Chapitre 7 (partie 4)

 - Je comprends ton besoin d’être honnête avec lui, mais Dylane a raison. Accordons nous un peu de temps avant de mettre de nouvelles personnes dans la confidence. Ce secret ne concerne pas que toi, mais nous implique toutes les trois, ajouta Gabrielle.

- Toutes les quatre! Rectifia Dylane.

- Oui, enfin bref. Nous n’avons aucun ordre à te donner, mais je pense que ce genre de décision doit être prise d’un commun accord.

- Oui, on est une équipe, et tout ce qui concerne cette prophétie doit être approuvé par la majorité. Confirma Dylane d’un air désolé mais résolu.

Bien que cette décision ne fût pas celle que j’avais espéré, je devais bien reconnaître qu’elles avaient raison. Mais je ne supportais pas l’idée de laisser ainsi le dernier mot à Dylane, et surtout qu‘elle puisse avoir raison. Question de fierté!

- C’est pour ça que je vous ai demandé votre avis. Mais comme vous l’avez si bien dit, on doit discuter et certainement pas décréter une interdiction sans négocier avant, comme l’a fait Dylane tout à l‘heure!

Et voilà, finalement j’avais tout de même réussi à l’avoir ce dernier mot! Cela allait tout de même être très difficile pour moi de garder ce secret. Je me connaissais suffisamment pour redouter mes incontrôlables paroles sous le coup de l’impulsivité. Mais j’allais devoir apprendre à tenir ma langue, si cela était possible...

 

 

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Théo ne rentra à la maison qu’une heure après moi, mais je fus soulagée de ne pas avoir eu à courir pour le devancer. Je voulais éviter de me mettre dans une situation qui m’obligerait à lui mentir encore, je préférais de loin les omissions, moins culpabilisantes. Je décidai de lui préparer l’un de se gâteaux préférés en l’attendant, comme si ce petit geste pouvait atténuer mon impression de le trahir. J’avais besoin de me faire pardonner. Ou plutôt, de me pardonner moi-même.

Lorsqu’il arriva enfin, je l’entendis grogner de gourmandise à l’odeur du chocolat et de la noix de coco à peine sortis du four qui embaumait la maison.

- Toi, tu as quelque chose à me dire. Et tu veux m’amadouer avec du chocolat, je me trompe?

- Oui tu te trompes, j’avais juste envie de te remercier d’être resté près de moi hier. Tu as été vraiment trop mignon, et tu n’as même pas bronché lorsque j’ai repassé pour la troisième fois la vidéo Le temps d‘un automne. Alors tu l’as bien mérité je crois!

- Non, j’ai surtout du mérite pour avoir accepté la séance d’épilation des sourcils avant le masque à l’argile que tu m’as laissé durcir sur la face. Kyle s’est moqué de moi au travail quand il a vu le massacre que tu as fait, il m’appelle "inpecteur la chochotte" maintenant.

- Oh! Mais ils sont magnifiques tes sourcils, j’ai fait un véritable travail de pro. Et crois moi, il y avait du boulot! Tu étais à la limite du mono-sourcil. Kyle est juste jaloux.

Théo s’approcha dangereusement près du gâteau fumant.

- Pas touche! C’est pour le dessert.

- Je veux juste goûter…

- J’ai dis non!

- Sœur tyrannique!

- Frère despotique!

- Bon, je nous commande une quatre fromage? Où est le numéro du livreur?

- Je m’en occupe, toi, vas t’installer confortablement sur le canapé et te détendre un peu. Tu en as bien besoin en ce moment.

- Je vais me faire servir? C’est une excellente idée, on devrait faire cela plus souvent!

 

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Je m’apprêtais à composer le numéro du livreur lorsqu’on sonna à la porte.

- Tu attends quelqu’un? Demanda Théo l’air surpris.

- Euh…Non je ne crois pas, répondis-je incertaine.

Je me dirigeai alors vers la porte d’entrée, curieuse de savoir qui pouvait bien nous rendre visite à une heure pareille.

Quelle ne fut pas ma surprise, lorsque je reconnus Alexis Kain, le ténébreux jeune homme qui avait généreusement acheté toutes mes toiles le week-end dernier. Je me souvins alors de l‘invitation à dîner que j‘avais accepté ce jour là. Celle-ci m’était totalement sortie de la tête après cette semaine particulièrement mouvementée. Prise au dépourvue, je me figeai alors, incapable de dissimuler mon étonnement à le voir.

- Bonsoir mademoiselle Lorens, c’est un plaisir de vous revoir enfin, me salua-t-il poliment en saisissant galamment ma main pour l’effleurer d’un baiser courtois. Son regard, toujours aussi intense et troublant que lors de notre première rencontre me fit perdre tous mes moyens, et je ne pus m‘empêcher de bafouiller, honteuse d‘avoir put oublier ce rendez-vous…

 

 

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- Mr Kain!…Quelle agréable surprise de vous voir…enfin je ne veux pas dire surprise…puisque ce rendez-vous étais prévu et que…je vous attendais bien évidemment. C’est juste que je ne me souvenais plus de l’heure que nous avions prévu et…

Je m’enfonçais un peu plus dans le ridicule à chaque paroles, lorsque Théo nous rejoint juste à temps pour m’éviter d‘avoir à improviser d‘autres conneries.

- C’est un ami à toi? Me demanda-t-il, surpris de recevoir la visite d’un élégant inconnu à cette heure si tardive.

- Euh…Oui, c’est Mr Kain, le généreux mécène qui a acheté toutes mes peintures…Nous avions rendez vous ce soir.

Alexis s’avança plein d'assurance vers mon frère et lui tendit la main en s’inclinant poliment ;

- Bonsoir Mr Lorens. Je me présente, Alexis Kain pour vous servir. Je suis un grand collectionneur d’œuvres d’art et j’ai eu le plaisir de découvrir le prodigieux talent de la merveilleuse artiste qu’est votre jeune sœur. Nous avions rendez-vous ce soir pour un dîner professionnel, dans l’idée de pouvoir discuter de cette collection très prometteuse. Mais il me semble que Jessica ait oublié ce rendez-vous.

 

 

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- Oh! C’est donc vous le généreux acheteur! Mais entrez je vous en prie, je suis sincèrement navré pour Jessica, elle est tellement tête en l’air… S’excusa Théo d’un air confus en me foudroyant d’un regard réprobateur avant de l’inviter au salon, sans cesser de se confondre en excuses pour mon étourderie.

- Ce n’est pas grave, je comprends très bien que ce dîner ait pu lui sortir de l’esprit. Elle avait certainement de nombreuses préoccupations plus essentielles pour sa première semaine de rentrée. Mais je ne voudrais surtout pas vous importuner par ma visite impromptue. Nous pourrions reporter ce rendez-vous à une date qui vous conviendrez mieux?

Prise au dépourvue et troublée par l’intensité de ses yeux sombres fixés aux miens avec insistance, il me semblait inconvenant de déplacer ce rendez-vous. Je ne pouvais me permettre tant d’ingratitude envers mon mystérieux bienfaiteur. Mais je réalisai soudain combien ma dégaine vestimentaire très peu soignée, pouvait le dissuader de se montrer à mes côtés. Le contraste entre son élégance raffinée et mon style de clocharde devait être suffisamment embarrassant pour le décourager à me sortir.

- Non! Je suis vraiment désolée. Ce soir sera parfait. Je vais juste vous demander de patienter un instant, le temps que je mette une tenue un peu plus présentable.

- Ne vous donnez donc pas tant de mal, je vous assure que vous êtes ravissante quoi que vous portiez. Me répondit-il d’un ton charmeur en me fixant plus intensément encore, un petit sourire malicieux au coin des lèvres. Cet Alexis était vraiment un très bel homme, il se dégageait de lui quelque chose de mystérieusement séduisant, mais tout aussi inquiétant sans que je puisse me l’expliquer.

 

 

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Théo avait l’air tout aussi charmé par notre invité, qui ne semblait étrangement pas éveiller en lui son habituelle méfiance. Et c’est tout naturellement qu’il invita celui-ci à s’installer sur le canapé, aussi familièrement que si il avait été un vieil ami.

- Je peux vous offrir quelque chose à boire? Une bière? Un verre de vin?

- Non merci, c’est bien aimable à vous de m’accueillir aussi chaleureusement et je serais ravi de faire plus ample connaissance une prochaine fois. Mais j’ai réservé une table dans l’un des meilleur restaurant français de la Carter’s Hill et je crains que nous ne soyons déjà en retard malheureusement.

- Oh! Un restaurant français? Ne serais-ce pas le « Champ Élysée »?

- Effectivement. Il se trouve que les restaurants dignes de ce noms sont assez rares dans ce genre de petites villes, mais celui-ci est excellent.

- Et bien! Jess à beaucoup de chance que vous l’ayez invité, j’espère qu’elle saura se tenir convenablement, plaisanta mon frère en m’adressant tout de même un regard insistant qui se voulait des plus explicites.

J’abandonnai un instant notre invité pour m’éclipser dans ma chambre et me préparer plus correctement. Je n’avais pas le temps de réfléchir à la tenue la plus appropriée à cette invitation, et m’empressai d’enfiler la magnifique robe noire de maman. Celle-ci me donnerait à coup sur, une allure plus distinguée; Je me hâtai de discipliner ma chevelure qui ne semblait décidément pas très coopérative. C’était toujours la même chose, à chaque fois que j’avais un rendez vous important et que le temps me manquait, les épis et frisottis apparaissaient comme par enchantement. Après quelques tentatives bâclées pour me maquiller, je descendis enfin rejoindre notre invité au salon.

 

 

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Lorsqu’il me vit apparaître, les yeux noirs d’Alexis s’enflammèrent d’une lueur étrange, avides, semblables à ceux d’un animal affamé se retenant de bondir sur sa proie. Gênée, je détournai immédiatement mon regard, feignant de ne pas avoir remarqué le désir évident exprimé par le sien lorqu'il parcourut mon corps de bas en haut, sans aucune discrétion. La présence de mon frère ne semblait même pas lui inspirer la moindre retenue, et comble de ma surprise, Théo n’eut aucune réaction. Comme si il n’avait rien remarqué.

- Vous êtes sublime Mlle Lorens, si je puis me permettre de vous complimenter sur votre tenue, me gratifia-t-il respectueusement en contrastant la courtoisie de ses mots par l’indécence de ses intonations explicites.

Le regard de mon frère s’illumina soudain de colère lorsqu’il reconnut la robe qu’il m’avait interdit de porter hors de la maison. Les traits de son visage se tendirent, sa bouche s’entrouvrit, prête à crier sa désapprobation, lorsque Alexis se tourna vers lui.

- N’est-elle pas ravissante? Vous devez être très fière d’avoir une jeune femme aussi splendide pour sœur?

L’expression de colère s’évanouit instantanément du visage de Théo, qui se ravisa avec plus de douceur.

- Oui, je suis extrêmement fier de ma petite Jessi, c'est vrai qu'elle est magnifique.

Stupéfaite par cette réaction improbable de mon frère, je le dévisageai ahurie. Ce n’était pas son genre d’apprécier que je puisse ressembler à une jeune femme, et encore moins qu’un homme le lui fasse remarquer.

- Tu es certain que ça ne te dérange pas que je porte cette robe? Tu sais, si tu préfères que j’aille me changer je comprendrais… Tentai-je tout de même de le faire réagir.

 

 

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- Je suis persuadé que votre frère apprécie beaucoup votre tenue, elle est parfaitement apprpopriée à l'établissement où nous allons dîner, répliqua Alexis sans attendre, en lui adressant à nouveau un regard entendu et complice.

- Oui, Mr Kain a raison, cette robe te va à ravir. Tu ressembles beaucoup à maman habillée ainsi. Elle sera parfaite pour votre dîner de ce soir.

Quelque chose ne tournait pas rond, je sentais que cette réaction de sa part n’était pas normale et je commençais presque à m’inquiéter qu’il ne me crie pas dessus.

- Bien. Je pense que nous pouvons y aller dans ce cas. Je ne voudrais pas laisser une si charmante jeune femme mourir de faim plus longtemps.

Alexis me tendis galamment son bras et s’inclina pour saluer mon frère qui ne cessait de le regarder avec admiration.

«  Jessi, ce mec ne m’inspire pas du tout confiance. Je ne sait pas ce qu’il a fait à ton frère, mais sa réaction n’est pas normale. Tu as vu comment il le regarde, on dirait presque que Théo est tombé amoureux! Trouve une excuse, mais surtout ne vas pas avec lui! », s’écria soudain la voix inquiète de Dylane dans mon esprit.

«  Moi aussi je trouve qu’il y a quelque chose d’inquiétant chez ce type, mais il est trop tard pour reculer. Je ne peux pas me permettre d’être impolie après le chèque qu’il m’a signé… »

Ma réponse ne sembla pas la satisfaire, elle insista quelques instants, puis m’avertit qu’elle n’hésiterait pas à aller chercher Jeremy au moindre geste déplacé de cet homme étrange. Et pour une fois, je ne regrettais vraiment pas qu’elle se mêle ainsi de mes affaires. J’étais soulagée de ne pas être seule dans ma tête, certaine qu’il ne pourrait rien m’arriver sans que mes deux amies n’en soit informées.

 

 

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Alexis m’escorta jusqu’à sa voiture, une magnifique Porsche noire dont il s’empressa de m’ouvrir galamment la portière, fidèle à ses manières irréprochables de gentleman. Une fois à l’intérieure, je me tassai discrètement au fond de mon siège, cherchant à tout prix à éviter son regard en me concentrant sur le pare-brise. Ses yeux sombres, tels deux Onyx scintillants, me troublaient trop profondément à chaque fois qu’ils rencontraient les miens, et me donnaient cette étrange impression d’être complètement nue et vulnérable sous leur emprise.

Aucun de nous ne prononça le moindre mot durant les quinze premières minutes du trajet, et à certain moment je ressentis le poids de son regard qui m’observait avec insistance. J’avais beau détourner mon visage du côté de ma vitre, je le sentais peser sur moi comme une énergie froide et intrusive qui me picotait l’arrière de la tête jusqu’à m’en faire frissonner.

Percevant mon malaise évident, il tenta alors de me rassurer de sa voix grave et charmeuse.

- Je suis vraiment ravi que vous m’aillez accordé ce dîner en votre compagnie. Pour être honnête, j’attendais même cette soirée avec impatience, avoua-t-il soudain. Ce qui n’eut pour effet que d’augmenter mon sentiment de gène. J’osais un rapide coup d’œil dans sa direction et lui adressai un timide sourire.

- Merci. Vous êtes trop bien trop généreux avec moi, le remerciai-je sans trop savoir que dire. Je préférais éviter de lui répondre de manière trop enthousiasme, au risque qu’il ne l’interprète comme une réciprocité à son intérêt plus que "professionel" pour moi. Certes, il était tout ce qu’il y a de plus séduisant, et je n’étais pas insensible à son irrésistible beauté sombre, ni à son charme indéniable. Je devais bien reconnaître que cet Alexis avait tout pour plaire, mais je n’étais vraiment pas intéressée! Mon cœur était déjà totalement envahi par Jeremy, et rien ne pourrait l’en détourner.

- Oh, je ne suis pas si généreux! A vrai dire, je dois même avouer qu’une soirée à vos côtés est un plaisir très égoïste. Vous inviter n’a rien d’un acte de charité je vous l’assure, insista-t-il en me fixant d’un regard si intense que tous mes membres se mirent à trembler nerveusement.

Je sentais que quoi que je puisse lui répondre, il trouverait le moyen de détourner cette conversation courtoise en tentative séduction. J’étais très flattée par son intérêt évident à mon égare, mais si toute la soirée devait se dérouler ainsi… je risquai fort de devenir désagréable, car il était absolument hors de question que je cède à ses avances. Je m’abstins donc de répondre et détournai à nouveau mon regard, espérant qui ne détecterait pas le feu de mes joues.

- Vous semblez bien timide, j’espère ne pas vous avoir offensé par l’un de mes propos? Demanda-t-il d’une voix plus grave.

- Euh…non, tout va très bien, je suis juste très fatiguée…marmonnai-je en m’obstinant à ne pas à ne pas le regarder.

- Je ne voudrais surtout pas vous contraindre par ma présence. Je tiens à ce que vous ne vous sentiez redevable d’aucune obligation à accepter mon invitation, me dit-il alors sur un ton glacial qui me fit tressaillir en accélérant brusquement l‘allure de la Porsche. Apparemment irrité par mon attitude distante.

- Non je vous assure, c’est avec plaisir que je l’ai accepté, bafouillai-je nerveusement sans détourner mes yeux de la route. Mais je n’avais pas besoin de le regarder pour sentir ses yeux braqués sur moi me fixer avec impatience. Une vague de panique me submergea devant ce changement si soudain d‘attitude et le peu de prudence qu‘il semblait accorder à sa conduite.

 

 

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- Vous devriez regarder la route, me permis-je timidement de proposer, incapable de réprimer les tremblements dans ma voix.

- Ne vous inquiétez pas pour ma conduite, je maîtrise parfaitement mon véhicule. Mais si mon regard vous met mal à l’aise n’hésitez pas à me le signaler, me répondit-il sèchement, de plus en plus énervé par ma méfiance.

- Et bien, oui en effet. C’est très gênant de se faire regarder ainsi avec autant…d’insistance, sans vouloir être impolie. Et vu la vitesse à laquelle vous conduisez, je préférerais que vous vous concentriez sur la route devant vous! Osai-je alors lui répondre fermement, décidée à le remettre à sa place en relevant enfin mes yeux vers lui. Un petit sourire inquiétant s’étira sur ses lèvres.

Ses yeux noirs, durs et intenses, me dévisageaient avec plus d‘insistance encore, tout en accélérant l’allure de sa conduite. J’étais terrifiée mais tentais de ne rien laisser transparaître, feignant l’assurance pour soutenir son regard amusé. Nous nous défiâmes ainsi un instant qui me parut une éternité, une tension électrique et palpable s’intensifiant entre nous. Une énergie puissante semblait émaner de lui et me troublait au plus profond de mon être, son regard m‘envahissait d‘une sensation étrange et dangereuse. Comme si il avait exercé une sorte d‘attraction irrépressible, contre laquelle je n‘avait aucune volonté. Mon cœur s’emballait de plus en plus fort dans ma poitrine, je sentais mes membres tendus à l’extrême s’engourdir comme sous l’effet d’un mystérieux anesthésique. Je me sentais à la fois grisée par cette dangereuse montée d’adrénaline qui me serait la gorge, et terrifiée par l’effet surprenant que provoquait en moi ses yeux hypnotiques.

Puis soudain, ses traits se radoucirent et la voiture se mit à ralentir. Il détourna enfin son visage pour faire face à la route, reprenant son habituel sourire avenant comme si rien ne s’était passé.

Il me fallut quelques secondes pour me sentir à nouveau totalement lucide, réalisant soudain dans quel état de transe son regard avait su me plonger. Je ne comprenais pas ce qui venait de se produire entre nous, l’espace d’un instant j’avais eu l’impression de perdre tout contrôle sur moi-même, comme si cet Alexis au regard magnétique avait réussi à…m’envoûter.

 

 

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- Veuillez m’excuser. Je ne sais détourner mon regard de ce qui m’émerveille, mais je tenterais de ne plus vous indisposer. Pour ce qui est de ma conduite, la vitesse est l’une de mes mauvaises habitudes de conducteur solitaire, je vous remercie de me l’avoir signalé. Comment pourrais-je me faire pardonner? Me dit-il de sa voix douces et amicale.

En l’espace d’une seconde, il était redevenu l’homme distingué et courtois que j’avais rencontré. Avais-je halluciner cet autre visage de lui? S’était-il réellement passé quelque chose d’étrange entre nous? J’étais troublée par ce changement si brutal d’attitudes contradictoires, mais je sentais ma curiosité prendre la pas sur mon sentiment de méfiance, cet Alexis Kain commençait sérieusement à m‘intriguer. Cet homme dégageait quelque chose de fascinant, et malgré toute la crainte qu‘il m‘inspirait, je ne réussissais étrangement plus à décrocher mon regard de lui. A présent qu’il ne me regardait plus, je profitai de sa concentration sur la route pour le détailler  plus attentivement. Ses traits étaient d’une telle finesse, son teint mate délicieusement doré, et ses yeux noirs à la fois doux et féroces brûlaient d‘une intensité pleine de malice et d‘une redoutable intelligence.

- Ce n’est rien, je vous excuse. Je ne me permettrais pas de vous faire le moindre reproche après la générosité dont vous avez fait preuve envers moi, répondis-je sincèrement. Mais si vous insistez pour vous faire pardonner, j’avoue que j’aimerais bien en savoir un plus sur vous, osai-je demander. Que faites vous ici dans cette petite ville perdue? Un homme de votre classe détone quelque peu avec le reste des habitants…

 

 

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Il m’adressa un sourire amusé, apparemment ravi de ma soudaine curiosité.

- Oh, il n’y a pas grand-chose à raconter sur moi. Je ne suis qu’un héritier qui disperse sa fortune familiale dans sa passion pour l’art et les voyages. Rien de bien trépidant. Je suis certain qu’il serait bien plus intéressant de discuter de vous.

- De moi? Non je ne suis qu’une jeune fille quelconque, semblable à toutes les autres. Mais vous par contre…vous évitez bien ma question. Que faite-vous à Old Hill? Insistai-je, bien décidée à percer les mystères de mon bienfaiteur.

- La famille Kain possède un très anciens manoir à la sortie de la ville. Il est chargé de l’histoire et des souvenirs de mes ancêtres, et c’est ici que je réunis la plus importante partie de ma collection d’œuvres d’art. Cela serait d’ailleurs un grand plaisir pour moi de vous la faire visiter…

Un large sourire chargé de sous entendus s’étira sur ses lèvres et je fis mine de ne pas l’avoir remarqué. J’étais persuadée que derrière ce masque courtois et avenant, et ces réponses trop évasives, se cachaient de nombreux secrets. Il y avait quelque chose de différent chez lui, et mon intuition me criait de ne pas me fier aux apparences qu’il tentaient de me montrer. J’allais insister lorsque la Porsche se mit à ralentir, je constatai que nous étions déjà sur le parking du restaurant.

Alexis s’empressa de faire le tour de sa voiture, de sa démarche féline et aérienne pour venir ouvrir ma portière. Il me tendit galamment sa main pour m’aider à sortir.

Lorsque mes doigts rencontrèrent les siens, je sentis un frisson glacé se répandre dans tout mon être, telle une délicieuse et vertigineuse électrocution entre nos mains. Sa peau était douce et tiède, ses yeux noirs rivés aux miens me fixaient avec tant d‘intensité que j‘eus l‘impression d’être aspirée en eux. Nous restâmes un instant immobiles et silencieux, à nous observer mutuellement sans rien dire. Paralysée par la force envoûtante qui émanait de son regard, je n’arrivais plus à penser ni à agir.

 

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Il ne m’avait toujours pas lâché la main, et j’avais l’étrange impression que ce contact entre nous lui permettait de me contrôler, et d’exercer sur moi cette même attirance que j’avais ressenti quelques minutes plus tôt sur la route. Je n‘arrivais plus à détourner mes yeux des siens, en fait je n’en avais même pas envie, il était si beau, si envoûtant… Je me sentis soudain saisie de vertiges. Alexis se rapprocha alors un peu plus près de moi, sans relâcher la dangereuse emprise de son regard sur le mien captivé.

Qu’allait-il essayer de me faire? Pourquoi mes jambes ne m’obéissaient-elles plus? Incapable de réagir, je tentais en vain de luter contre l‘attraction qu’il suscitait en moi. Je voulais m’enfuir, le repousser…mais ma volonté n’avait plus aucun contrôle sur mon corps possédé. Son visage était à présent si près du mien…

La porte du restaurant s’ouvrit alors brusquement derrière nous, me ramenant immédiatement à la raison.

Encore sous le choc, et très embarrassée par cette étrange proximité entre nous, je m’éloignai vivement de lui et ôtai ma main de la sienne. J’étais essoufflée, mon cœur continuait à tambouriner violemment dans ma poitrine, mes joues enflammées de honte. Que venait-il de se produire entre nous? Se pouvait-il qu’Alexis ait usé d’un pouvoir similaire au mien pour paralyser mon esprit? Il n’avait pourtant pas dit le moindre mot pour m’hypnotiser, alors pourquoi avais-je ressenti ce sentiment étrange... comme si plus rien d’autre que l’abysse de ses yeux n’avait existé autour de moi.

 

 

 

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Non! Tout cela était dans ma tête! J’étais encore en train de me faire des films. Personne ne pouvait m’hypnotiser, pas même le si puissant Conrad. Mon malaise était certainement dû à l’effet du stress que j’avais eu un peu plus tôt, lorsque la Porsche avait roulé si vite… Je ne supportais vraiment pas les sensations fortes!

Alexis m’observait d’un air perplexe, et je réalisai combien mon attitude, et l’expression de mon visage devaient lui avoir semblé…bizarres.

Confuse, je me détournai de lui le regard baissé et m’avançai vers l’entrée du restaurant, espérant que le feu de mes joues se dissipe avant notre prochain face à face. Je me sentais tellement ridicule, et craignais de subir une nouvelle « absence » du même genre durant le dîner.

Étais-je en train de perdre la tête? Un effet secondaire de mes pouvoirs? Je devais tout faire pour ne rien laisser paraître de mon trouble devant lui, par fierté, mais surtout pour ne pas risquer de passer pour une folle si tout cela n’avait été que le fruit de mon imagination trop fertile. Avec tout les évènements étranges qui m’étaient arrivés ces derniers temps, il était concevable que j’en subisse le contre coup psychologique. Je tentais alors de reprendre contenance au plus vite, et inspirais profondément avant de passer la porte d’entrée.

 

 

 

 

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Le restaurant était somptueux et correspondait parfaitement à l’idée que je m’étais faite des établissements français. Une vaste pièce divisée en petit salons privés soigneusement décorés dans des tons bleu nuit et argent, encerclait un majestueux piano à queue où s’exerçait un musicien professionnel. Je n’avais jamais eu l’occasion de dîner dans un endroit si raffiné, étant plus habituée aux fast-food et à la gastronomie familiale des petits restaurants sans prétention. Un homme en smoking noir très élégant vint immédiatement nous accueillir à l’entrée, et nous gratifia de ses manières les plus cérémonieuses lorsqu’il reconnut Alexis. Celui-ci devait être un habitué de la maison, et il sembla fort amusé par l’expression ébahie que trahissait mon regard en découvrant chaque détails de ce luxueux restaurant.

Nous fûmes placés sans attendre à une petite table isolée au fond de la salle, cachée par un ravissant petit paravent de bois finement sculpté.

Alexis me tira galamment ma chaise pour m’inviter à m’asseoir avant de s’installer face à moi. Il semblait ravi de me voir aussi impressionnée par tout ce luxe inhabituel. J‘étais totalement éblouie par la perfection des détails minutieusement travaillés de chacune des pièces qui composaient la décoration de ce restaurant.

- Waouh! C’est vraiment…magnifique ici! Mais, ne serait-ce pas des verres en cristal? M’exclamai-je bêtement, en inspectant l’étincelant service disposé devant nous.

- Oui, c’est exact. Et les couverts sont argent. N’étiez-vous jamais venue dîner ici? Demanda-t-il en exagérant son air blasé par ce luxe qui semblait lui être si familier.

 

 

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- Non, jamais. Il m’est arrivé de passer devant le restaurant, mais les prix affichés sur la carte extérieure sont assez dissuasifs…

- Je suis ravi d’avoir pu vous le faire découvrir. C’est un réel plaisir que de pouvoir admirer vos yeux s’écarquiller. On dirait une enfant découvrant ses cadeaux au pied du sapin, c’est délicieux, dit-il sur le même ton que si il avait tenu des propos salaces.

Chacun des mots et regards qu’il m’adressait semblaient chargés de sous entendus et de double sens obscènes. Je réalisais combien il allait m’être difficile d’affronter ses yeux tout au long de la soirée. Je fus profondément soulagée que le serveur ne traîne pas à nous porter la carte, et en profitai pour me cacher derrière en prenant bien tout mon temps pour choisir mon entrée.

Je n’avais jamais vu de carte pareille! Les lettres, d’une calligraphie impeccable, étaient gravées en relief à la feuille d’or. Et les noms des plats proposés étaient tout aussi surprenants; « Ronde de foie gras trois façons», «  Papillote de Cabillaud et sa Julienne de légumes ensoleillés », «  Noix de Saint Jaques et son velouté de poireaux »…

Mais ce qui me surpris le plus, fut de n‘y trouver aucun prix. Je m’étonnais qu’un établissement aussi pointilleux puisse oublier un élément aussi important sur ses menus. C’était pourtant la première chose que je regardais avant de choisir une commande, et puisque je ne connaissait aucun de ces plats je craignais de faire un choix trop onéreux.

- Vous semblez perdue. Puis-je me permettre de vous conseiller, proposa Alexis devant mon air indécis.

- Euh…oui, ça m’arrangerais. Je ne sais vraiment pas quoi choisir.

- Je vous recommande le tartare de saumon aux agrumes. C’est un plat extrêmement fin et très savoureux. Enfin, si vous aimez le poisson bien sur?

- Oui. Cela me convient parfaitement, je vous fait confiance. Je dois vraiment avoir l’air ridicule…Vous ne devez pas avoir l’habitude de fréquenter des femmes impressionnées devant de simples verres et un menu. J’ai l’air d’une paysanne… Marmonnai-je honteuse.

- Non, ne dîtes pas ça. C’est bien plus agréable d’inviter une dame, capable d’apprécier à sa juste valeur ces petites choses que moi-même je ne sais plus voir. Il n’y a rien de plus ennuyeux qu’une femme blasée de tout. J’espère avoir de nombreuses autres occasions de vous surprendre. Me dit-il en esquissant un sourire chargé d‘insinuations.

C’était la première fois qu’un homme tentait de me séduire de la sorte, et pour être honnête j’en étais très flattée. Surtout venant d’un homme aussi séduisant que Alexis. Mais cela me mettait aussi terriblement mal à l‘aise car je savais pertinemment que rien n‘était possible entre nous. Il n‘y avait qu‘une seule place dans mon cœur et elle appartenait à Jeremy. De plus, malgré toute sa générosité et ses attentions à mon égare, Alexis ne m’inspirait pas du tout confiance. Il y avait vraiment quelque chose d’inquiétant chez lui, dans son regard… Mon intuition me disait de me méfier de cet individu au charme dangereux. Je préférai alors réorienté la conversation sur un sujet qu’il ne pourrait dévier.

- Vous désiriez donc que nous discutions de mes peintures c‘est bien ça? Lançai-je en feignant de ne pas avoir relevé le sous entendu.

- Oui, entre autre.

- Bien, dans ce cas…quelles sont vos questions?

 

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- Je me demandais, ce qui avait bien pu vous inspirer certaines de ces toiles. Il semblerait qu’elles expriment de façon métaphorique des sentiments très profonds et intimes. Cela m’intrigue beaucoup.

- Euh…Lesquelles?

- Et bien en fait, il y en a une qui m’a tout particulièrement marqué. Celle qui représente une jeune femme penchée sur le bord d‘un lac, et où une main monstrueuse jaillit de son reflet pour l’attirer dans l’eau noire… Étrangement, cette femme vous ressemble.

- Oh, non ce n’est pas moi! Je peins juste ce qui me passe par la tête sans réfléchir… Elles n’ont aucune significations particulières, répondis-je sans conviction. Prise au dépourvue, je ne savais pas quoi répondre sur le sens de mes œuvres. Peindre mes émotions m’avait toujours dispensé de les commenter avec des mots, je me sentais incapable de les partager autrement. Comment pouvais-je exprimer cette sensation abstraite et indicible, celle d’être attiré par un monstre au plus profond de moi-même…une créature si sombre et étrangère à toutes mes valeurs? Comment pouvais-je lui expliquer ces choses qui me dépassaient et que je ne comprenais pas? Quoi qu’il en soit, Alexis était bien la dernière personne à qui je voulais me confier sur des sentiments si personnel.

- Il me semble au contraire, qu’elles aient beaucoup de sens pour vous. Comme si vous refouliez une certaine noirceur que vous ne pourriez assumer consciemment dans la réalité, et que vous exorciseriez à travers votre art. Dit-il en me fixant d’un air grave, d’une voix qui se voulait pleine de certitudes. Ses yeux noirs à l’affût, scrutaient chacune de mes réactions comme si il espérait y découvrir une faille. J’avais l’impression d’être transpercée par son regard pénétrant et brûlant d‘intensité, comme si il avait put lire à l’intérieur de moi. Il y avait quelque chose dans sa manière de me regarder qui me faisait l’effet d’être soudainement…transparente et vulnérable, et ça ne me plaisait pas du tout!

- Ne serait-ce pas plutôt ce que vous aimeriez interpréter? Me défendis-je.

- Peut-être… J’ai envie de croire que vous n’êtes pas une jeune femme comme les autres. Et je ne pense pas que vous le soyez. Sous vos airs de petite fille lisse et politiquement correcte se cache certainement quelques zones d’ombres que j’aimerais…explorer.

 

 

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Je n’arrivais plus à détacher mon regard du sien, comme si une force magnétique m’avait enchaîné à ses yeux. Ses paroles résonnaient dans ma tête telle une envoûtante mélodie à laquelle m’efforçais de résister de toute ma volonté. J’avais l’étrange sensation d’être envahie par des pensées qui n’étaient pas les miennes. Quelque chose dans ses yeux me poussait à vouloir me confier à lui, mais je refusais de céder à cette pulsion et la repoussait hors de moi. Cette fois ci, je n’eus plus aucun doute, il était bel et bien en train d’essayer de m’hypnotiser! Ne pouvant fuir devant l’attraction qu’exerçait son regard, je décidai alors de l’envoûter à mon tour. Espérant ainsi trouver la petite porte de son âme et inverser le processus pour le forcer à se dévoiler.

- Je suis persuadée que votre part d’ombre est bien plus importante que la mienne, pourquoi un homme tel que vous s’intéresse-t-il tant à une adolescente quelconque et à ses peintures? Je n’arrive pas à croire en l’innocence de vos intentions…Qu’attendez-vous de moi exactement? Demandai-je de ma voix la plus persuasive en me concentrant sur ses pupilles dilatés.

Une résistance inhabituelle se dressa soudain dans son esprit. La porte était étrangement difficile à ouvrir, et je sentais qu’il luttait de toute ses forces pour la maintenir close. Comme si il s’était attendu à mes tentatives intrusives. Je surpris sa main se crisper sur la table, et remarquai la tension de ses muscles faciaux lorsqu’il compris ce que je tentais de lui faire. Une puissante énergie m’expulsa alors violemment de sa tête, brisant pour le lien mental entre nos deux esprits.

- Vous êtes très perspicace Mlle Lorens! Mon intérêt pour vous ne se limite pas à ma curiosité artistique. Et je dois vous avouer que notre rencontre n’est pas dû au hasard… Confessa-t-il en détournant son regard d’un air contrarié.

- Vous êtes très forte… Un peu plus et vous auriez réussis à m’hypnotiser.

Mais je n’ai pas un esprit aussi docile que ceux dont vous manipulez habituellement les pensées. Il vous faudra un peu d’entraînement avant de réussir à m’avoir.

Stupéfaite par son accusation, je me figeai sur ma chaise. J’étais totalement ahurie, incapable de réagir. Comment pouvait-il connaître mon don de persuasion? Et surtout, comment avait-il réussi à le contrer?

 

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