Chapitre VI (partie 2)

L’infirmière dut repasser au moins à trois reprises pour réussir à me réveiller. Je n’avais dormi que deux heures et j’étais exténuée. Cette nuit avait été encore plus éprouvantes que toutes les précédentes, et à la lueur du jour, je commençais à douter qu’elle ne fut pas le fruit de mon imagination. Lorsqu’elle revint pour la troisième fois dans ma chambre pour changer me pansements je m’efforçai avec peine à garder les yeux ouverts.
- Vous n’avez pas l’air d’avoir beaucoup dormi cette nuit, me dit-elle d’un air étrange qui me fit comprendre que sa collègue lui avait rapporté mon comportement de la nuit.
Lorsqu’elle s’apprêta à retirer mon premier bandage, je détournai mon regard pour éviter un nouveau malaise à la vue de l’impressionnante plaie ensanglantée qui m’avait traumatisé la veille. Je serrai les dents avec appréhension et l’entendis soupirer.
- Ça ne fera pas mal ne vous inquiétez pas, je vais juste nettoyer la cicatrice et mettre un nouveau pansement tout propre.
Malgré ses paroles rassurantes, je préférai ne pas regarder et gardai la tête tournée vers la fenêtre.
Elle poussa soudain une exclamation de surprise, ce qui redoubla mon inquiétude et me fit redouter le pire. Je n’osais toujours pas regarder en direction de ma jambe.
- Qu’est-ce qu’il se passe? C’est grave? Ça s’est infecté et il y a du sang partout c’est ça?…Répondez vous me faite peur!
- Oh! Mon Dieu…c’est impossible, il doit y avoir une erreur…
- Mais quoi?
- Regardez par vous-même…
- Non je ne peux pas j’ai trop peur c’est dégoûtant!

 

 

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- Il n’y a plus aucune trace de blessure sur ce mollet, pas une égratignure.
- Comment?
J’osai enfin regarder ma jambe et découvris avec stupeur que la blessure avait disparue. Comment cela était-il possible? L’infirmière semblait tout aussi perplexe que moi, surtout devant les taches de sang séché sur le pansement usager, qui prouvaient bien que j’avais saigné.
Elle passa alors à mon autre jambe, puis à mon bras, je n’avais plus aucune trace de mes plaies, tout avait disparu.
L’infirmière commença à s’affoler, et je compris qu’elle risquait d’alerter tout l’hôpital et d’attirer l’attention sur moi. Comment allais-je expliquer ce phénomène de cicatrisation surnaturelle? Je devais déjà trouver une histoire pour expliquer la manière dont je m’étais blessée, mais je ne pourrais pas trouver de mensonge plausible pour justifier ma cicatrisation miraculeuse. Il fallait que j’agisse vite, et ne pas lui laisser le temps de colporter la nouvelle. Je me redressai alors hors de mon lit et me plantai devant elle, mes yeux fixés intensément dans les siens.
- Vous allez me mettre de nouveaux pansements car je suis toujours blessée. Mes cicatrices risquent de s’infecter si vous ne changez pas mes bandages. Puis vous oublierez tout ce qu’il s’est passé en sortant de cette chambre et vous ne raconterez rien à personne, c’est clair?
- Oui…Je m’occupe tout de suite de vos pansements et après je vais tout oublier…
Le regard vide, elle s’exécuta immédiatement sans opposer la moindre résistance. Cette manipulation de l’esprit me semblait être de plus en plus facile et naturelle à pratiquer; les petites portes devenaient un peu plus fines et légères à chaque tentative. A présent, je comprenais mieux cet étrange faculté qui s’était subitement réveillée en moi grâce aux révélations de Gaetan et Aurora. Ce pouvoir me prouvait alors que toute cette histoire impossible qu’ils nous avaient raconté était bien réelle.

 

 

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L’infirmière eut à peine le temps de terminer le dernier pansement lorsque la porte s’ouvrit à nouveau. Un ballon à l’hélium et forme de cœur dans une main, et un gros ours en peluche dans l’autre, Théo entra timidement dans la chambre, son sourire chargé d’inquiétude et de douceur.
- Oh, excusez moi je ne savais qu’elle était en soin, je peux repasser…
- Non c’est bon elle a terminé, n’est-ce pas mademoiselle…Vous pouvez partir maintenant, merci pour le pansement.
Tel un zombi, elle sortie d’un pas mou et lent sans rien ajouter.
- Étrange cette infirmière, pas très sympathique! S’étonna mon frère en la regardant sortir.
Il vint s’asseoir à mes côtés et me tendit la peluche et le ballon avec tendresse.
- Quelques cadeaux pour la survivante…Je sais que tu adores les nounours et celui là me regardait de derrière sa vitrine en me suppliant de lui trouver une nouvelle maman alors…
- Merci, tu es trop mignon. Je l’adore!
- Tu te sens mieux? Tu as meilleure mine que quand je t’ai amené. Tu n’as pas trop mal?
- Oh non, c’était juste la vue du sang, je me suis inquiétée pour rien. Tu me connais je suis une vraie chochotte. L’infirmière m’a dit que ce n’était pas grand-chose, c’est juste que ça saignait beaucoup, c’était impressionnant, mais on ne verra plus rien dans quelques temps, c’est très superficiel.
- Tant mieux ça me rassure! Je vais te ramener à la maison. J’ai pris ma journée de congé pour rester avec toi. On pourra discuter tranquillement tous les deux, d’accord?
Sa voix était prudente et inquiète, il me parlait comme à une enfant imprévisible. Il posa alors délicatement sa main sur la mienne et m’adressa un regard préoccupé.
-  Je sais ce que tu t’imagines, tu penses que je me suis mutilée et que je ne vais pas bien. Je le sens dans ton regard. Mais tu te trompes, j’ai fais une fois l’erreur de me couper le poignet après la mort de papa et maman, mais je l’ai immédiatement regretté. Et je n’ai plus jamais pensé une seconde à me faire du mal depuis ce jour. Ce qui s’est passé cette nuit n’était qu’un malheureux accident. J’ai fais un cauchemar je me suis agitée dans mon sommeil et dans une crise de somnambulisme je me suis cognée brutalement à tout ce qui se trouvait sur mon passage. J’ai fais un rêve atroce et je ne me suis vraiment réveillé que lorsque je suis tombée dans l’escalier… Et maintenant la seule chose qui m’inquiète c’est la honte que je me suis infligée devant ton collègue. C’est la pire humiliation que je n’ai jamais eu, et en plus maintenant tu me regardes comme une détraquée suicidaire…

 

 

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- Tu me le dirais si quelque chose n’allait pas?
- Mais bien sur! Tout va bien, j’ai de nouvelles amies, mes peintures ont un succès fou, et en plus j’ai un frère merveilleux. Alors qu’est-ce qui pourrait ne pas aller dans ma vie?
- Tu as raison, je me sur alarmé pour rien excuse moi, soupira-t-il d’un air soulagé.
- Ce n’est rien, ça prouve que tu t’inquiètes pour moi ça me touche beaucoup.
- Tu sais, j’ai tellement peur de ne pas être à la hauteur pour prendre soin de toi, je me demande toujours comment auraient fait papa et maman pour chaque situations.  Je crains toujours de ne pas être suffisamment à l’écoute, de ne pas faire assez attention à toi…Promets moi de me le dire si un jour je ne fais pas ce qu’il faut.
Ses grands yeux bruns humides et sa moue de petit garçon triste le rendaient tellement adorable. Lui aussi était un grand enfant qui avait perdu ses parents et tous ses repères. Il avait du devenir un adulte responsable et veiller à mon bien être alors que lui-même n’avait plus personne pour veiller sur lui. Il avait contenu sa peine et était resté fort pour moi, mais à l’intérieur les blessures étaient toujours là.
Je le serrai tendrement dans mes bras, cherchant une petite blague qui pourrait le faire rire.
- Oui, en fait il y a bien une fois où vraiment…Tu n’as pas été à la hauteur de maman…Un moment très difficile…
- Quand, dis moi?
- Pour mes premières règles, lorsque tu m’as dis de garder les cuisses serrées en attendant que tu me trouves des protections. Tu étais revenu avec un paquet de couches pour enfant, et tu as commencé à m’expliquer comment les mettre et…c’était à mourir de rire!
- Ne te moque pas! Je ne savais rien de ces trucs de filles…je voulais te prendre ce qui avait l’air le plus confortable…
Nous éclatâmes d’un irrépressible fou rire tous les deux.

 

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- Je te ramène à la maison, on va se faire une journée « films romantiques  pour gonzesses de 17 ans et chocolat à profusion » qu’est-ce que tu en dis?
- J’en dis qu’on vas regarder Twilight une bonne dizaine de fois et que cette fois ci tu t’émerveilleras avec moi devant Edward sans faire aucun commentaire désagréable.
- Oui et même que je pleurerais à la fin du film au moment du baiser.
- Marché conclu! Mais avant j’aimerais bien que nous passions chez le concessionnaire, je voudrais acheter ma voiture et que tu m’aides à la choisir, parce que je n’y connais vraiment rien en mécanique.
- Pas de problème, le maître du monde s’y connaît bien en voiture, c’est même un vrai pro! Et c’est pour ça qu’il est le maître!

Après quelques minutes de chamailleries d’usage, nous quittâmes enfin l’hôpital et roulèrent directement en direction de la concession.
C’était la seule de la ville, et elle ne proposait pas un très large choix dans ses vieux modèles d’occasions. Nous errâmes un bon moment au milieu des vielles épaves peu attirantes, avant que le vendeur nous aperçoivent enfin et vienne à notre rencontre.
- Vous cherchez une voiture pour la petite dame? J’ai exactement ce qu’il vous faut, suivez moi! Nous interpella-t-il avant de nous désigner une vieille berline blanche.
- Je peux jeter un coup d’œil au moteur? Demanda Théo d’un air méfiant avant d’inspecter minutieusement la voiture sous tous les angles.
- Mais je vous en prie, faîte donc!  Elle n’est pas toute neuve mais c’est une bonne bête qui roule bien et confortable, parfaite pour la petite dame.
Mon frère ne semblait pas particulièrement emballé par l’état du véhicule.

 

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- Elle ne semble pas avoir été révisée…J’aimerais la faire tourner un peu pour me faire un avis.
- Euh…Oui allez-y, mais ne vous inquiétez pas si elle a un peu de mal a démarrer au début c’est normal elle n’as pas tourné depuis un mon moment et…
- C’est bon je vois. 
Théo tenta de démarrer la voiture sans conviction, il n’était pas près à se faire arnaquer par un vendeur sans scrupule.
- A combien la vendez-vous?
- Elle vaut 11500 $, mais je vous la fait à 9000$ parce que cet vous.
- C’est une blague? Elle ne vaut même pas 5000$!
Mon frère et le vendeur continuaient à négocier lorsque mon attention fut soudainement détournée par deux autres voix lointaines qui discutaient bruyamment hors de mon champ de vison.

« - Comment? Vous vous moquez de moi elle vaut le double! Elle est en parfait état d’entretien et vous allez certainement la revendre trois fois plus chère!
- Je suis désolé, mais vous n’avez pas le choix si vous voulez vraiment la vendre en urgence. Nous sommes les seuls concessionnaires de la région, et personne ne vous l’achètera aussi vite. Ce n‘est pas négociable.
- Mais c’est injuste! Cette voiture est un vrai bijou… »

Je cherchai du regard de quelle direction pouvait bien provenir ces éclats de voix, puis repérait enfin les deux hommes à l’autre extrémité du parking, 400 mètres plus loin. Je fus surprise de pouvoir les entendre aussi nettement malgré la distance importante qui nous séparait, et ma vue aussi semblait être particulièrement développée. Mes yeux se posèrent alors sur l’objet de la discorde, une magnifique Chevrolet noire étincelantes. Exactement la voiture de mes rêves!
Abandonnant Théo en pleine argumentation avec l’escroc, je me dirigeai spontanément jusqu’aux deux hommes à l’autre bout du terrain.

 

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- Jess? Tu vas où comme ça? S’interrompit mon frère en me voyant m’éloigner.
- Je crois que j’ai trouvé la voiture qu’il me faut…lui dis-je sans me retourner.
Les deux hommes s’interrompirent lorsqu’ils me virent m’approcher de la voiture.
- Combien vous propose-t-il pour la voiture? Demandais-je directement au jeune homme qui semblait être le propriétaire.
- Euh…9000$ pourquoi?
- J’ai cru comprendre que le prix n’était pas négociable et que vous deviez la vendre au plus vite. Je vous l’achète 11000$! Proposais-je sans attendre que mon frère n’ait eu le temps de me rejoindre. Cette voiture était exactement celle dont je rêvais, et semblait extrêmement bien entretenue. Le jeune homme devait certainement y tenir beaucoup et s’en séparer à contre cœur d’après le soin avec lequel il l’avait décoré.
- Vous voulez me l’acheter? Vous ne l’avez même pas essayé…
- Mon frère va y jeter un petit coup d’œil…
Théo arriva enfin derrière moi, suivit de notre vilain vendeur baratineur, il sembla tout aussi émerveillé que moi en découvrant l’étincelante voiture devant nous.
- Waouh! Super caisse, c’est une Chevrolet Impala de 67 c’est bien ça? Un vrai bijou de collection! S’exclama-t-il admiratif en la détaillant du regard.
- J’étais en train de faire une offre à son propriétaire, 11000$ qu’est-ce que tu en dis?
- Elle vaut bien plus chère que ça! Enfin je veux dire…Oui c’est correct, se rattrapa-t-il en tentant de cacher son excitation.
- Je vous la vends à 15000$, et c’est une belle affaire je pense que votre frère sera d’accord avec moi là-dessus.
Théo bavait littéralement devant elle, et lui tournait autour avec envie.
- Non! 11000$, c’est déjà mieux que l’offre non négociable du vendeur, et je vous la prends tout de suite.
Le jeune homme ne semblait pas satisfait, mais ne semblait pas pouvoir se permettre d’attendre plus longtemps. Il acquiesça d’un hochement de tête mécontent puis me tendit les clés de la voiture.
- Affaire conclue! Céda-t-il enfin.

 

 

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Théo m’avait supplié de pouvoir la conduire sur le chemin du retour, et avait même tenté de négocier en vain un échange avec sa vieille poubelle. Il était tombé totalement amoureux de ma nouvelle voiture, et n’en revenait toujours pas que j’ai pu négocier seule une telle affaires.
- Tu n’avais vraiment pas besoin de moi pour choisir une voiture! Tu n’aurais pas pu trouver mieux à un tel prix, quelle négociatrice! Et la tête des deux vendeurs lorsque tu leur es passée sous le nez, c’était magnifique! Me dit-il tout en continuant de détailler avec émerveillement ma Chevrolet garée devant chez nous.
- J’ai eu de la chance c’est tout!
- Je suis vert de jalousie…une telle voiture pour une gonzesse, c’est du gâchis! Cette caisse à trop de caractère, c’est une voiture d’homme!
- Mais c’est la gonzesse qui conduit, et toi tu as une voiture pourrie, chantonnai-je en me dandinant d’un air victorieux.
- De toute façon on sait tous que les femmes au volant sont synonymes d’accidents, renchérit-il boudeur.
- Que veux-tu, c’est moi le maître du monde, il me fallait une voiture qui me ressemble.
- Alors là…
Théo me bondit dessus pour me chatouiller, il ne pouvait pas s’empêcher de chahuter comme un enfant.
- Alors c’est qui le maître du monde? Tu disais?
- Tu n’as pas le droit…Je suis blessée et je sors de l’hôpital…
- C’est de la triche!
- Peut-être mais tant que j’aurais tous ces bandages tu vas devoir me chouchouter! Alors maintenant on retourne à notre petit programme, on a plein de films à l’eau de rose à regarder.
- Tu ne perds rien pour attendre, j’aurais ma revanche, me promit-il le regard plein de malice.

 

 

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Le reste de la journée s’écoula paisiblement dans la bonne humeur et la complicité. Après s’être goinfrés de chocolats devant mes films préférés jusqu’à nous en faire mal au ventre, nous avions terminé par une soirée "soin de beauté", à nous faire des gommages et masques en tout genre au grand désespoir de mon frère. Cette petite journée cocooning entre frère et sœur m’avais fait beaucoup de bien, me redonnant l’illusion d’une vie presque normale et rassurante. Je réalisais la chance que j’avais d’être aimée par un frère tel que Théo, et je regrettais de ne pouvoir lui confier les lourds secrets qui venaient de changer définitivement le cours de mon existence.

Avant de me coucher, je ne pus m’empêcher de jeter un dernier coup d’œil par la fenêtre de ma chambre, espérant sans trop y croire que Jeremy apparaîtrait peut être une fois la lumière éteinte. J’attendis en vain quelques minutes, mais il n’apparut pas à ma grande déception. J’allais retourner me coucher lorsque je vis une silhouette bouger derrière l’arbre devant chez moi. Il y avait bien quelqu’un qui m’espionnait en bas. J’ouvris alors la fenêtre et me baissai à l’extérieur pour tenter de l’apercevoir à nouveau. Je savais qu’il était là, caché derrière le tronc de l’arbre, attendant que je détourne le regard pour disparaître. Mes nouvelles capacités auditives me permirent de discerner le bruit léger et haletant d’une respiration.
- Qui est là?…Je sais que tu te caches derrière cet arbre et tu n’es pas très discret malheureusement. Montre toi!
Aucune réponse.
- Je ne bougerais pas d’ici tant que tu ne te seras pas montré espèce de sale voyeur!
La jeune femme sortit alors de sa cachette.
- Je ne suis pas un voyeur, dit-elle d’un ton glacial.

 

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- Kendale? Mais que fais-tu ici à m’espionner.
Elle était bien la dernière personne que je m’attendais à voir.
- Je ne t’espionne pas je veille sur toi, c’est mon tour de garde.
- Tu veilles sur moi? Mais pourquoi? Attend...tu devrais plutôt me rejoindre pour m’éviter de devoir parler trop fort et d’alerter mon frère. Monte je t’en prie.
Je lus l’hésitation traverser ses beaux yeux verts avant de se décider enfin à me rejoindre. Elle bondit d’un geste gracieux jusqu’au rebord de ma fenêtre, je me poussai pour la laisser entrer. (...)

 

 

 

 

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