Chapitre V - La Lune Noire (première partie)



J’étais détruite, le cœur ensanglanté par l’abandon de Jeremy. Je ne pouvais pas accepter qu’il ait pu ainsi obéir à Conrad et briser tout ce que nous venions de vivre ensemble. Je m’étais donnée à lui totalement, lui avais fait confiance au point de me laisser aller et de lui confier mes plus douloureux secrets. L’amour n’a pas besoin de neuf mois de gestation pour naître, et je l’aimais réellement de tout mon être, d’une force terrible qui après m’avoir fait toucher le bonheur, me dévastait à présent. Partager entre l’amour et la haine, révoltée par sa lâcheté, j’espérais tout de même inconsciemment qu’il puisse changer d’avis, regretter son choix et apparaître soudainement à ma fenêtre.
Mais non, il n’était pas venu. Et j’avais passé la nuit à pleurer, au bord de l’explosion. Ressassant inlassablement cette scène dans ma tête, je m'étais juré de ne pas en rester là. Non, je ne les laisserais pas nous séparer sans me battre, je n’avais pas dit mon dernier mot. Et même si je devais avoir recours à mon étrange don de persuasion, je réussirai à le reconquérir.


Ce lundi de rentrée scolaire était le pire que je n’ai jamais connu. Moi qui avais pourtant toujours adoré ce moment de retrouvailles avec mes amis les années précédentes, j’abhorrai à présent l’idée de retourner dans ce monde futile et tellement éloigné de la réalité dont je venais à peine de prendre conscience. Ces derniers jours, intenses, avaient définitivement bouleversé ma vie, et je savais que plus rien ne serait jamais comme avant. J’avais le cœur en miette, et les cours étaient réellement devenus la dernière de mes préoccupations. Je n’avais qu’une seule obsession: Jeremy. Et comme si tout cela n’avait pas suffit, Théo continuait à faire comme si je n’existais plus. La seule présence qui m’apporta un minimum de réconfort, fut celle de Gabrielle, qui m’attendait à l’entrée du lycée.
« Je sais ce qui c’est passé avec Jeremy, je suis désolée. Je me suis concentrée pour ne plus lire dans tes pensées lorsque…vous vous êtes rapprochés…Je ne voulais pas violer ton intimité. Mais j’ai soudain ressenti de fortes émotions négatives émanant de toi, alors je suis revenue dans ton esprit parce que je m’inquiétais. Mais je n’ai pas osé te parler…. » Me dit-elle avant même que je me sois approchée, le regard plein de tristesse et de compassion sincère.
« Merci, je ne sais pas ce que tu aurais bien pu faire de toute façon, rien de ce que tu aurais pu me dire n’aurait pu apaiser mon mal être… ».

 

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Elle saisit spontanément mes mains dans les siennes, espérant susciter le même bien être lumineux que nous avions partagé à notre dernier contact. L’effet fut immédiat. Je sentis tout de suite une chaleur bienfaisante irradier tout mon être et étouffer la boule qui me serrait la gorge depuis la veille.
« Merci, que ferais-je sans toi, tu es mon ange. Cette journée sera certainement plus vivable grâce à ta présence ».
- Salut les filles, vous êtes déjà là! Je suis super existée par cette rentrée, je suis sure que cette année va être pleine de surprises!
Sue était arrivée, et nous avions immédiatement détaché nos mains. Elle semblait ravie de reprendre les cours, et sa bonne humeur innocente réveilla malgré moi un profond agacement. Ma vie avait changé, J’avais changé, et je savais que notre amitié ne pourrait plus être la même. Il y avait tant de chose dans ma vie que je ne pouvais plus partager avec elle, nous appartenions désormais à deux mondes différents. Mais je pris sur moi pour me forcer à lui sourire. Je ne voulais pas gâcher son euphorie enthousiaste.
« Cette journée va être longue, très longue », pensais-je à l’intention de Gabrielle qui me répondit d’un regard compatissant.
- J’espère qu’on n'aura pas Mr Flewik en histoire cette année. Il parait qu’il y a de nouveaux professeurs, j’ai hâte de voir la tête qu’ils ont. Au fait j’ai reçu la première lettre de Juan. Il faut trop que je vous la lise, c’est trop romantique, il me dit qu’il m’aime et qu’il ne supporte pas d’être loin de moi et que….
« C’est bien le moment de me parler de romance! Elle a mal choisi son jour. On va y avoir droit toute la semaine, au secours! ». Criais-je muettement dans mes pensées. Moi qui m’étais toujours régalée des petites histoires de Sue, j’étais déjà blasée d’écouter son interminable monologue commencer.
« Tiens le coup, fais comme moi, hoche la tête et dis: A bon! À intervalles réguliers, elle aime tellement s’écouter parler qu’elle ne verra pas la différence! » Je ne pu contenir un gloussement en entendant son conseil. Sue s’interrompit alors pour me dévisager d’un air de reproche.
- Tu trouves ça drôle?
- Euh…non pas du tout, c’est juste que tu as une telle…passion quand tu parles de…tout ça, que je me sens presque envahie par toutes ces émotions que tu nous fait partager, c’est très excitant!
Gaby éclata d’un fou rire intérieur. « C’est bidon ce que tu viens de dire! ».
Mais Sue semblait convaincue et repris son récit là où elle l’avait laissé.

 

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Lorsque je crus avoir enfin atteint le fond du gouffre, torturée par la voix cristalline de Sue, je découvris avec angoisse que mon cauchemar n’en était qu’à son prologue. Un petit comité d’accueil m‘attendaient de pieds fermes devant mon casier. A sa tête, Stacy Green et bien sur, Alicia Stanford chuchotaient bruyamment en me détaillant du regard. Les gloussements s’intensifièrent quand nous approchâmes de nos casiers.
« Ça sent mauvais pour toi…Qu’est-ce qu’elles te veulent ces vipères? » S’inquiéta tout de suite Gabrielle en comprenant que ces moqueries m’étaient adressées.
« Alicia a flashé sur Jeremy à la soirée de Robin, et je l’ai remise à sa place », résumai-je silencieusement.
- Tiens mais qui voilà! Ne serait-ce pas la petite conne qui s’affiche avec un petit copain trop bien pour elle?
«  Ne réponds pas surtout! Elle n’attend que ça ».
Je suivis le conseil de Gaby et détournai mon regard, m’empressant de ranger certaines affaires dans mon casier, mais cela ne sembla pas la dissuader de s’acharner sur moi.
- Sérieux, je ne sais vraiment pas ce qu’il te trouve. Mais je m’occuperais personnellement de lui apprendre ce que c’est qu’une vraie femme, renchérit-elle.
- Je suis sure que ça ne va pas durer entre eux, il se lassera vite d’elle, ajouta Stacy, en touchant un point sensible. Cette remarque méchante, et pourtant tellement vraie me rappela qu’il m’avait déjà abandonné. Je bouillonnais intérieurement cette petite peste avait réussi sans le savoir à rouvrir un peu plus une blessure déjà béante qui me brûlait depuis la veille. Gaby tenta en vain de me retenir par ses pensées réconfortantes, mais les mots sortir malgré moi de ma bouche sans même que je ne daigne les regarder.
- Oh, ça sent la pauvre fille frustrée d’avoir pris un gros râteau…Vous ne sentez pas les filles? Ça ne doit pas être évident de n’être populaire que chez les prés pubères boutonneux du lycée.
Sue écarquilla les yeux, choquée par mon audace, et j’entendis la rage monter dans le troupeau à coté.
« Tais-toi! Tu es malade ou quoi? » M’interpella Gaby le regard suppliants.
- Non mais vous l’entendez cette petite bouffonne insignifiante! S’exclama Stacy.
- Moi jalouse! De toi? C’est une blague, tu ne m‘arrives pas à la cheville! C’est nous que tu traites de pauvres filles insignifiantes? Réagit Alicia, hors d’elle en claquant la porte de mon casier. Je sentais la rage monter en moi, les mains tremblantes et le coeur tambourinant à toute allure dans ma poitrine, je lui fis face, prête à lui en coller une.
- Oui c’est bien toi et ta bande de moutons clonés que je traite de pauvres filles frustrées. Tu vois quelqu’un d’autre ici dont la petite vie inutile est suffisamment ennuyeuse pour m’attendre devant mon casier? Si tu es en manque d’occupations, ce n’est pas une raison pour essayer de vivre par procuration à travers moi, je ne donne aucun autographe, alors si tu retournais philosopher sur ta manucure avec tes disciples…

 

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Son visage se décomposa littéralement, elle n’avait pas l’habitude que qui que ce soit ose lui tenir tête dans ce bahut qui était son royaume. Je m’étonnais moi-même par ma réaction incontrôlée, sachant pertinemment que jamais je n’aurais osé lui répondre ainsi en d’autres circonstances.
Je vis sa mâchoire et ses poings se serrer, prête à me bondir dessus; quand soudain, une silhouette aux cheveux noirs s’interposa entre nous.
- Cette pouffiasse te cause des ennuies Jessica?
Je n’en revenais pas, c’était Dylane, la fille que j’avais rencontré au commissariat. Elle se tenait accoudée à mon casier, le regard menaçant fixé sur Alicia. Malgré sa taille moyenne et son allure svelte, cette fille était réellement impressionnante. Il se dégageait d’elle une telle agressivité, on sentait que la violence était naturelle chez elle, et sa réputation de fille dangereuse n’était plus à faire dans le lycée.
- Non c’est bon tout va bien, merci Dylane, me repris-je, voulant éviter un scandale à quelques minutes de la sonnerie.
- J’espère que ça continuera à aller bien pour toi Jessi, si cette blondasse ne tient pas à finir dans  un sac plastic! Ajouta-t-elle sous les regards terrifiés d’Alicia et sa bande. Celle-ci n’attendis pas son reste et s’éloigna en me fusillant du regard, me promettant tacitement une seconde manche.
Dylane se retourna vers moi, souriante et sure d’elle.
- Merci. C’est sympa d’être intervenue, mais ce n’était pas la peine, maintenant elle va t’avoir dans son collimateur.
- T’inquiète, elle osera jamais ouvrir sa gueule devant moi, c’est qu’une trouillarde. Et puis je te devais bien ça pour le service que tu m’as rendu l’autre jour. J’oublie jamais mes dettes!
Elle m’adressa un clin d’œil complice avant de s’éloigner à son tour.
- Excuse moi, faut que j’aille cloper aux toilettes avant d’aller à l’abattoir.

 

 

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Sue était toujours figée, la bouche grande ouverte, et Gaby me regardait d’un air soulagé que les choses n’aient pas plus dégénéré.
- En fin de compte je crois que cette année s’annonce vraiment très mal pour nous, remarqua Sue qui n’avait plus très envie de sourire à présent.
- Oui, ça va être la guerre, murmura Gabrielle, tu aurais mieux fait de te taire. Mais bon, au moins on a Rambo qui veille sur toi, c’est un point positif. Mais au fait comment tu la connais?
- Oh, on s’est croisé l’autre jour et je lui ai offert un sandwich et un café, et je me rends compte que c’est le meilleur investissement que je n’ai jamais fait.
La sonnerie retentit enfin, annonçant le début des cours qui allait commencer. Nous nous dépêchâmes de trouver notre salle avant que la seconde ne retentisse, et comme si ma journée n’avait pas suffisamment mal commencé, nous découvrîmes que Gabrielle n’était pas dans la même classe que moi.
« Et merde! Je vais vraiment passer une année horrible », me lamentais-je, à bout de nerf.
« Ce n’est pas grave ma belle, n’oublies pas que nous n’avons pas besoin d’être à proximité pour papoter, et
en plus les profs n’y verrons que du feu », tenta-t-elle de me consoler sans conviction.
Je suivis Sue dans notre classe déjà bien remplie, déçue, et m’installai à ses côtés au fond de la salle, m’asseyant le plus loin possible de Stacy Green qui, à mon grand soulagement, avait elle aussi été séparée de son binôme Alicia. La seconde sonnerie retentit enfin, puis notre nouveau professeur referma la porte, signifiant aux retardataires l’obligation de passer par la case accueil.  Ce qui ne dissuada pas Dylane de pousser la porte cinq minutes après le début du cours, sans prendre la peine de s’en excuser. Elle vint tout naturellement s’asseoir sur la chaise à côte de moi.
- C’est quoi la matière? Me demanda-t-elle sans se donner la peine de baisser la voix. 
- Histoire. Tu as de la chance que notre nouveau prof ne soit pas aussi strict que Mr Flewik, chuchotai-je, en comprenant que celui-ci nous avait remarqué.
- Bien, je disais donc, je suis Mr Belley, votre nouveaux professeur d’histoire, je remplace votre regretté Mr Flewik qui malheureusement à décidé de prendre sa retraite…
Un murmure d’approbation s’éleva dans les rangs, manifestant l’antipathie évidente que ce professeur non regretté nous avait inspiré.

 

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- …Bien, du calme je vous prie…Je disais donc, cette année sera certainement bien différente que celles que vous avez pu connaître auparavant, de part mes méthodes, mais aussi, le lien que je tiens à créer avec chacun d’entre vous. Tout d’abord, je souhaiterais que vous puissiez tous participer librement, vous exprimer sur ce qui vous intéresse et je pense qu’une petite présentation s’impose…
« Oh non! Notre nouveau prof veut qu’on aille se présenter devant toute la classe pour mieux nous connaître, j’ai la poisse… » Pensai-je à l’intention de Gaby.
L’appel commença, et chacun leur tours les élèves défilèrent gênés au tableau pour se présenter. Mon cœur palpitait dangereusement, et mes mains moites tremblaient de plus en plus fort au fur et à mesure qu’il se rapprochait de mon nom dans la liste; je détestais parler en publique. Bien que je sache feindre l’assurance en cas de tête à tête avec une personne seule, l’idée d’avoir plusieurs regards en train de me fixer m’était insupportable, particulièrement face à mes camarades de classe. Depuis toujours, je redoutais les exposés et interrogations surprises au tableau, à chaque fois je ne pouvais m’empêcher de trembler et même de bégayer. Et le moindre ricanement ou chuchotis dans le publique pouvait me faire perdre toute contenance.
Je maudissais déjà ce Belley pour son idée nullissime de nous obliger ainsi à s’exposer dès le début de l’année, il devait pourtant bien se douter que cette obligation pourrait angoisser les élèves timides tels que moi; alors soit il était idiot, soit totalement pervers, mais dans tous les cas je présentais que son cour allait être un vrai cauchemar.
- Je commence à regretter Flewik, chuchotais-je tendue comme un ressort.
- C’est bon, on doit juste se présenter n’en fait pas toute une montagne, répondit Sue agacée par ma timidité maladive. Elle n’avait jamais eu le trac et ne pouvais pas me comprendre. Bien au contraire, elle était impatiente de pouvoir aussi rapidement s’exprimer. Lorsque ce fut son tour, elle entama tout naturellement une présentation très détaillée de ses ambitions dans la vie, activités préférées, et passions sans aucune retenue. J’eus presque peur qu’elle se mette à raconter à nouveau ses vacances en Espagne.
- Et tu la supportes depuis combien de temps celle là? Elle ne souffrirait pas d’une incontinence verbale par hasard? Dylane semblait déjà ne plus pouvoir la supporter.
- Oui ça doit être ça, on s’habitue avec le temps.
- Toi non plus tu ne supportes pas de te donner en spectacle à ce que je vois, essaies de te détendre, respires lentement par la bouche, et fixe ton regard sur moi pendant ta présentation.
- Merci, lui répondis-je rassurée par son soutient compréhensif, cette fille avait vraiment quelque chose de rassurant, et sa présence, à défaut de celle de Gabrielle me réconfortait un peu en cette première journée à l’abattoir.

 

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« Jessica Lorens !»  L’appel de mon nom résonna comme une bombe à mes oreilles, et je mis un instant avant de réussir à me lever de ma chaise, en tentant de contrôler mes tremblements. Je regrettai immédiatement d’avoir choisi des chaussures à talons hauts ce matin, et redoutai de trébucher maladroitement et de m’étaler par terre. J’étais tellement stressée que je n’étais plus certaine de savoir marcher.
Lorsque j’arrivai au tableau, je fus accueillie par le regard moqueur de Stacy Green qui ricanait déjà au premier rang, imitée par ses pestes de copine. Je réussis tout de même à me présenter le plus sommairement possible, appliquant le conseil de Dylan que je ne quittai pas une seconde du regard. Quelque chose de bienveillant dans ses grands yeux noirs m’apaisèrent immédiatement, effaçant presque la présence des autres personnes de la salle.
Lorsque je crus que mon calvaire touchait à sa fin, et m’apprêtai à retourner à ma place, Mr Belley m’interpella.
- Mlle Lorens, dîtes en nous plus pour que nous puissions mieux vous connaître, quelles sont vos passions, vos activités…?
Quel abruti! Ne percevait-il pas les tremblements de ma voix et mes joues écarlates? Il devait vraiment faire exprès de prolonger mon supplice, malgré l’attitude hostile peu discrète des vipères du premier rang.
- Euh…oui, j’aime beaucoup la peinture, et je passe beaucoup de temps à lire…
- Et quel genre de lecture?
« Mais lâche moi pauvre con, ça t’amuse de m’humilier devant mes ennemies? » Hurlais-je intérieurement, tentant de garder mon calme.
- Je suis assez éclectique en fait, je n’ai pas de genre en particulier, j’aime lire de tout.
- Mais c’est très bien de s’intéresser à tout, il faut garder l’esprit ouvert! Vous entendez, prenez tous exemple sur Mlle Lorens et ne vous fermez pas à la diversité…
Stacy étouffa sans grande discrétion un fou rire avec ses amies, me jetant des petits coups d’œil moqueurs.
Belley allait à nouveau ouvrir la bouche, et je compris que l’interrogatoire s’annonçait interminable.
- Je n’ai pas d’autres passions! Rien d’autre à dire sur moi, le coupais-je en retournant m’assoire sans attendre la suite.
Je n’arrivais toujours pas à m’arrêter de trembloter, craignant qu’il ne me rappelle au tableau.
Ce fut alors au tour de Dylane.
- Mlle Caige? Dylane Caige…
- Ouai c’est moi, s’exclama-t-elle sans bouger de sa chaise.
- Pourriez-vous venir ici pour vous présenter?   
- Non! Son insolence naturelle et assurée me stupéfia tout autant que Belley, qui perdit enfin son exaspérant sourire mielleux.

 

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- A bon, mais pourquoi donc ne viendriez-vous pas comme tous vos camarades, nous permettre de mieux vous connaître?
- Parce que vous savez déjà tous ce que vous avez à savoir, soit mon nom et mon prénom, et c’est largement suffisant pour vous permettre de m’enseigner votre matière. Alors si ça vous amuse d’humilier chaque élève un par un au tableau alors que n’importe quel idiot sait pertinemment que c’est le moment que tout le monde redoute, c’est votre problème, pas le mien.
Belley sembla soudain aussi mal à l’aise que j’avais pu l’être pendant ma présentation. Il tenta de reprendre son assurance par une attitude soudainement sévère.
- Ce n’est pas avec ce genre de comportement que vous réussirez votre scolarité, alors je vous prie de respecter ma façon de diriger ce cours et de vous présenter comme tout le monde! Ordonna-t-il en élevant la voix. Ce qui ne parut pas intimider Dylane le moins du monde.
- Ok, alors voilà je fais du 90B, j’adore porter des culottes en latex et je trouve qu’il n’y a rien de plus passionnant au monde que de finir en cellule de dégrisement pour atteinte à la pudeur en état d’ébriété sur la voix publique. Surtout lorsque je me fais escorter par des petits flics canons avec un petit cul bien moulé dans leur…
- Ça suffit! Explosa Belley, outré.
La classe entière explosa d’un fou rire général. Et Dylane, vautrée nonchalamment sur sa chaise continuait de sourire avec dédain. Je ne pus moi-même m’empêcher de me tordre de rire sur ma table. Cette fille avait encore plus de répartie que moi, j’étais sincèrement admirative devant son audace. Belley avait bien mérité cette délicieuse humiliation.
- Hors de mon cours! Allez immédiatement chez le proviseur, je vous mets 5 heures de retenues! Mlle Lorens, veuillez accompagner votre camarade! Hurla-t-il décontenancé. La classe continuait d’applaudir en coeur malgré ses vaines tentatives pour regagner le calme.
Je suivis donc Dylan hors de la classe, ravie de pouvoir sortir de ce cours insupportable. J’allais prendre tout mon temps pour revenir.

 

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- Tu as été grandiose! La félicitais-je une fois dans le couloir; Je pense qu’il n’a jamais été aussi humilié de toute sa vie, mais tu risques de te faire saquer jusqu’à la fin de l’année.
- Ouai je sais, mais fallait vraiment qu’il commence l’année sur de bonnes bases, c’était pour son bien.
- Et bien dis moi, j’aimerais pas que tu me veuille du bien, plaisantais-je amusée. Elle avait presque réussi à me faire oublier quelques instants, le nœud qui serrait mon estomac depuis la veille.
- Ne t’inquiète pas, je n‘ai pas envie de te casser. Toi je t’aime bien, t’as l’air d’être une fille bien, me dit-elle d’un air sincère en m’adressant son habituel clin d’œil. Moi aussi je l’aimais bien avec son franc parlé et sa personnalité politiquement incorrecte, cette fille m’inspirait confiance et j’espérais vraiment avoir l’occasion de mieux la connaître. J’étais certaine que derrière cette carapace de fille invincible, se cachait une grande sensibilité.
- Maintenant je vais me retrouver toute seule avec Sue pour terminer l’heure, c’est pas cool. Évite de te présenter avec les autres profs ça vaudrait peut être mieux.
- Au moins, je suis sure qu’il ne m’oubliera jamais, et je dois être la seule dont il aura retenu les centres d’intérêt.
Nous arrivâmes devant le bureau du proviseur, la secrétaire reconnut immédiatement Dylane et leva les yeux au ciel, exaspérée de la revoir aussi vite.
- Déjà? Non mais ce n’est pas vrai qu’avez-vous encore fait? Les cours n’ont pas commencés depuis vingt minutes qu’on vous envoie déjà ici.
- Que voulez-vous Penny, vous me manquiez trop. Et puis le bureau du proviseur c’est comme une deuxième maison. Moi aussi je suis ravie de vous revoir.
La secrétaire soupira sans lui répondre et annonça par téléphone son arrivé à la directrice.
J’allais repartir vers ma salle, lorsque Dylane m’interpella avant d’entrer dans le bureau. Elle sortit un billet de 10 dollars de sa poche qu’elle me tendit, sans que je comprenne.
- C’est pour le déjeuner de l’autre jour, je t’avais dit que je te rembourserais à la rentrée. Et non ce n’est pas pour une commande de drogue, précisa-t-elle à l’intention de Penny qui nous observait d’un air suspicieux.
- Non, ce n’est pas la peine garde-le, c’était de bon cœur.
- Non, je ne veux rien devoir à personne, insista-t-elle d‘un ton ferme qui ne laissait aucune négociation possible.

J’allai donc accepter son billet lorsque un choc similaire à celui que j’avais ressentis lors de ma première rencontre avec Gabrielle, se produit entre nous au contact de nos mains. Le même éclair lumineux, la même décharge électrique se répandit dans nos membres, nous projetant chacune à terre. La réaction me parut moins brutale que la première avec Gaby, et ma surprise n’était rien en comparaison de la sienne. Son visage exprimait un mélange d’étonnement et de peur, contrastant avec son imperturbable assurance habituelle.

 

 

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Elle me dévisagea, partagée entre la crainte et la curiosité, puis son regard se durcit.
- Qu’est-ce que tu viens de me faire? Demanda-t-elle, menaçante
- Ce n’est pas moi, je n’y suis pour rien.
- Tu viens de m’électrocuter, comment as-tu fais ça? Persista-t-elle en se relevant, elle s’avança vers moi prête à me secouer.
« Je te dis que ce n’est pas moi! Je l’ai ressenti tout comme toi, je n’y suis pour rien je te le jure! » Insistai-je par la pensée, en espérant qu’elle se calme. Elle se figea sur place, écarquillant les yeux stupéfaite.
- Comment tu fais ça? Tu parles dans ma tête?
« Oui, et toi aussi tu peux me répondre de la même manière, ça éviterait de perturber la vieille Penny qui est en train de nous regarder en se décrochant la mâchoire… »
La secrétaire semblait au bord de la syncope, elle devait avoir vu l’étrange lumière jaillir entre nous sans réussir à y croire, toujours en état de choc.
- Comment tu sais que je peux te parler par la pensée? Comment ça se fait que tu ne sois pas aussi surprise que moi, si ce n’est pas toi qui viens de me faire ça?
« Parce que ça m’est déjà arrivé une fois, avec une autre fille, la rousse qui m’accompagnait ce matin. Mais je ne comprends pas plus que toi ce qui vient de ce passer, je sais juste qu’il vaudrait mieux éviter de se faire trop remarquer tant qu’on ne saura pas ce qui nous arrive ».
Dylane me regardait avec méfiance, mais je sentais le doute naître dans ses yeux.
« Tu m’entends là? Tu sais à quoi je suis en train de penser? Non mais je suis folle, qu’est-ce qu’il me prend d’écouter cette fille, je suis en plein délire…J’ai pas dû me remettre de la cuite d’hier soir… »
- Non tu ne délires pas, et tu es complètement sobre, lui répondis-je à haute voix pour lui prouver que je l’entendais bien.
« Merde! T’es vraiment dans ma tête? Comment est-ce possible? »
« Je n’en sais rien, nous non plus on ne comprends pas ce qui nous arrive, mais ça ne sert à rien de paniquer ça nous aidera certainement pas à trouver des réponses. »

Dylane sembla mieux supporter l’étrange situation que Gabrielle ne l’avait fait. Ses traits se détendirent, elle comprenait que je n’étais pas responsable de ce phénomène et sa curiosité prit le pas sur sa peur.

 

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« Je me sens fébrile, j’ai la tête qui tourne… »
Étrangement, je ne ressentis pas le malaise comme à ma première fois, mais je compris que Dylane allait devoir elle aussi, traverser à son tour l’état grippal que j’avais endurer.
« Tu ferais mieux de rentrer te reposer chez toi, tu vas être un peu fiévreuse pendant quelques heures, mais demain ça ira mieux…tu risques aussi de faire des rêves étranges…en fait tu vas certainement voir à travers mes yeux ou ceux de Gabrielle, j’essayerai de ne rien vivre de trop traumatisant…Je suis désolée. » J’espérais que cette épreuve lui serait plus facile en étant prévenue.
Malgré son soudain état maladif, je surpris un sourire satisfait s’étirer sur ses lèvres. La nouvelle ne semblait pas la perturber outre mesure.
« C’est trop bizarre…Mais c’est cool! C’est une sorte de pouvoir magique, un truc dans le genre? »
Elle réagissait plutôt bien au choc qu’elle venait de subir, et je reconnaissais bien là, cette force de caractère inébranlable qui faisait sa personnalité.
« Bon, maintenant tu vas aller voir le proviseur et lui dire que tu ne te sens pas bien, tu ne peux pas rester en cours aujourd’hui, tu vas te sentir de plus en plus fiévreuse. Moi je m’occupe de Penny, il ne faudrait pas qu’elle commence à raconter ce qu’elle a vu, et qu’elle s’imagine que les extra terrestres ont débarqué… ».
Dylane ne se fit pas prier, reprenant avec aisance le contrôle de ses émotions, elle disparut dans le bureau.
« Bien, à nous deux Penny !»
Je m’avançai jusqu’à elle doucement, empruntant ma voix la plus douce et rassurante en fixant mon regard dans le sien.
- Ne vous inquiétez pas Penny, tout cela n’était qu’une illusion d’optique. Vous êtes tellement fatiguée en ce moment, il vous arrive de voir des choses et de mal les interpréter…
- Oui c’est vrai-je suis très fatiguée en ce moment, répondit-elle d’une voix monocorde et endormie. Elle était hypnotisée.
- Mais il ne c’est rien passé, vous devez oublier tout ce que vous croyez avoir vu et ne surtout rien dire à personne.
- Non à personne…
- Maintenant vous allez m’écrire un mot d’excuse pour expliquer que vous aviez des papiers à me faire remplir, pour excuser mon retard à Mr Belley.
- Oui bien sur…
Le regard vide, elle s’exécuta et signa le papier sans émettre la moindre objection.

 

 

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Dylane ressortit enfin du bureau du proviseur, pâle et trempée de sueur.
«  Je ne me sens vraiment pas bien. Je dois passer par l’infirmerie avant de rentrer chez moi…Qu’est-ce que tu as fais à Penny on dirait un zombi? »
« Juste un peu d’hypnose, elle s’en remettra vite ne t’inquiètes pas pour elle. Je lui ai fais oublier ce qu’elle a vu. »
Dylane, sidérée, semblait émerveillée devant cette nouvelle révélation insolite.
« Génial! Est-ce que moi aussi je peux faire ce genre de chose? »
« Je n’en sais rien, Gaby ne m’en a pas parlé, je ne sais même pas comment ça fonctionne. »
« Et moi qui te prenais pour une petite chose sans défense! Tu caches bien ton jeu! »

- Il faut que je retourne en classe, vas à l’infirmerie, on se retrouvera demain matin devant le lycée avec Gabrielle.
Dylane m’adressa un dernier clin d’œil avant de s’éloigner, la démarche tremblante.
Je m’empressai de rejoindre le cours de Mr Belley, espérant qu’il ne me demande pas un discours public à mon retour en classe. Mais il ne fit aucun commentaire, et me laissa retourner m’asseoir sans aucune question. (...)

 

 

 

 

 

 

 

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