réponses.

- La partie qui est en ma possession, raconte ce que vos messagers vous ont certainement déjà expliqué. La guerre entre les partisans extrémistes de Salan et Gabriel, l’avènement de quatre filles liées par un destin exceptionnel… Votre rencontre y est raconté et vos personnalités brièvement décrites. Ce qui me permet d’en savoir suffisamment pour dire que, l’une d’entre vous fréquente actuellement une créature de l’ombre…un vampire, et qu’une autre succombera à la tentation des principes de Salan. Nous tressaillîmes à l’unisson en réalisant ce que prédisaient ces paroles et je me figeai en comprenant son allusion à Jeremy. Je frissonnai d’inquiétude à l’idée que des détails de ma vie privée puissent être ainsi révélé sur ce parchemin, cela ne me plaisait pas du tout. Wells scrutait attentivement nos réactions, cherchant à deviner celle dont il était question. Son regard s’arrêta sur moi, puis un sourire s‘épanouit enfin sur ses lèvres. Je sentis mes joues s’empourprer et baissai immédiatement les yeux.

- C’est vous, n’est-ce pas? La Kelowe au vampire. Demanda-t-il d’un air qui ressemblait plus à une affirmation.

Les petits gloussements de Dylane et Gabrielle suffirent à confirmer son intuition. Quant à moi, je préférais m’abstenir de répondre, trop gênée pour évoquer mes histoires de cœur avec ce parfait inconnu.

- Rassurez vous, aucun détail de votre vie amoureuse n’y est conté, laissez moi vous citer le passage concerné…S’empressa-t-il d’ajouter, comprenant mon malaise évident.

 

 

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"…L’une d’entre elle, s’éprendra d’un être des ténèbres converti au camp de Gabriel.

Ce vampire succombera malgré lui aux charmes démoniaques dont cette Kelowe aura hérité de l’un de ses Pères, Salan, et auquel aucun vampire ne saurait résister.

Cet amour déterminera l’avenir de son âme.

Son cœur deviendra le maître de ses émotions et gouvernera ses choix impulsifs et contradictoires.

Son âme sera l’esclave de ses sentiments torturés et partagés entre les deux frontières.

De ses amours et de ses peines naîtront la puissance qui se cachent en elle, révélant tout autant l’ombre que la lumière. La faille de cette Kelowe sera celle de son cœur, ainsi que sa plus grande faiblesse.

Les deux forces s’affronteront en elle, jusqu’à ce qu’elle choisisse enfin celle qui aura raison de l’autre…"

 - Voici donc le passage qui décrit votre histoire. Tout était écrit, rien n’est dut au hasard…Salan vous a pourvu de l’un de ses nombreux pouvoirs de séduction. Et celui-ci attirera malgré vous, l’intérêt de nombreux êtres des ténèbres.

 

 

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Ses paroles n’avaient rien pour me rassurer. L’intérêt que Jeremy me portait n’était-il donc qu’un envoûtement? M’aimait-il réellement ou bien n’était-ce que cet aspect démoniaque, légué par l’un de mes créateurs qui le liait ainsi à moi?

«  Non, ne pense pas ces bêtises, tu es une fille géniale et tu n’as besoin d’aucun pouvoir pour que l’on t’aime. Ce Jeremy t’apprécie vraiment pour ce que tu es… » tenta vainement de me rassurer Dylane en comprenant combien ces révélations m’avaient affecté.

- Que voulez-vous dire par « pouvoirs démoniaque»? Suis-je mauvaise? Jeremy ne m’aime-t-il pas vraiment pour ce que je suis? M’enquis-je inquiète.

- Non bien sur! Vous n’êtes pas maléfique, mais ce pouvoir de « séduction » sur les vampires vous a été donné parmi d’autres. Vous détenez en vous quatre, des capacités maléfiques et divines qui se côtoient et se développent à parts égales en vous toutes. Ce pouvoir appartient à certaines partisanes de Salan, que nous nommons « succubes ». Mais dans leur cas, ce don de séduction contrôlé est utilisé à des fins…maléfiques. Dans votre cas, ce n’est qu’une sorte « d’ora » magnétique qui attire certains désirs chez les hommes de cette espèce, précisa-t-il sans réussir à me rassurer.

- Mais ses sentiments…

- Ce pouvoir ne suscite qu’une certaine attraction purement physique. Mais ne contrôle en rien les élans imprévisibles du cœur. Si votre aimé est amoureux de vous, cela vient uniquement de lui.

Je ne pus retenir un soupire de soulagement. Rien ne m’aurait été plus insupportable que l’idée que cet amour ne puisse être que le fruit d’un aspect démoniaque de ma personne.

- Mais, que signifie cette histoire de sentiments qui seraient mes plus grandes faiblesses, et cette allusion à la frontière entre l’ombre et la lumière? Cela ne semble rien présager de bon pour moi…

 

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- Ce texte est assez vague et énigmatique, et ma traduction du latin n’est peut-être pas excellente. Mais je crois comprendre, d’après mon interprétation personnelle, que chacune de vous se trouve à la frontière des deux camps. Vous possédez autant de bons pouvoirs que de néfastes, ce qui ne devrait donc pas influencer vos choix. Mais ces pouvoirs qui sommeillent en vous ne se réveilleront qu’en fonction de vos personnalités respectives. Pour ce qui est de vous, Jessica, la faille qui pourrait vous faire basculer dans un camp ou dans l’autre serait l’amour…ou plu précisément, la passion.

J’avais un peu de mal à comprendre comment l’amour pourrait être une faille, mais je gravai tout de même cet avertissement dans ma mémoire, espérant ainsi ne pas être prise au dépourvu si ces prédictions se révélaient exactes.

- Et pour nous? Quelles sont les faiblesses qui pourraient nous faire basculer du mauvais côté? S’empressa de questionner Dylane.

- Ce texte est assez incomplet, il en manque malheureusement une partie qui a été effacée par le temps. La dernière phrase de cette prophétie est inachevée, mais elle semble faire la description d’une seconde Kelowe. Laquelle? Je n’en ai aucune idée. Laissez moi vous la lire…

 

"…Et l’une de ses sœurs sera corrompue par la haine,

Tout aussi dangereuse que l’amour, elle affaiblira les limites de son âme entre le bien et le mal, et si celle-ci n’était pas Contrôlée, détruirait tout ce qu’il y aurait de bon en elle…."

 

…et la prophétie s’interrompt ici. Je ne puis donc vous dire de laquelle d’entre vous il s’agit. Ce que je sais, c’est que quoi qu’il puisse être écrit, il vous restera toujours votre libre arbitre.

 

 

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- Mais celle dont la haine est la faiblesse risque plus que les autre de mal tourner, n’est-ce pas? Insista-t-elle inquiète.

- Pas forcément. La haine n’est pas un bon sentiment, et c’est pour cela qu’on s’en méfie et qu’on peut se battre contre elle. Alors que l’amour peut être traître et se transformer en haine sans que l’on s’y attende.

Au fond de moi, l’idée que je puisse un jour devenir mauvaise par amour ou pour toute autre raison m’apparaissait impossible. Non, je me connaissais suffisamment pour ne pas douter, je n’étais certainement pas parfaite, mais jamais Salan ne saurait me convertir à sa vision du monde.

«  Je suis sûre qu’il s’agit cette blondasse d’Alicia, plus « salaniste » qu’elle je ne connais pas!  » Ne put s’empêcher de penser Gabrielle, suffisamment fort pour envahir l’esprit de Dylane et le mien par l’acidité de son sentiment.

- Mais rassurez-vous, j’ai toute confiance en vos âmes. D’autres prophètes moins reconnus ont prédit la victoire de Gabriel, et bien que les avis divergent sur la question, je me plait à croire qu’ils aient raison. Frère Colin, qui était l’un des précieux disciples de l’Abbé Adamius a même écrit: « Gabriel détrônera ses adversaires et règnera sur le monde en maître absolu ». Cette phrase, gravée sur l’une des pierres du monastère me donne bon espoir que vous saurez user de vos pouvoirs à bon escient. Insista-t-il. Wells était décidément très déterminé à nous convaincre.

- Mais, y a-t-il d’autres prophètes qui aient prédit le contraire? Interrogea soudain Gabrielle d’une petite voix intimidée.

Sa question, bien que pertinente, sembla mettre le vieux professeur très mal à l’aise, son sourire enthousiaste disparut soudain, laissant place à un regard soucieux et contrarié.

- Et bien, pour être honnête, il y a bien quelques farfelus qui ont émis l’hypothèse que peut-être, votre avènement puisse aboutir à… un chaos. Mais aucunes de leurs autres prophéties n’ont pu être vérifiées jusqu’à présent et je préfère rester prudent quant à la pertinence de leurs visions.

Wells semblait se refuser à cette éventualité, et sa foi en nos âmes risquait peut-être de fausser quelque peu son objectivité.

 

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- Mais, que disent exactement ces prophéties? Auriez vous ces textes en votre possessions, insista-t-elle.

Le professeur se leva à contre cœur et s’éloigna au fond de la bibliothèque, chercher cette seconde prophétie qu’il n’avait certainement pas envisagé devoir nous présenter lorsqu’il avait imaginé notre rencontre.

«  Il manque totalement d’impartialité, et je doute que ses croyances soient les seules que nous devrions prendre en compte. Fis-je remarquer à mes amies.

- Tu as raison, il croit en ce qu’il veut croire, mais ce n’est pas de cette manière qu’il nous préparera le mieux à ce qui nous attend.

- Je suis d’accord avec Dylane, si nous ne voulons pas faire les mauvais choix, il est important que nous ayons connaissance des différentes possibilités. Nous ne saurons pas affronter des dangers auxquels nous ne sommes pas préparées… »

Wells réapparut enfin, les mains serrées autour d’un livre comme si il cherchait à l’empêcher de s’ouvrir. Il hésita un instant puis se résolut enfin à le lire.

- Voici le livre des Prophéties du Mal, écrits pas Sammael. Je tiens à vous prévenir que beaucoup des prédictions faîtes par lui ne se sont jamais réalisées. Il ne faut donc pas y prêter trop d’importance…Je vais vous lire le passage qui vous concerne puisque vous y tenez tant…

 

 

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« L’équilibre du monde tel que nous l’avons toujours connu, s’effondrera, laissant place au chaos et à l’anarchie. Un trop grand pouvoir entre des mains humaines ne saurait engendrer que le pire que l’on puisse envisager. L’avènement des Kelowes annoncera la fin de ce qui ne doit être rompu. Aucune des deux forces ne pourra se réjouir de la victoire espérée. Le sang et les larmes scelleront ce duel et la fin des enfants du Créateur… »

 Le reste du texte est illisible car cet ouvrage a beaucoup souffert. Mais ces quelques lignes suffisent à entrevoir l’idée générale de ce pessimiste Sammael. Chacune de ses prophéties ne mènent qu’à l’Apocalypse. Il devait être Témoin de Jéhovah! Se risqua-t-il à plaisanter d’un air dédaigneux devant l’expression horrifiée qui se peignait sur nous visages.

Un gémissement plaintif et plein de désespoir résonna soudain dans mon esprit. Je me tournai précipitamment vers Dylane et Gabrielle, inquiète, cherchant la quelle de mes deux amies pleurait ainsi intérieurement.

Mais bien que désorientées, aucune d’elles ne semblait exprimer une pareille émotion de souffrance. Je compris à leurs regards surpris qu’elles aussi avaient entendu ces cris de détresse. Et ce fut Dylane la première qui comprit l’origine de cette voix dans nos têtes.

«  Alicia! Elle a tout entendu. Elle nous écoutait sans rien dire depuis tout à l’heure. »

 

 

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Je n’imaginais pas l’effet que ces révélations, déjà très difficiles à entendre pour nous trois, pouvaient avoir provoqué en elle. Son refus d’accepter ce qui nous arrivait et sa solitude à l’affronter devaient aggraver sa terreur.

«  - Alicia, tu nous entends? Je t’en prie réponds nous, l’appelai-je intérieurement, suivie par Dylane qui tenta de l’apaiser à son tour.

- Calme toi, cette prophétie se trompe, Wells a raison, tout se passera bien…

- NON! Je refuse! Je ne veux pas être un Kelowe, je ne veux pas être mêlée à toutes ces histoires diaboliques, je veux qu’on me laisse tranquille! Hurla-t-elle à bout de nerfs dans nos esprits avant de disparaître à nouveau, avant de nous fermer l‘accès à ses pensées pour de bon.

Wells comprit à notre agitation que quelque chose n’allait pas.

- Que se passe-t-il? Avez-vous eu une vision?

- Non, c’est Alicia. Elle vous a entendu et elle est terrifiée. Elle n’accepte pas toutes ces responsabilités si soudaines…

Malgré sa connaissance en nos capacités, le professeur ne put contenir une expression fascinée sur son visage en comprenant que nous communiquions par la pensée.

- C’est fabuleux! Extraordinaire… Vous êtes déjà si puissantes…

Wells se ressaisit et reprit immédiatement son air grave.

- Vous devez la retrouver et l’aider par votre amour de sœurs. Il faut que vous soyez unies, c’est primordial!

- Mais si elle refuse notre soutien?

- Elle finira tôt ou tard par l’accepter. Elle ne pourra continuer indéfiniment à vous éviter. Elle a besoin de vous, c’est plus fort qu’elle…Et vous aussi, vous avez besoin d’elle.

 

 

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L’atmosphère se fit soudain très pesante autour de nous, un silence désagréable s’installa dans la bibliothèque. Cette apparition inattendue d’Alicia et la détresse qui avait émané de sa voix avait laissé un profond malaise.

La sonnerie de mon téléphone portable retentit brusquement dans mon sac, provocant une réaction de sursaut général. Le numéro de Théo s’afficha et me ramena immédiatement à la réalité, hors de cette cave lugubre chargée de mystère et de magie.

- Allo?

« - Jessica où es-tu? J’ai essayé de te joindre à la maison ce midi mais tu ne répondais pas, je commençais à m’inquiéter…. »

- Oh, oui je suis désolée, j’ai oublié de te prévenir que je mangeais chez une amie. Il ne fallait pas t’inquiéter…

« - Tu n’es pas en cours cet après midi? »

- Euh…notre professeur de biologie était absent, donc j’en profite pour faire quelques recherches à la bibliothèque.

Après tout, ce n’était qu’un demi mensonge, puisque j’étais entourée de livres, me dis-je pour atténuer le sentiment de culpabilité qui m’envahissait un peu plus à chaque fois que je lui cachais la vérité. Je détestais lui mentir, mais il était déjà suffisamment inquiet à mon sujet pour qu je ne le mêle à toute cette histoire incroyable.

« - Oh, ça me rassure. Avec tous les petits ennuis qui te sont arrivés ces derniers temps, je me fais rapidement des films pour un rien…Je rentrerais tôt ce soir, on se commandera une pizza de ton choix autour du film que tu voudras. »

- Oh, c’est adorable! Ça sera une quatre fromages comme d’habitude! Et pour le film, laisse moi y réfléchir… Je ne vais pas pouvoir rester plus longtemps au téléphone car tu sais que c’est interdit à l’intérieure du lycée. Et la documentaliste commence à me fusiller du regard…

« - Oh oui je suis désolé, je ne veux pas que tu sois punie par ma faute. Si les flics se mettent à inciter la jeunesse aux infractions où va-t-on? A ce soir alors…Je t’aime ».

- Moi aussi je t’aime…

 

 

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Tous les regards étaient fixés sur moi, curieux devant ces démonstrations de tendresse fraternelles.

- C’était Théo. Je n’ai pas fait attention à l’heure…On va être obligées de reprendre la route si je ne veux pas qu’il rentre à la maison avant moi.

Wells sembla sincèrement contrarié à l’annonce de notre départ, comme une jeune mariée dont la cérémonie aurait été écourtée par une averse soudaine. Il avait attendu ce jour depuis tellement d’années, reclus dans sa cave avec pour seuls amis, ses vieux bouquins et son fidèle Ting. J’avais de la peine pour lui, ce fardeau familial semblait être très lourd à supporter, et même dangereux. Sa mission n’avait laissé aucune place à sa vie ni même à son épanouissement personnel. Et je n’étais pas certaine de mériter un tel sacrifice, quelle que puisse être ma destinée.

- J’espère que vous reviendrez me voir. Et surtout, que vous soyez quatre la prochaine fois que je vous reverrais. Je sais que je ne détiens pas la partie la plus utile à vos questionnements de la prophétie…mais si je peux vous aider par mes conseils, être votre guide, cela serait un grand honneur pour moi.

 

 

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- Vous nous avez beaucoup aidé. C’est rassurant de rencontrer quelqu’un qui sache réellement ce que nous sommes et ce que nous réserve ce nouveau monde qui s’ouvre à nous. Nous vous sommes infiniment reconnaissante. Le remerciai-je sincèrement.

- Et rassurez-vous, nous reviendrons vous voir pour vous assaillir de tout un tas de questions! Je n’en n’ai pas fini avec vous, ajouta Dylane en lui adressant son plus délicieux sourire, ne pouvant réprimer son empathie pour ce vieil homme qui nous avait consacré sa vie.

Son visage s’illumina à l’idée de nous revoir et d‘avoir pu se rendre utile.

Et ce fut avec le regard chargé d’une profonde émotion qu’il nous dit au revoir, avant que Ting ne nous raccompagne à l’étage.

Le contraste saisissant de la lumière du jour et l’air frais de l’extérieur me fit l’effet d’être sortie d’un rêve, comme si l’obscurité de cette cave pleine de mystère nous avait plongé dans un monde hors de la réalité.

- Ce fut un grand honneur, et un plaisir de vous rencontrer, nous salua Ting en s’inclinant respectueusement avant de nous laisser partir.

- Pour nous aussi, lui répondit Dylane d’un air taquin. Je n’oublierais jamais qui m’a appris à voler!

Un long sourire amusé s’étira sur son visage, rougissant encore de la manière dont il nous avait accueilli.

- Promettez moi de revenir nous voir. Le Professeur en a vraiment…besoin. Vous êtes en quelque sorte, sa raison de vivre…

- C’est promis.

 

 

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Le chemin du retour fut des plus animé. Dylane s’inquiétait de la prophétie de Sammael, Gabrielle quand à elle semblait plutôt toute excitée par l’importance des pouvoirs que nous prédisait celle de l’Abée Adamius. Et moi, je retournais sans cesse cette troublante révélation sur ma soit disant plus grande « Faille »: l’amour. Je n’arrivais toujours pas à comprendre en quoi mes sentiments pourraient se révéler si menaçant pour la suite de mon évolution. J’avais encore du mal à réaliser la gravité de ces responsabilités si soudaines et abstraites qui s’étaient abattues sur mes épaules. Ma vie était en train de changer si vite…mais moi, j’étais toujours la même. Juste une fille quelconque de 17 ans, pleine de rêves et d’incertitudes comme toute les adolescentes de son âge. Et même si il m’était souvent arrivé de fantasmer une existence palpitante et pleine d’aventure, je comprenais à présent que pour être magiques, les rêves devaient ne rester que des rêves. J’avais besoin de stabilité et de frontières entre mon monde imaginaire et celui dans le quel je vivais, avec mes habitudes, mes repères… Tout cela était peut être un peu trop pour moi, et bien que je tentais de ne pas le laisser transparaître devant mes deux amies, j’avais peur de l’avenir.

Nous étions presque arrivées à destination lorsque j’abordai un sujet délicat qui me tenait à cœur.

- J’aimerais bien pouvoir me confier sur toute cette histoire à Jeremy…annonçai-je sans détour.

 

 

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- Il en est hors de question! Trancha Dylane, comme si toute négociation était inutile.

- Pardon? Je pense que c’est un sujet qui doit être discuté, ce n’est certainement pas en me donnant un ordre sur cet air autoritaire que tu m’empêcheras de prendre mes décisions!

- Tu vois, ta plus grande faiblesse apparaît déjà! Ça promet…

- Oh! Sale peste! Tu n’as pas le droit de te servir de cette vieille prophétie préhistorique pour m’accuser d’être faible. Ce n’est pas parce que cette partie du texte est incomplète que cela signifie que tu n’as pas tes faiblesses toi aussi. Et si ça se trouve, c’est peut-être toi la « fille pleine de haine », tu as une bonne tête de terroriste! Renchéris-je.

- Alors là…

- Non pitié, vous n’allez pas recommencer! Coupa Gabrielle exaspérée. Dylane, tu arrêtes de provoquer Jess avec ce genre de commentaire, et toi ne jettes pas de l’huile sur le feu en lui répondant sinon on en a encore pour une heure de crêpage de chignon!

- Mais c’est elle qui… Tentai-je vainement d’argumenter face à la nouvelle assurance de gaby.

- Stop! Reprenons le problème abordé. Tu aimerais confier ton secret à celui que tu aimes et qui t’a fait suffisamment confiance pour te confier le sien, ce qui est légitime. Et toi Dylane, tu pense que ce n’est pas une bonne idée, alors expose nous tes arguments?

Wow! Je n’avais jamais vu Gabrielle s’exprimer avec autant de fermeté! Dylane devait être toute aussi stupéfaite que moi, puisqu’elle ne tenta même pas de répliquer.

 

 

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- Je pense qu’il faut être prudentes, souvenez vous de ce que nous avaient dit Gaetan et Aurora. Nombreux seront ceux qui tenteront de nous corrompre ou d’influencer nos choix. Lorsqu’on saura que nous sommes les filles de cette prophétie, on risque d’avoir pas mal de nouveaux amis qui chercheront à nous utiliser…

- Jeremy n’est pas comme ça!

- Oui mais Jeremy est jeune et lui même influençable d’après ce que j’ai cru comprendre! Trancha Dylane d’un coup bas. Elle savait que je ne pouvais pas prétendre le contraire, ni même que je le connaissais mieux qu’elle, étant donné qu’elle n’ignorait aucune de mes pensées.

Je lui jetai un regard noir en comprenant à quelle situation elle faisait allusion.

- Il est totalement dépendant de son clan, et nous n’en savons pas suffisamment sur eux pour leur faire totalement confiance. Même si il semble évident qu’ils soient du « bon côté ». Gaby et moi-même en savons autant que toi sur eux, puisque malheureusement nous partageons ton esprits. Mais seulement d’après les récits subjectifs de Jeremy. Ajouta-t-elle d’une voix moins provocante, espérant ainsi me convaincre.

- Je lui fais confiance…

- Moi aussi, je ne doute pas de sa sincérité ni de son dévouement pour toi. Je ne pense pas qu’il pourrait nous nuire, du moins pas volontairement. Donne nous déjà un peu de temps à nous trois…enfin je veux dire à nous quatre, avant de lui parler de tout ça. Ce n’est pas un secret que tu dois révéler sur un coup de tête. Alors je ne pense pas que tu puisse te permettre de risquer notre sécurité à toutes en lui révélant.

- Mais il sait déjà que Gaby et moi communiquons par la pensée…

- Mais ce n’est par pour autant qu’il se doute que tu es Kelowe, il n’en a peut être même jamais entendu parlé.

 

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