Chapitre V partie 4

Assises dans la salle d’attente du bureau du directeur avec Gabrielle, nous attendions nerveusement que Dylane en sorte enfin. Le professeur de sport l’y avait envoyé pour l’agression d’Alicia, qui avait été portée à l’infirmerie. « Pauvre petite chose! Elle a été traumatisé » ragea Gaby gagnée par l’impatience. Je ne l’avais jamais vu dans cet état, ses pensées faisaient même beaucoup plus peur que celle de Dylane. Elle était horrifiée à l’idée que notre pire ennemie puisse violer l’intimité de nos esprits. «  Je te jure que si elle dit un seul mot au sujet de mon père, je la tue! ».
- Calme toi on va trouver une solution. « C’est peut être une sorte de contamination je ne sais pas…qui se transmet par le touché, si on comprend ce que c’est on pourra lui retirer… ».
La vérité était que moi aussi j’étais terrifiée en imaginant cette peste lire le secret de Jeremy dans ma tête. Ce merveilleux cadeau se révélait empoisonné, et cette perte de contrôle de ma vie et de mon intimité commençait à m’angoisser profondément.
- Crois-tu qu’ils vont la renvoyer?
- On ne les laissera pas faire, ne t’inquiète pas. Concentrons nous sur elle pour savoir ce qu’il se passe à l’intérieur…
Nous fermèrent ensembles nos yeux, nous projetant dans la tête de Dylane…






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- …Mlle Caige, ce n’est pas votre première agression, et je crains qu’elle ne puisse être la dernière. Vous êtes totalement incontrôlable, et je pense que mon indulgence à votre égare à largement atteint ses limites. Je veux bien que vous soyez issue d’un milieu défavorisé, et que les enfants placés en foyer tels que vous puissent être sujets à certaines souffrances incontestables. Mais cela n’excuse en rien vos actes de délinquance répétés.
 Le proviseur, un quadragénaire petit et chauve, me fixait d’un air sévère et intransigeant. Je savais déjà que je n’avais aucune chance de le convaincre de me laisser m’expliquer, et encore moins qu'il puisse me croire. Alicia était une bonne élève, appréciée et populaire sans aucun passé douteux. Alors que moi j’étais l’incarnation du stéréotype de la coupable. C’était injuste, mais j’en avais l’habitude, cela avait toujours été ainsi, avant même que mes actes ne commencent à mériter de tels préjugés. Il était tellement facile de penser que la fille d’une alcoolique et d’un criminel en taule ne pouvait être qu’une mauvaise graine qui finirait de toute façon par céder aux lois de l’hérédité. J’avais décidé de ne plus être suspectée à tors, et de mériter enfin ces jugements gratuits qui s’étaient toujours posés sur moi. Bien sur que j’étais violente! Mais c’était le seul moyen de me protéger. A défaut d’être respectée, on me craignait et c’était suffisant. Il m’était plus facile de feindre la désinvolture et le désintérêt profond pour ma sanction. Si je m’auto persuadais de ne rien ressentir, personne ne pouvait m’atteindre. Mais au fond, malgré mes airs indifférents, je craignais d’être renvoyée du lycée. C’était le dernier endroit qui me rattachait à la normalité, à un avenir peut être… Et maintenant à deux amies qui ne se fiaient pas aux apparences et m’accueillaient telle que j’étais. Non, je ne voulais pas être virée! Mais que pouvais-je bien y faire? Il était trop tard, et je ne regrettais pas du tout mon geste. Tout était contre moi et quoi que je puisse dire pour ma défense, j’étais partie perdante avant même d’avoir essayé. Je lui offris alors mon sourire le plus insolent.

 

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- Je vois que vous prenez tout cela à la légère! Je ne peux plus vous garder dans cet établissement, vous êtes définitivement renvoyée!
- Si vous le dîtes, vous allez me manquer Robert, je pensais que nous deux c’était pour toujours…Et l’amour dans tout ça?
Il secoua la tête et soupira, agacé.
- Vous êtes irrécupérable! Je vais appeler votre tuteur immédiatement.
- Et moi je vais me lancer dans une formation de création de perruque! Je suis sure que vous rêvez d’une petite moumoute pour Noël!
Sa calvitie semblait être un sujet délicat que toute personne sensée aurait évité d’aborder en ces circonstances, mais si je devais partir, autant que ce soit en beauté.
Il saisit brusquement le téléphone et composa le numéro. Dans quelques secondes, ma vie allait réellement déraper.
La porte du bureau s’ouvrit soudain, l’interrompant dans son appel, mon jugement allait être suspendu quelques instants…

 

 

 

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Dylane n’avait pas du ressentir notre présence dans son esprit, d’après l’expression de surprise qui se peignit sur son visage en nous voyant entrer sans frapper.
- Stop! Raccrochez ce téléphone immédiatement! Ordonnai-je d’un ton ferme.
- Comment osez-vous débarquer ainsi dans mon bureau et me parler sur ce ton…
- Taisez-vous! Dis-je en me précipitant sur lui. Je n’étais plus certaine de ce que j’étais en train de faire, et je commençais à douter de mes capacités de persuasion. Je n’avais aucun contrôle sur ce pouvoir, il pouvait m’abandonner tout aussi soudainement qu’il était apparu. Et les conséquences terribles que mon impertinence pourrait avoir, si celle-ci ne pouvait être effacée ne m’apparurent que trop tard. Le mal était fait. Je me plantai alors face à lui, le regard intensément fixé dans le sien, et défonçai sans ménagement la petite porte de son esprit.
- Vous n’allez pas renvoyer Dylane! Elle n’aura aucune sanction, et vous allez aussi effacer tous les blâmes de son dossier!
Un instant de silence qui me sembla une éternité s’installa dans la pièce. Gabrielle et Dylane, tendues comme des ressorts, observaient sa réaction, soucieuses de la réussite de mon plan.
- Oui, je vais tout effacer…Répondit-il enfin d’une voix endormie.
Je ne pus contenir un soupir de soulagement, et m’écroulai-je sur la chaise près de Dylane.
- Géniale! J’adore te voir les transformer en zombis! Tu m’as sauvé la vie! Eh!…pourquoi on en profiterait pas pour lui demander de se promener avec son slip sur la tête…
Nous éclatâmes toutes les trois de rire, la pression commençait enfin à redescendre.
- Robert…Écoutez ma voix…Dès demain vous irez vous chercher une moumoute effet brushing…et vous ne la quitterez plus…vous dormirez avec, elle sera votre meilleure amie. Déclara solennellement Dylane d’un ton mystificateur et grave, en se postant face à ses yeux qui fixaient le vide d’un air idiot. A notre grand étonnement, Robert répondit;
- Acheter une moumoute…ma meilleure amie…Oui il m’en faut une.
Incapables de nous arrêter de pleurer de rire pour parler, nous tentâmes de nous exprimer par la pensée, mais l’hilarité s’était aussi emparée de nos esprits, éclatant dans un vacarme incompréhensible.

 

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« Je…J’ai réussi! Je l’ai hypnotisé moi aussi…Je suis trop forte… »
Oui, il avait bien obéi au son de sa voix, elle aussi possédait donc ce pouvoir.
- Je peux essayer? Proposa timidement Gabrielle, le regard plein d’espoir.
Elle s’avança devant lui et planta ses grands yeux verts dans les siens;
- Robert, je vous ordonne de me donner immédiatement un double des clés du lycée ainsi que mon dossier scolaire, lui dit-elle hésitante.
Celui-ci n’eut aucune réaction, toujours dans son état de transe silencieuse, il ne répondit pas. La déception envahit le visage de Gabrielle, décontenancée.
- Je t’ordonne de me donner le double des clés, insista-t-elle irritée.
Toujours rien, Robert ne semblait pas l’entendre et continuait de fixer le vide, indifférent.
- Ça ne marche pas.  Je n’ai pas ce pouvoir, murmura Gaby en fermant les yeux, défaitiste.
«  Je ne suis pas aussi forte que vous deux… »
L’atmosphère joyeuse disparut tout d’un coup, Dylane cessa de rire et nous comprîmes que cette impuissance l’avait profondément blessée. Une vague d’émotion et de sentiment d’infériorité nous submergea alors, contaminées par ce que ressentait Gabrielle au fond d’elle.
- Non ma belle je suis certaine que ce n’est qu’une question de temps et que bientôt tu sauras toi aussi contrôler les pensées…tentai-je de la rassurer, sans conviction.
- Laisse tomber, ce n’est pas grave. On ne peut pas tout avoir, répondit-elle sans aucun optimisme. Elle n’y croyait pas, et se résignait à ne jamais avoir ce pouvoir.
«  Peut être que…nos pouvoirs dépendent aussi de nos personnalités et de notre confiance en nous. Ta timidité et ton manque d’assurance qui te font douter de toi t’empêchent sûrement d’être persuasive tant que toi-même tu ne crois pas en toi. Je pense que lorsque tu seras plus assurée et que tu sauras t’imposer aux autres et ne plus te sous estimer, ton pouvoir se développera…J’en suis certaine, » affirma soudain Dylane, convaincue par son intuition, qui sembla surprendre Gabrielle tout autant que moi. Nous n’imaginions pas un instant que celle-ci puisse avoir un regard aussi analytique et psychologue de la situation. Elle ressentit notre étonnement aux allures de préjugés, mais poursuivit en feignant de ne rien avoir entendu. J’avais honte d’avoir pus m’arrêter ainsi aux apparences, et de m’être trompé à ce point sur elle. Dylane était bien plus subtiles et sensible qu’elle ne le laissait paraître sous ses faux airs de brute inculte.
«  Il y a une force en toi que tu étouffes par un sentiment constant de peur, tu ne te vois que comme une faible victime impuissante et fragile, et c’est donc aussi l’image que tu renvois aux autres. Tu es la seule à pouvoir t’imposer des limites, et à choisir ce que tu es et ce dont tu es capable. Regarde, lorsque tu t’es adressée à Robert, tu étais hésitante, incertaine d’en être capable. Mais pour l’art de la persuasion, il faut croire en ce que l’on raconte, il ne faut pas douter et encore moins le montrer. Je me doute que ce que tu vis est très traumatisant et a participé à façonner ta manière d’être. Mais je sais aussi que tu es bien plus que ce que tu ne nous montre. Je sais ce que c’est de s’enfoncer dans un rôle et de ne plus savoir en sortir, comme si nous étions condamnées par le regard des autres à rester fidèles à l’étiquette qu’ils nous ont collé. Mais tu ne dois pas renoncer à assumer ce que tu es réellement au fond de toi, bien cachée derrière ton masque. » Ajouta-t-elle, nous laissant muette de surprise.

 

 

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Ses paroles touchèrent Gaby en plein cœur, comme si pour la première fois de sa vie, quelqu'un la voyait enfin réellement. Dans un élan spontané, elle enlaça Dylane dans ses bras, émue par cette analyse si lucide de ce qu’elle ressentait. La réaction de celle-ci me surprit tout autant, moi qui l’avais imaginé distante et dénuée de toute sentimentalité, je la vis l’enlacer tendrement à son tour, les yeux chargés d’émotions et de douceur. Elle leva alors son regard vers moi, et tendit sa main m’invitant à les rejoindre. Je vins à mon tour les serrer dans mes bras, émue, envahie par un sentiment puissant de confiance et de tendresse. Notre lien allait au-delà du simple partage de nos pensées. Un amour instinctif nous unissait, telles des âmes sœurs que le destin aurait enfin réuni.

 

 

 

 

 

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Le reste de la classe avait été surpris de voir Dylane revenir en cours après cet incident en sport, et Alicia n’avait pas réapparu de l’après midi.
Et bien que son sort ne nous inquiétait pas le moins du monde, nous restions soucieuses des conséquences que ce nouveau lien avec elle risquait d’engendrer dans nos vies. Nous tentions de rester concentrer pour fermer nos esprits à toutes pensées intimes, espérant qu’elle ne puisse pas visiter nos souvenirs et nos sentiments privés.
Lorsque les cours de l’après midi furent enfin terminés, nous nous rendîmes directement à l’infirmerie, afin de soutirer quelques informations sur l’état de Alicia, espérant que celle-ci n’ai pas souffert des mêmes symptômes que nous, et que peut être, nous ayons put nous tromper quand à sa contamination par notre pouvoir commun. Mais l’infirmière, pressée de rentrer enfin chez elle, nous confirma qu’elle était bien fiévreuse et que sa mère était venue la chercher immédiatement après le cours de sport.
Ecoeurées par la certitude qu’elle puisse être définitivement liée à nos esprits, nous nous séparâmes devant le lycée, redoutant son retour du lendamain.
«  Je pense qu’on ferait mieux d’éviter tout contact avec Stacy Green et les autres pestes de ce genre…Si ce pouvoir et contagieux, je ne veux pas me retrouver liée à toutes les vipères du bahut. On devrait peut être même penser à porter des gants… » proposa Gabrielle, toujours aussi traumatisée par l’incident avec Alicia, avant de s’éloigner de son côté.
Oui, cette contagion de plus en plus importante commençait à m’inquiéter sérieusement moi aussi. Tant que ce pouvoir se limitait à nous trois, il pouvait être une bénédiction, l’occasion de créer des amitiés profondes et durables, mais si il n’était qu’une maladie, vouée à se propager à chaque contact avec n’importe quel individu, il faudrait que nous trouvions au plus vite un moyen de nous en défaire. Avec un peu de chance, Alicia aurait parlé de son hallucination, et serait internée dans un asile de barjots, contrainte au silence dans une chambre capitonée, très loin de nous. Elle s’était évanouit en entendant nos voix dans sa tête, cette petite nature allait regretter son intrusion dans nos pensées si elle s’imaginait un instant pouvoir nous nuire, elle était bien trop faible psychologiquement pour représenter un réel danger.

 

 

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En arrivant à la maison, je découvris la voiture de Théo garée dans l’allée. Il était rare qu’il rentre avant moi, et l’idée de pouvoir passer une soirée ensemble me redonna un peu d’enthousiasme. 
Je me précipitai joyeusement dans le salon, préparant déjà dans ma tête quelques vannes cinglantes à lui envoyer pour entamer les chamailleries habituelles, mais je fus stoppée net dans mon élan lorsque je découvris qu’il n’était pas seul.
Conrad était là, assis sur le divan l’air préoccupé face à mon frère absorbé par la pile de dossier posée devant lui.
- Oh Jess! Tu es déjà rentrée!
- Oui les cours sont finis. Tu es en train de travailler?
- Oui je suis désolé, nous sommes venus ici parce que j’ai du prêter mon bureau à des agents fédéraux qui viennent nous prêter mains fortes sur cette affaire. Il n’y a plus de place pour tout le monde au post.
Conrad tourna immédiatement son regard intense vers le mien, ses beaux yeux bleus glacés semblaient chargés de curiosité en se posant sur moi, comme si il s’était inquiété de mon état depuis la rupture forcée qu’il nous avait imposé à Jeremy et moi.
«  Et non je sui encore debout! Je ne vous ferais pas le plaisir de m’écrouler, je n’ai pas encore dit mon dernier mot! » pensai-je pour moi-même en détournant mon regard de lui, je refusais qu’il puisse ressentir le moindre désepoir sur mon visage, ou imaginer que je pouvais lui accorder trop d’importance.
- Tu ne salues pas Conrad? Il est venu récupérer quelques nouvelles informations que mes indics m’ont rapporté tout à l’heure.
- Bonsoir Jessica, me dit-il enfin de sa voix velouté, envoûtante.
- Bonsoir, lui répondis-je froidement en lui jetant un regard plein de rancœur amère.
- Je suis ravi de te revoir, ajouta-t-il d’un air beaucoup trop sincère qui me fit l’effet d’une provocation.

 

 

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Un doute envahit soudain mon esprit; était-il réellement là pour le travail, ou était-ce un moyen pour lui de me faire comprendre que j’avais grand intérêt à ne plus m’approcher de Jeremy, en menaçant mon frère de manière implicite. En me montrant qu’il pouvait approcher ma famille sans aucune difficulté, ou peut être était-il encore venu lui faire un lavage de cerveau. Mon sang se mit à bouillir dans mes veines, cette rage endormie se réveillant brutalement en moi.
- Théo, je me sens fébrile, pourrais-tu aller me chercher quelque chose contre la fièvre? Improvisai-je pour l’éloigner un instant.
- Tu as de la fièvre? Tu te sens mal comme l’autre jour? S’inquiéta tout de suite mon frère en s’approchant de moi pour tâter mon front.
- Oh, ce n’est pas grand-chose, juste un peu de fatigue et une bonne migraine, mais je préfère prendre un peu de paracétamol au cas ou…
- Tu as raison, je vais te chercher ça tout de suite. Il m’en reste un peu dans la salle de bain, je reviens…
Il disparut dans l’escalier, et me laissa enfin seule avec Conrad. Je n’avais que quelques secondes avant qu’il ne revienne, je devais être brève mais directe. A l’expression de son visage, je sus que Conrad avait compri mes intentions. Il m’adressa un sourire amusé, curieux d’entendre ce que j’avais à lui dire. Je m’approchai alors brutalement de lui, à quelques centimètres de son visage et plantai mon regard menaçant plein de haine dans le sien.
- Je te préviens, si tu es venu ici pour hypnotiser mon frère ou me faire comprendre que tu t’en prendras à lui si je ne rennonce pas à Jeremy, ton intimidation ne marche pas avec moi. Je ne suis peut être qu’une petite mortelle mais si tu touches à ma famille je t’assure que tes petits crocs ne suffiront pas à te protéger. Alors tu vas garder tes distances avec Théo et je ne veux plus te revoir chez moi, lui murmurai-je la mâchoire serrée de colère.

 

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Son délicieux sourire s’éffaca soudain de ses lèvres, son regard se durcit, stupéfait que je puisse m’adresser ainsi à lui.
- Tu me menaces?
- Non, je te fais une promesse. Et tu ne devrais pas la prendre à la légère, ne sous estime pas la rage des petits humains lorsqu’il s’agit de protéger les leurs.
Un mélange d’admiration et d’irritation anima son regard. Il ne s’attendait certainement pas à ce que je puisse lui tenir tête sans peur, et avait du imaginer que j’allais me mettre à genoux pour le supplier de changer sa décision au sujet de notre couple.
- Tu as du cran d’oser t’adresser à moi de la sorte, je pourrais te tuer et faire disparaître ton corps avant même que ton frère ne revienne. Tu es différente des gens de ton espèce, je comprends maintenant ce qui fascine tant Jeremy en toi.
- Et moi je pourrais te mordre avant de mourir, et me réveiller demain suffisamment forte pour te détruire.
Ses yeux s’écarquillèrent ahuris en saisissant mon allusion à la transformation de Jeremy. Je n’avais jamais imaginé Conrad pouvoir perdre le contrôle de ses émotions, et je fus surprise lorsqu’il me saisit brusquement par le bras.
- Comment l’as-tu fais trahir ce secret? 
- Il avait besoin de se confier.
- Non! Je l’ai moi-même hypnotisé pour qu’il ne parle jamais de tout ça, comment as-tu fais? Insista-t-il, la voix tremblante d’impatience.
- Il ne m’a rien dit d’autre ne t’inquiète pas, vos secrets n’ont pas été révélés.
Mon intonnation devait trahir la peur qui me submergeait malgré moi, et il se radoucit en comprenant que son attitude m’avait effrayé.
- Je ne te veux aucun mal, ni à Théo. Je suis réellement venu chercher les nouvelles preuves que ton frère à découvert pour cette affaire, et certainement pas pour te menacer. Je ne te ferai jamais de mal, c’est justement pour te protèger que je vous ai séparé. Mais il faut que tu me dises comment tu as fait pour le pousser à te dire ces choses…

 

 

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Son regard était sincère mais inquiet, il n’était donc pas venu pour m’intimider. Je regrettais un peu trop tard, de m’être laissée emporter par mes émotions sans réfléchir. En voulant jouer les dures, j’avais fini par trop parler, et maintenant j’étais prise au piége, honteuse.
- Je n’en sais rien je t’assure. J’ai seulement insisté pour connaître son passé…je crois qu’il avait besoin d’être honnête avec moi et de partager ses secrets, lui répondis-je en fixant mon regard dans le siens, tentant d’être la plus persuasive possible. Il ne fallait surtout pas qu’il se doute de mes capacités et se méfie de moi; La petite porte de son esprit me sembla plus lourde à ouvrir que les autres, et il me fallut insister pour y entrer avec peine.
Ses traits se détendirent enfin, sans que son regard ne se perde comme celui de Robert et de Penny. Il sembla juste convaincu, et soupira rassuré.
- Ok, je te crois. Je suis désolé de t’avoir secoué, je ne veux pas que tu imagines une seconde que ma présence est une menace. Je sais que tu m’en veux et que tu souffres, mais je ne cherche qu’à te protéger. Je ne suis pas ton ennemi…
- Alors ne m’en veux pas non plus si je ne peux pas renoncer à lui, c’est plus fort que moi, confessais-je en baissant les yeux.
- Tu lui fais tellement regretter son humanité…
Les pas de Théo résonnèrent dans l’escalier, et je m‘empressai de m‘écarter de Conrad, tentant de reprendre une attitude décontractée et naturelle. Il me tendit la boite de cachet, puis contrôla une dernière fois la température de ma tête avant de retourner à ses papiers.
J’adressai un dernier regard désolé à Conrad, avant de m’ecclipser dans ma chambre, encore tremblante d’émotion.
Pourquoi avait-il fallu que je l’agresse ainsi, en prenant le risque de trahir mon secret ainsi que celui de Jeremy? Je n’étais vraiment qu’une petite idiote impulsive, et il fallait que j’apprenne à mieux contrôler mes pulsions émotives. J’en disais trop sans prendre le temps de réfléchir, et cela risquait fort de me perdre.
J’étais bien partie pour recommencer à me prendre la tête pendant des heures, lorsque une écrasante et soudaine fatigue s’abattit sur moi brusquement. Mes paupières devinrent de plus en plus lourdes, et mon corps tout entier pénait à se mouvoir. Je m’écrasai alors sur mon lit, incapable de me relever pour me mettre en pyjama. Ma chambre disparut alors, et je me sentis tomber dans un profond sommeil.

 

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Il fallut quelques instants à mes yeux pour s’accoutumer à l’obscurité autour de moi. L’air était glacé, je sentais le vent frapper ma peau et le sol dur et gelé sous mon corps encore endormi. Je me relevai péniblement, les membres endoloris, tâtonant autour de moi pour me répérer dans ce lieu inconnu. Où étais? Pourquoi n’étais-je plus dans ma chambre? M’appuyant contre un arbre, je compris alors que j’étais perdue au beau mileu d’une forêt. Mon cœur s’accelera brutalement et je sentis la panique m’envahir, mon ventre se noua de terreur et j’eus soudainement du mal à respirer. C’était un cauchemar, j’allais me réveiller! Comment aurais-je pu attérire ici et disparaître de ma chambre sans que Théo ne m’entende? Je me concentrai de toutes mes forces pour me réveiller, hurlant aussi fort que j’en étais capable, mais ma moix se perdit dans l’immensité de la forêt autour de moi. J’entendai des petits bruits du craquement des feuilles, le bruit du vent dans les branches, et celui du vide qui m’entourrait. Tout était bien trop réel, je ne rêvais pas. Incapable de bouger, paralyser par la peur, je ne pus m’empêcher de pleurer comme une petite fille, appelant mon frère, désespérée.
J’entendis quelque chose s’approcher de moi, et sursautai sans pouvoir contrôler mes tremblements. Blottie contre cet arbre, mon seul et unique repère, je fixais mon regard en direction du bruit et vis soudain appraraitre une silhouette sombre et animal se faufiler entre les hautes herbes, s’approchant dangereusement de moi. Deux yeux jaunes se détachèrent de l’ombre, et un grognement de bête affamée s’éleva de la masse brune qui me fixait, dévoilant une mâchoire terrifiante sous des babines retroucées, menaçantes. C’était un loup.
Je restais immobile, espérant qu’il ne m’attaque pas si je ne faisais aucun geste brusque. J’attendis quelques secondes qui me semblèrent des heures, puis il bondit soudain sur moi en me projetant à terre. Je sentis ses crocs s’enfoncer dans ma chaire, m’arrachant un cri de douleur que personne ne pourrait entendre.

 

 

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Dans un élan d’instinct de survie, je roulai sur moi-même évitant sa seconde morsure, et le repoussai de toute mes forces à coups de pied. Je sentais qu’il était bien trop fort et que mes jambes ne tiendraient plus très longtemps. J’allais mourir, seule, dévorée par un loup et personne ne viendrait me sauver. Ma main heurta une pierre sur le sol, que je saisis sans hésiter et l’écrasai contre la tête de l’animal. Profitant de son état de choc, je me relevai maladroitement, trébuchant sur mes jambes blessées et me mis à courir. Je ne savais pas où j’allais, et je savais qu'il ne tarderait pas à me rattraper très rapidement mais je ne pouvais plus m’arrêter. Des branches écorchaient mon visage, et des racines s’accrochaient à mes pieds, me faisant perdre plusieurs fois l’équilire. Je l’entendais courir derrière moi, il se rapprochait dangereusement en grognant de rage, attiré par l’odeur du sang qui coulait le long de mes mollets déchirés. Je n’avais aucune chance…

Un cri humain résonna soudain dans la forêt, un hurlement de femme terrifiée. Je n’étais pas seule, il y avait quelque un d’autre ici. Puisant dans mes dernières réserves, je courus dans sa direction, portée par un elan d’espoir. Les cris se rapprochèrent, mais le loup derrière moi aussi, je l’entendais respirer bruyamment.
Je heurtai soudain violemment quelque chose sur mon chemin et m’écroulai à terre.
- Aïe! S’écria une voix à mes côtés.
- Qui est là?...Qui est là?
- C’est Alicia, répondit une voix haletante pleine de larmes.
- Qu’est-ce qu’on fait ici? Il y a un loup qui…
La bête fondit sur moi, attrapant mon bras dans sa gueule béante, m’arrachant un cri torturé. J’allais perdre connaissance lorsqu’un énorme morceau de bois vint s’abâttre sur son crâne qui  lui fit lâcher immédiatement son emprise.

 

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A la pâle lueur de la lune, je la reconnus. C'était bien Alicia, debout devant moi, armée d’une grosse branche. Elle s’acharna sur le loup, qui finit par bâttre en retraite, s’éloignant dans la forêt. Elle tendit alors sa main vers moi, pour m'aider à me relever.
- Merci, tu m’a sauvé la vie il allait me dévorer…
- Il faut qu’on se cache jusqu’au levé du jour. Ca fait deux heures que je fuis, ils sont deux, et ne renoncent pas, murmura-t-elle d’une voix tremblante.
- C’est toi que j’ai entendu crier?
- Non, j’ai cru que c’était toi…il y a quelque un d’autre tu crois?
- Je n’en sais rien, mais ça venait de là bas. Je lui désignai hésitante, la direction où je l’avais entendu.
- Ok, on devrait aller par là alors, si il y a quelqu'un d’autre il faut qu’on le trouve. On sera plus fortes si nous sommes plusieurs.
Nous avançâmes lentement, scrutant l’obscurité à l’affut du moindre bruit suspect. Ma jambe et mon bras m’élançaient de douleur, et je n’osais pas les toucher de peur de découvrir des chaires béantes. Ce n’était pas le moment de m’évanouir.
- Je ne pensais pas dire ça un jour, mais je suis heureuse de te voir, lança soudainement Alicia dont la voix avait reprit un peu de son assurance.
- Et bien je dois avouer que moi aussi j’apprécie que tu sois là, je crois que je te préfère aux loups en fin de compte, me surpris-je à plaisanter.
- Mais ça ne m’étonnerais pas que tu y sois pour quelque chose à ma présence ici…Toi et tes copines vous m’avez fait un truc bizarre, je ne sais pas quoi mais ça m’a rendu malade toute la journée. Et j’ai rêvé de choses…étranges, comme si j’étais…

 

 

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- Dans nos esprits.
- Oui c’est ça. Et je me suis entendue penser plein d’horribles choses sur mon compte!
Malgré tous nos éfforts, elle avait tout de même réussi à pénétrer nos pensées. Et peut être n’avait-elle pas totalement tors en disant que notre arrivée mystérieuse dans cette forêt pouvait être liée à nous trois. Tout était tellement étrange ces derniers jours que plus rien ne me semblait impossible.
- Je suis désolée, nous n’avons aucun contrôle sur ce qui t’es arrivé, ça nous a fait la même chose à toutes les trois et nous ne comprenons pas ce qui se passe. C’est juste que ça a été plus facile entre nous puisque nous…ne nous détestions pas.
Elle continua de marcher silencieusement, certainement blessée par mes mots. La situation devait être bien pire pour elle puisqu’elle était seule.
- Mais je t’assure qu’en cet instant présent je ne déteste pas…au contraire je crois que je n’ai jamais été aussi soulagée de retrouver quelqu’un.
- Surtout que c’est toi qui as commencé…
- Comment? Qu’est-ce que je t’ai fais?
- Tu m’as nargué devant tout le monde à la soirée de Robin en me ridiculisant avec ton petit copain.
- Non, c’est toi qui as commencé à le draguer! Je t’ai juste fais comprendre que c’était chasse gardée, je ne t’ai rien dit de méchant.
- Tu t’es jetée entre nous, en me coupant la parole pour l’embrasser, et tu as fais comme si tu ne m’avais pas vu…
- Tout le monde sait que tu es une peste qui se jête sur tout ce qui bouge, je ne voulais pas te laisser allumer mon copain, tu avais bien vu pourtant qu’il était arrivé avec moi.
- Quoi! Comment ça une peste qui se jete sur tout ce qui bouge? Et en quel honneur tout le monde saurait ça? Et puis d’abord je ne pouvais pas savoir que vous étiez en couple, vous ne vous embrassiez pas, et ne vous teniez même pas la main au début de la soirée…
Un second hurlement retentit tout près de nous.

 

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- Chut! On règlera nos petits problèmes plus tard, il faut qu’on retrouve cette fille, la coupai-je.
A ma grande surprise, elle s’empara de ma main et me tira derrière elle en courant.
- Ne vas pas t’imaginer que c’est un acte de tendresse surtout! Précisa-t-elle essoufflée.
La voix était juste à côté, à quelques pas de nous.
Alicia se stoppa net, derrière un arbre.
- Arme-toi aussi, on devra surement casser du loup.
Je saisis un morceau de bois suffisamment solide et épais dans les feuillages, le plus silencieusement possible.
- Ecoute…ça se rapproche de nous, elle court…
Une silhouette apparut soudain, poursuivit par une autre, celle d’un loup.
Postées derrière notre cachette, nous attendîmes que la fille passe à coté de nous, puis abattîmes en cœur nos deux batons sur le loup qui la talonnait. Celui-ci s’effondra dans un couinement de douleur.
La fille s’arrêta immédiatement, la lune se refléta dans sa longue chevelure rousse, elle se retourna, terrifiée. Son visage exprima un soulagement intense lorsqu’elle me reconnut. Gabrielle courut vers moi et se jeta dans mes bras, frémissante, la peau glacée (…)

 

 

 

 

 

 

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