chapitre 7 (partie 5)

Ma réponse sembla l’agacer profondément. Sa mâchoire et ses poings se crispèrent et ses yeux s’assombrirent brusquement.

- Je vois…Vous êtes donc assez stupide pour vous donner au premier vampire que vous croisez sans vous méfier, après quelques paroles mielleuses et sourires enjôleurs. Mais lorsqu’un homme prend le risque de vous révéler ses inquiétudes quant à vos dangereux pouvoirs, vous devenez prudente, quelle cohérence! Je commence à redouter d’avoir surestimer votre intelligence.

Ses paroles m’atteignirent comme une gifle, mon ego piqué à vif. Ahurie par l‘agressivité soudaine de ses propos, je me levai brusquement de ma chaise.

- Comment savez-vous que…Vous avez lu dans mes pensées?

- Non je n’ai pas eu besoin de le faire, vous avez encore les marques peu discrètes de ses crocs dans votre joli cou. Ce qui me laisse à penser qu’il doit s’agir d’un très jeune vampire immature et impulsif sans aucune expérience. Il est plus prudent de mordre sur l’intérieur de la cuisse, surtout lors de rapports…sensuels. Et puis, ce pendentif à votre cou, un rubis d’éternité…il aurait pu vous faire tatouer « propriété d’un vampire » ça aurait été moins explicite, lança-t-il d’un ton acide et méprisant qui attisa ma fureur.

 

 

 

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- Comment osez vous…Je ne vous permets pas de…

- De quoi? De vous dire la vérité en face? Vous préférez peut-être l’hypocrisie? Sachez que la plus grande preuve de respect et de sincérité que l’on pourra vous donner, sera de vous dire franchement les choses que vous ne voulez pas entendre. Et lorsque vos puissants pouvoirs se seront développés, rares seront ceux qui oseront vous dire honnêtement ce qu’ils pensent. Les gens vous craindront et vous flatteront, mais seulement parce qu’ils n’en auront plus le choix.

- Je n’ai plus faim! Je veux rentrer chez moi! M’exlamais-je furieuse, en repoussant ma chaise pour m’en aller. Comment cet homme osait-il me parler ainsi avec tant de hauteur et de prétention sans me connaître? Pour qui se prenait-il?

- Bien, je vois que je me suis trompé à votre sujet. J’aurais mieux fait de vous appâter avec des bonbons et le baratin pédagogique habituel que l’on sort aux adolescentes en crise. Je vous raccompagne, me lança-t-il sèchement avant de se lever à son tour.

Le serveur accouru immédiatement vers nous, le regard inquiet devant nos assiettes intactes.

- Quelque chose ne vous convenait-il pas dans vos commandes? Puis-je vous faire changer vos plats? Voulez-vous que…

- Nos manteaux je vous prie! Le coupa froidement Alexis en jetant quelques gros billets sur la table.

Le serveur s’empressa de nous porter nos vestes, redoublant d’excuses inutiles et gênées, puis nous escorta jusqu’à la sortie de l’établissement.

Alexis attendit que nous soyons dehors, puis accéléra soudainement le pas pour me dépasser et se planter brusquement devant moi. Son regard pétillant d’impatience et d’agacement me fixant avec insistance.

 

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- Êtes vous réellement prête à renoncer à toutes ces choses que je pourrais vous apprendre, seulement parce que votre fierté a été offensée par ma sincérité?

Non! Cela n’avait rien à voir avec ma fierté! Enfin…certes, je ne supportais pas son attitude condescendante et prétentieuse lorsqu il s’adressait à moi avec son air de « Monsieur je sais tout ». Mais c’était surtout cette étrange noirceur que je pressentais en lui qui m’incitait à le fuir… peut-être par peur qu’il ne réveille en moi ma propre obscurité? Il semblait en savoir beaucoup trop sur moi et j’avais cette drôle d’impression, qu’il était capable de voir certaines choses au plus profond de mon âme…

- Ma fierté n’a rien à voir là dedans… Vous avez essayé de contrôler mon esprit, de me charmer pour mieux me manipuler. Pour finir par m’insulter! Et le fait que vous m’interdisiez de parler de vous à mes amies sans me donner de raisons valables… Non je n’ai pas confiance en vous. Maintenant je vous prierais de me ramener chez moi. Criai-je en le contournant pour rejoindre la voiture.

A peine avait-il rageusement claquer sa portière que le bolide se mit à vrombir avant de démarrer en trombe hors du parking. L’accélération brutale de la Porsche me cloua violemment contre mon siège, soulevant mon cœur et mon estomac, qui ne regrettait plus d’être resté vide.

Les traits tendus, le regard sombre fixé sur la route, le visage d’Alexis n’exprimait plus rien de rassurant. Malgré son silence, je sentais une rage électrique presque palpable émaner de lui, poussant à l’extrême la tension qui régnait entre nous. J’avais beau faire ma maligne et feindre l’assurance, j’étais de plus en plus effrayée par cet homme imprévisible et mystérieux. Certes, il exerçait sur moi une certaine attraction inexplicable, mais derrière son masque d’amabilité courtoise, je ressentais quelque chose de sombre et dangereux qui me poussait à le fuir.

 

 

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J’avais perdue toute assurance devant la soudaine férocité de son regard, et je ne me sentis plus le courage de lui demander de ralentir, ni même d’oser le regarder. Mon cœur tambourinait à toute allure dans ma poitrine, nous allions bientôt arriver devant chez moi et je n’avais qu’une hâte, bondir hors de cette voiture et m’enfermer à double tours près de mon frère.

Mais mon cœur se figea soudain lorsque la Porsche dépassa le croisement qui menait à mon domicile, continuant sa course dans la direction opposée. Une nausée d’angoisse me saisit alors violement lorsque je compris qu’il ne me comptait pas me ramener chez moi.

J’étais tétanisée, incapable de réagir. Et il me fallut quelques instants avant de pouvoir prononcer le moindre mot, d’une voix fébrile dont je ne pus contenir les tremblements de panique.

- Vous… vous avez dépassez la route qu’il fallait prendre, lui fis-je remarquer comme si cela avait pu être accidentel.

Il ne daigna pas même m’accorder un regard et pour toute réponse, enfonça un peu plus son pied sur l’accélérateur. Je luttai pour retenir les larmes de terreur qui me montaient aux yeux, prête à fondre en larme.

Il fallait que je contacte Dylane et Gabrielle…qu’elles préviennent Jeremy, qu’il vienne à mon secours… Mais rien! J’avais beau hurler de toutes mes forces dans mon esprit, il n’y avait personne pour m’entendre ni me répondre. Je réalisai alors la gravité de ma situation. J’étais seule dans un bolide lancé à 200 kilomètres heure, en pleine nuit, avec un psychopathe certainement démoniaque que j’avais eu la bonne idée de mettre en colère. Et mes merveilleux pouvoirs télépathiques semblaient ne plus avoir de réseau au moment où j’en avais le plus besoin.

 

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A présent des larmes inondaient mon visage, j’étais en plein cauchemar! Ma réparti et mes sarcasmes ne pourraient pas me protéger de cet homme si celui-ci décidait de s’en prendre à moi. Face à son imposante carrure toute en muscle, je n’avait aucune chance!

- Où m’emmenez vous?

Toujours aussi concentré sur la route, Alexis s’obstina dans un silence qui redoubla l’intensité de mon angoisse.

Il fallait que je réfléchisse, vite! Je ne pouvais rien tenter tant que nous roulerions à cette allure, mais je devais me préparer à courir lorsqu’il s’arrêterait enfin. Du moins, si mes jambes fébriles et tremblantes réussissaient à me porter…je ne devais surtout pas me laisser paralyser par la peur, sinon je n’aurais aucune chance de m’en sortir.

 

La voiture ralentit enfin avant de s’engouffrer sur un petit chemin perdu au milieu de la végétation. Nous dépassâmes alors un immense portail de fer forgé qui se referma immédiatement derrière notre passage, et je vis enfin apparaître l’immense et terrifiant manoir des Kain se dresser devant nous.

Prête à bondir, je retins mon souffle lorsque la Porsche s’immobilisa enfin dans un freinage brutal devant la porte d’entrée. Je me précipitai pour ouvrir la portière et bondis hors du véhicule, m’élançant à toute allure dans l’obscurité. Mes jambes étaient toutes engourdies et je dus lutter de toutes mes forces pour ne pas m’écrouler.

 

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J’avais l’impression d’être au bord du malaise, ma tête tournait dangereusement, ma respiration haletante se faisait de plus en plus difficile. Je ne savais pas où j’étais ni même où j’allais, prisonnière de l’obscurité je n’avais aucun repère. Incapable de réfléchir, je m’accrochais à la seule idée que mon cerveau pouvait encore produire: courir!

J’entendis soudain quelque chose s’approcher derrière moi à toute allure, la rapidité inhumaine de mon poursuivant ne me laissait aucune chance. Mes pieds heurtèrent contre quelque chose de dur sur le sol. J’eus à peine le temps de tendre les bras pour amortir le choc imminent de ma chute, lorsque je sentis ses mains se refermer sur mes hanches.

Je ne pus m’empêcher de hurler lorsque son étreinte se resserra fermement sur mon corps, j‘étais prise au piège!

- Arrête de crier! M’ordonna-t-il d’un ton tranchant avant de me retourner face à lui d’un geste sec et brutal.

Dans un ultime élan de courage, j’envoyai mon genou cogner entre ses jambes, lui arrachant un grognement de douleur. Mais cela ne suffit pas à l’éloigner de moi, il resserra un peu plus son emprise et m’écrasa rageusement les poignets.

- Sale petite garce! Siffla-t-il avant de me hisser sans effort sur son épaule. Il me souleva avec autant de facilité que si j’avais été un vulgaire sac de plumes. Je me débattis alors violemment pour l’obliger à me lâcher, en vain. Il était bien trop fort et ne semblait pas ressentir la porté de mes coups.

Je l’entendis pousser la porte d’entrée qu’il verrouilla derrière nous en emportant la clé. Il me porta ainsi jusqu’à une pièce faiblement éclairée par quelques bougies avant de me déposer délicatement dans un énorme fauteuil. Puis il s’écarta de moi pour éviter mes coups et planta son regard au fond du mien. Son expression n’était plus aussi hostile, il semblait même amusé.

 

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- Espèce de connard détraqué! Si tu comptes abuser de moi tu ferais mieux de me tuer avant, parce que si j’ai l’occasion de t’arracher les couilles je n’hésiterais pas! Lui crachai-je pleine de haine en dressant mes poings devant moi en posture défensive.

Il secoua la tête et leva les yeux au ciel, comme si mes menaces lui paraissaient ridicules.

- Tu crois sincèrement que je vais te violer? Ricana-t-il d‘un air moqueur.

- Et bien, je ne vois pas trop pourquoi tu m’aurais emmené chez toi si ce n’était pas pour t’amuser avec moi. Si tu voulais me tuer, tu aurais pu le faire au bord de la route et jeter mon cadavre dans un faussé!

Il éclata d’un rire sincère tout en se dirigeant d’un pas tranquille vers un luxueux bar en bois vernis au fond de la pièce, d’où il sortit deux verres et une bouteille de vin rouge.

- Tout d’abord, saches que je n’ai nul besoin d’abuser des femmes pour m’amuser avec elles. J’ai suffisamment d’arguments pour qu’elles se donnent à moi sans aucune réticence, si tu vois ce que je veux dire. Il m’adressa un regard complice chargé de sous entendus salaces.

- Je ne te toucherais pas, sauf si bien sur tu me suppliais pour que je le fasse… Et je n’ai pas non plus l’intention de te tuer. Comme tu l’as si bien dit, si cela avait été mon désir tu serais déjà morte.

- Tu m’as enlevé!

- Certes.

- C’est tout ce que tu as à répondre? Certes?

Il s’approcha à nouveau de moi d’un air décontracté et naturel et me tendit un verre que je dédaignai du regard.

- Pas de vin? Oh! Excuse moi, tu préférerais peut-être un verre de lait fraise ou un vulgaire soda?

- Je ne suis pas ton invitée! Alors ne fais pas comme si nous étions deux amis en train de bavarder…Tu m’as enlevé!

 

 

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- Bien, je vois. Je constate que tu n‘es pas très commode, une vraie mégère…mais au moins nous sommes passé au tutoiement, c’est déjà un bon progrès vers l’intimité, plaisanta-t-il avec nonchalance, comme si rien de tout cela n’avait été sérieux pour lui.

Furieuse, je bondis alors hors du fauteuil, me dressant face à lui dans une attitude qui se voulait menaçante, mais qui ne sembla guerre l’impressionner.

- Ramène moi immédiatement chez mon frère!

- Ne t’inquiète pas, je ne compte pas te garder ici indéfiniment. Je ne suis pas très enthousiaste à l’idée d‘avoir une colocataire hystérique qui en veut à mes bijoux de famille… Je voulais juste te montrer quelque chose avant que tu ne me fuis pour de bon. Pour te prouver ma bonne fois et ma confiance envers toi.

J’étais abasourdie! Cet homme m’avait enlevé, brutalisé et assurément traumatisé, pour me montrer quelque chose dans le seul but de conquérir ma confiance?

- Et cela méritait-il que tu m’enlèves?

 

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- Oui. Tu ne m’aurais jamais suivi si je t’avais proposé de venir chez moi. Étrangement, ta chambre est un moulin à vampire où tu laisses entrer n’importe qui, mais lorsqu’un généreux et respectable homme du monde tente de t’approcher, tu deviens une hystérique paranoïaque! Je n’avais pas le choix.

Je me sentis piquer au vif par ses insinuations douteuses et la familiarité soudaine avec laquelle il s’adressait à moi. Je ne tolérais pas que l’on qualifie celui que j’aime de « n’importe qui » et encore moins que l‘on suggère que je puisse être une fille facile! Ma main s‘éleva instinctivement vers son visage.

D’un geste rapide et assuré, il intercepta calmement mon poignet à quelques millimètres de sa joue, tout en enfonçant à nouveau son incroyable regard au fond du mien.

- Cesses donc de gaspiller ainsi ton énergie à m’agresser! Ne comprends-tu pas combien ma force surpasse la tienne?…Du moins, pour le moment bien sur!

L’intonation de sa voix se faisait douce et apaisante, sans la moindre agressivité. Je me surpris à frissonner au contact de sa main sur ma peau, son regard envoûtant me troublant tout autant que la première fois où il m‘avait touché.

- Je suis désolé si mes paroles te blessent, mais ton comportement injuste à mon égare me blesse tout autant. Je ne te ferais aucun mal alors arrête de te mettre ainsi sur la défensive.

- Que me veux-tu?

- T‘aider, te protéger…des autres mais aussi de toi-même. Tu es tellement jeune…

J’étais furieuse, hors de moi, prête à récidiver mes tentatives de gifles et pourtant, je ne réussis pas à m’écarter lorsqu’il approcha lentement son visage vers le mien. L’intensité de ses yeux magnétiques m’ôtant à nouveau toute volonté.

 

 

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Il effleura ma bouche de ses lèvres hésitantes, réveillant à nouveau des palpitations infernales dans ma poitrine. Mon corps se paralysa littéralement à leur contact. Mais étrangement, je n’avais plus peur d‘Alexis. Une autre crainte bien plus troublante m‘envahit alors, celle de ma réaction incompréhensible qui ne me ressemblait pas et sur laquelle je n‘avais plus aucun contrôle.

Je voulais m’éloigner de lui, le frapper, l‘insulter et pourtant…quelque chose en moi désirait que sa bouche se fasse plus insistante sur la mienne. Comme si tout mon être répondait à une pulsion qui était étrangère à ma raison. L’aura dangereusement virile et envoûtante qui émanait de son regard réveillait en moi une chaleur intense qui se propagea dans tout mon corps. Je tentai de lutter contre moi-même mais l’énergie d’Alexis réussit à balayer toute résistance de mon esprit, j’étais littéralement envoûtée. Je ne ressentais même plus l’impression d’être contrainte par son pouvoir, comme si celui-ci n’avait fais plus qu’un avec ma propre volonté, sans violence, tout en douceur. J’allais me perdre pour de bon lorsqu’il s’éloigna soudain de moi, me ramenant brutalement à la raison.

Je m’écartais vivement de lui, de nouveau submergée par mon sentiment de colère.

- Tu m’as hypnotisé! M’écriai-je en pointant un doigt accusateur contre lui.

- Absolument pas. Se défendit-il d’une voix calme et amusée, feignant une expression pleine d’innocence et d’étonnement.

- Vous m’avez embrassé en contrôlant mon esprit! M’insurgeai-je furieuse.

- Vous n’aviez pas l’air de trouver ça si désagréable, lança-t-il en me provocant du regard. Ce qui ne fit qu’attiser ma fureur prête à exploser. Je bondis alors droit sur pour lui faire ravaler son insupportable sourire, mais il intercepta encore ma main juste à temps, d’un geste fluide et si rapide que je n’eus pas le temps de le voir bouger. Il para mon coup et se retrouva soudain don mon dos, m’immobilisant par une redoutable clé de bras.

 

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- Une vraie brute ma parole! S’exclama-t-il en riant sans relâcher a prise.

- Lâche-moi immédiatement! Grognai-je en me tortillant dans tous les sens pour m’extraire, en vain. Il était bien trop fort pour moi.

- Je veux bien te lâcher, mais seulement si tu arrêtes d’essayer de m’attaquer. Je trouvais ça mignon au début, mais là ça commence à vraiment m’agacer.

- J’arrêterais de vous agresser lorsque tu ne tenteras plus de m’hypnotiser pour abuser de moi, rétorquai-je rageusement.

- Je ne t’ai pas hypnotiser, insista-t-il d’un ton de plus en plus impatient. Sa voix était sincère, mais il en fallait plus pour me convaincre. Il avait beau être un homme extrêmement attirant, rien ne m’aurait persuadé de le laisser m’approcher de la sorte, rien n’aurait pu écraser ma volonté de le repousser, si ce n’est la manipulation de mon esprit.

- Alors pourquoi n’ai-je pas réussi à m’écarter lorsque tu m’as embrassé? Tu n’es pas du tout mon genre! Et si j’avais eu toute maîtrise de moi-même, ce n’est pas mes lèvres que tu aurais goûté mais mon poing dans ta face.

- Pour ta gouverne, lorsque je contrôle quelqu’un, je ne me contente pas d’ouvrir la porte de son esprit avec mon regard, je dois aussi diriger en paroles. Et je ne t’ai rien dit.

- N’insultes pas mon intelligence! Je sais très bien que ma réaction venait de toi…

- Oui, je le reconnais. Mais ce n’étais pas volontaire. Parmi mes capacités, j’ai un certain pouvoir sur les femmes. De nature quelque peu…sexuelle. J’aurais certainement réussi à éviter de te le faire subir, si tu n’avais pas exercé le même pouvoir sur moi. Se justifia-t-il d’une voix basse tout près de mon oreille, en desserrant doucement sa prise dans mon dos. Son explication semblait tenir la route, je me calmais donc un peu en m’éloignant de lui. Je me retournai pour lui faire face, espérant déceler dans ses yeux un éclat de vérité, ou l’ombre d’un mensonge.

- Je pense que tu n’ignores pas l’un passage de la prophétie qui fait mention de ton pouvoir hérité des succubes? Alors il fallait s’attendre à ce que ton pouvoir appelle le mien au moindre contact. Il n’est pas question de volonté, ni d’esprit. Mais simplement d’instincts primaires et de désirs purement charnels qu’aucun de nous deux ne pouvais contrôler. Même si je dois bien reconnaître je n’ai pas besoin de te toucher pour te désirer.

Cette nouvelle altercation m’avait mise sur la défensive, mais rien dans son regard ni ses intonations ne semblait trahir la moindre tentative de me duper.

 

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- Ok. Je veux bien te laisser le bénéfice du doute. Mais dorénavant tu auras intérêt à garder tes distances. Pour ne pas…réveiller ces machins trucs de succube ou je ne sais quoi. Et puis-ce que tu es si sage et plein d’une prodigieuse expérience, tu devras te contrôler en cas de contact accidentel! Le prévins-je en agitant sévèrement mon index sous son nez.

Il acquiesça docilement de la tête sans réprimer sa moue moqueuse qui s‘étirait déjà sur ses lèvres en sourire.

- Je ferais de mon mieux, promit-il en me montrant ses mains désarmées qu’il rangea derrière son dos pour me rassurer.

Si je devais reconnaître un pouvoir à Alexis, c’était bien la capacité de susciter en moi les émotions les plus contradictoires. Il avait réussi à me faire ressentir la timidité, le malaise, la terreur et la colère, et tout cela en à peine quelques heures. Et à présent, bien qu’il continue à m’inspirer une certaine méfiance, je n’avais plus peur de lui. Il m’avait suffisamment démontré l’étendue surprenante de ses capacités physiques et de sa rapidité inhumaine, pour me convaincre qu’il n’aurait eu aucun mal me blesser si cela avait été son intention. Mais je préférais demeurer prudente face à cet individu calculateur à l’intelligence redoutable, surtout depuis que je connaissais son pouvoir de séduction. Qui de toute évidence, ne me laissait pas insensible. Le charme ténébreux d’Alexis était indéniable, et je redoutais tout particulièrement cette dangereuse fascination qu’il exerçait sur moi.

- Suis moi, je dois te montrer quelque chose, finit-il par me dire en me voyant me détendre.

Docilement, je lui emboîtai le pas en direction de la porte dans le fond de la pièce, m’évertuant à maintenir une certaine distance entre nous.

Celle-ci donnait sur un escalier de pierres en colimaçon sombre et ancien. Il semblait interminable, et il nous fallut bien deux minutes pour atteindre la dernière marche qui menait à une petite pièce froide et vide. Enfin…pas totalement vide! Seul, au milieu des murs de pierres, se dressait une sorte de vase en granit, dont le pied haut et fin supportait une sorte de petit bassin de la forme d’un bénitier. Alexis s’approcha du vase et porta sa main à ses canines qui s’enfoncèrent doucement dans sa chaire jusqu’à l’ensanglanter. Je ne pus étouffer un hoquet de dégoût en découvrant le sang qui gouttait de ses doigts, et m’empressais de détourner mon regard. J’étais encore quelque peu étourdie par le baiser que nous avions échangé, et la vue du sang ne fit qu’alourdir le brouillard qui engourdissait mon esprit.

 

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- Ne t’inquiètes pas, ce n’est qu’une petite égratignure, ça cicatrisera vite. M’assura-t-il en m’adressant un sourire, avant de secouer sa main blessée au dessus du vase.

A peine les gouttes avaient-elle rougi la pierre qu’une porte apparut de nulle part dans le mur devant lui.

- Petit sortilège de sécurité, m’expliqua-t-il devant mon expression interdite.

Il ouvrit la porte et m’invita à le suivre par un geste de la main. Bien que surprise par ce tour de « magie », je ne me fis pas prier et pénétrais à mon tour dans la mystérieuse et immense pièce qui s’ouvrait devant moi. Ce n’était pas la première fois que j’assistais à un sortilège de « sécurité », ayant déjà vu le professeur Wells en utiliser un quelques heures plus tôt. Et malgré mon état fébrile et la confusion qui régnait dans mon cerveau, je ne me sentais plus d’humeur à hésiter.

Devant moi, une salle gigantesque s’allongeait à perte de vue, encombrée par des tas de caisses en bois entreposées les unes sur les autres et divers objets inconnus tous plus étranges les uns que les autres. Au dessus de nous, le plafond voûté de pierres anciennes s’élevait si haut qu’il me semblait hors d’atteinte même par la plus longue des échelles.

Alexis m’entraîna vers ce qui semblait être un table haute recouverte d’un épais tissu de velours rouge, qu’il s’empressa de tirer pour découvrir une sorte de pupitre sous verre. Curieuse, je m’approchait alors de la vitrine pour en examiner le document qu’elle protégeait.

Assurément, le parchemin qu’elle renfermait devait être très ancien, d’après son aspect jaunit et ses bordures manquantes. Il me fallut quelques secondes pour reconnaître l’écriture familière, rédigée dans une langue que je ne savais lire. C’était du latin! Un parchemin similaire à celui que Wells m’avais montré un peu plus tôt dans la journée. Je n’arrivais pas à en croire mes yeux, Alexis possédait une partie de la prophétie!

 

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- Comment…Bafouillai-je stupéfaite.

- Je l’ai hérité de ma famille, me répondit-il sans attendre la fin de ma question. C’est ainsi que j’ai eu connaissance de l’existence des Kelowes.

- Que raconte-t-elle? Je ne lis pas le latin, demandais-je, un peu gênée d‘admettre mon ignorance.

Alexis ne put retenir un sourire moqueur, son petit air condescendant s’affichait dans son regard. Il était ravi de pouvoir étaler son écrasante culture pour combler les lacunes de la mienne.

- Il manque une bonne partie de ce texte, et certaines phrases ont été effacées par le temps et la lumière, je vais te lire les passage qui sont restés lisible…

Alexis pencha son visage au dessus de mon épaule, usant du prétexte de la lecture pour se rapprocher de moi et pauser familièrement ses mains sur mes hanches. L’effet de leur contact chaud et terriblement virile fut instantané, et réveilla immédiatement une sensation de chaleur intense au bas de mon ventre. Son souffle tiède qui caressait mes épaules ne faisant qu’ajouter à mon trouble. Je le fusillai d’un regard réprobateur, et il retira ses mains d’un air faussement désolé. Puis il reporta enfin on attention sur la lecture.

« …et l’une d’entre elles trahira ses sœurs pour rejoindre le camp opposé…

Chacune croyant que les autres ne pourraient rien leur cacher

Mais le Mal ne sait s’épanouir que dans le secret et le mensonge… »

 

- A partir de là, une large partie du texte à été effacée, il ne reste que la fin de la page qui soit encore lisible, interrompit-il avant de reprendre sa lecture.

 

«  …Ces quatre filles naîtront à l’aube du nouveau millénaire et se retrouveront sur une terre du nouveau continent, descendantes des colonisateurs…

Dans un lieu qui ne saurait être aussi haut qu’une montagne, mais plus élevé que la plaine, Ses habitants nommeront cette terre Ancienne d‘après son âge… »

 

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- Et…c’est tout? Demandais-je un peu déçue par ce texte incomplet dont les derniers mots m’apparaissaient aussi peu limpides dans ma propre langue que si il me les avait lu en latin.

- Oui malheureusement. C’est tout ce qu’il reste de la deuxième partie de la prophétie qui vous concerne. Il reste cependant deux autres pages que je n’ai pas en ma possession. Mais je détient tout de même une copie de la première. Elle n’a pas autant de valeur que le parchemin original mais…

- Je la connais déjà, coupai-je sans réfléchir.

- Oh! Vous avez déjà rencontré le vieux Wells alors! S’exclama-t-il avec indifférence, comme si cela était une évidence.

- Tu connais le professeur? M’enquis-je étonnée.

- Pas personnellement, j’en ai entendu parlé. Le dernier protecteur de la prophétie…un vieux fou fanatique qui n’a plus les idées très claires…

Je ne pouvais prétendre être une amie de Wells, mais je me sentis blessée par le ton méprisant qu’employait Alexis pour le décrire.

- Il n’est pas fou, protestais-je indignée.

- Je reconnais volontiers que c’est un homme plein de courage, qui a beaucoup de mérite pour supporter le lourd et périlleux héritage de ses ancêtres. Mais ses croyances simplistes le condamnent à rester ignorant et sourd à la réalité, malgré toute sa culture.

Je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire par « croyances simplistes », mais instinctivement, je présentais qu’Alexis en savait certainement beaucoup plus que Wells sur notre condition.

 

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- Que veux-tu dire par là? Qu’est-ce que le professeur ignore? Et surtout, que signifie la deuxième partie du texte que tu m’as lu, je n’y comprend absolument rien…on dirait une devinette.

- C’est une devinette! Qui aux premiers abords, pourrait nous sembler simple, mais qui en réalité se révèle être un véritable casse tête. Elle indique le lieu et l’époque à la quelle tes amies et toi deviez venir au monde. Si on la décrypte, on comprend que vous deviez naître aux alentour de l’an 2000. Puis que votre rencontre aurait lieu dans un endroit dont le nom ferait allusion à une terre plus basse qu’une montagne, mais plus haute qu’une plaine, soit…une colline. L’allusion à son âge avancé nous pousse à deviner qu’il s’agit d’ancienneté ou de vieillesse… et si on cherche bien, on comprend que c’est une ville « Old Hill »!

J’étais sincèrement impressionnée par le sens analytique dont avait du faire preuve Alexis pour déchiffrer la clé de ce message codé. Il était certain que malgré mon intelligence moyenne, il m’aurait été impossible de la découvrir par moi-même.

Alexis dut deviner mes pensées et repris sans attendre, le fil de ses explications.

- Voilà pourquoi je t’ai demandé de ne pas informer tes amies de notre conversation, car je ne sais pas laquelle d’entre vous pourrait être la traîtresse. Certes, j’ai bien une chance sur quatre d’avoir choisi la mauvaise, mais quelque chose en toi m’inspire naturellement confiance. Maintenant tu comprends le risque que j’encoure…

J’acquiesçai silencieusement de la tête, tentant d’identifier d’après mon sentiment intuitif, laquelle de mes amies pourrait être la plus encline à nous trahir.

 

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- Pour ce qui est de Wells, c’est un excellent protecteur de parchemin et certainement un grand historien. Mais je crains qu’il ne puisse être un bon guide pour vous quatre…

- Et bien sur, TOI, tu saurais nous guider comme il se doit! Le coupai-je, sarcastique.

Croyait-il réellement que je puisse être aussi naïve? Qu’il lui suffirait de m’isoler du troupeau et de flatter mon unicité pour que je le suive docilement et en toute confiance?

- Non, je ne pense pas que quiconque puisse prétendre à cette fonction, répondit-il contre toute attente.

- Alors que veux tu?

Alexis hésita un instant, détournant son regard pensif et grave hors de ma portée. Puis il se tourna à nouveau vers moi, une lueur malicieuse illuminant la noirceur de ses yeux.

- Tu as un tel potentiel mais aussi…une telle ignorance. Laisse moi t’ouvrir les yeux sur les facettes de ce monde que les autres oublieront de te montrer. Donne moi le pouvoir de t’offrir la liberté, celle d’avoir le choix. Mes siècles d’expériences contre ton innocence…

Instinctivement, je m’éloignai de lui en comprenant son allusion aux siècles.

- Ne laisse pas tes préjugés te guider, telle une canne à travers la cécité due à ta naïveté. Je ne serais pas un guide, seulement un livre censuré par certain, où tu pourras puiser les réponses à certaines des questions qu’on t’interdira de poser…murmura-t-il en s’approchant lentement de moi, d’un pas prudent et mesuré, sans me lâcher de son regard brûlant.

- Ne crains pas l’obscurité, je t’apprendrais à la dompter et ainsi tu ne pourras t’y perdre… Murmura-t-il de sa voix envoûtante tout près de mon oreille.

Sa main se porta soudain à mon visage, pour caresser ma joue d’un geste doux et sensuel.

 

 

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