nouveau chapitre 1 partie n°1

Il ne me restait plus qu’une centaines de mètres à rouler avant d’atteindre enfin le commissariat de Old Hill, et déjà mon cœur s’emballait dangereusement dans ma poitrine. Partagée entre impatience et appréhension, je commençais à redouter que les choses puissent se passer différemment de la manière dont je les avais imaginées.

Cela faisait quatre jours interminables, que je repassais en boucle le petit scénario imaginaire de cette journée tant attendue dans mon esprit. Mais à présent, le trac m’envahissait à mesure que je me rapprochais de mon objectif.

Et si Stefan n’était pas là aujourd’hui? Si il ne prêtait pas même attention à ma présence, comme toutes les fois précédentes? Ou pire, si il m’adressait enfin la parole et que je ne réussissais pas à m’empêcher de bafouiller? Saurais-je lui dire quelque chose d’intéressant si l’occasion se présentait?

Non! Il fallait que je me ressaisisse! Ce n’était vraiment plus le moment de flancher. Dans quelques minutes, j’allais enfin pouvoir croiser à nouveau son regard envoûtant qui obsédait toutes mes pensées. Et même si lui ne me remarquait pas, je ne comptais pas renoncer aussi facilement!

Qui était Stefan? Tout simplement le plus séduisant, charismatique, et inaccessible collègue de mon frère Théo. Celui qui me poussait à rendre visite chaque jour à mon frère aîné sur son lieu de travail, en prétextant lui apporter son dîner, au cas où celui-ci rentrerait tard. Mais cela n’était qu’une couverture, car j’étais bien loin du profil de la petite sœur modèle et attentionnée. Ma seule et unique motivation étant de me rapprocher de celui qui me faisait tant rêver.

Le coup de foudre avait été immédiat, dès le premier regard. Lorsque Stefan et son équipe avaient rejoint le service de police de Old Hill trois ans plus tôt, j’avais été comme foudroyée par l’envoûtante beauté de cet inconnu. Son regard n’avait croisé le mien qu’un bref instant, dont je suis certainement la seule à me souvenir. Mais quelque chose d’étrange s’était réveillé en moi à son contact, un sentiment brûlant et inconnu. Au-delà de sa beauté inhumaine, j’avais été fascinée par l’aura magnétique qui émanait de lui. Je savais pourtant bien qu’il était ridicule d’espérer qu’un homme tel que lui puisse un jour s’intéresser à une gamine de 17 ans. Mais cela ne m’avait pas découragé.

1

Nombreux seraient ceux qui, en m’écoutant parler de lui, penseraient que cette histoire n’était que le béguin d’une adolescente immature et superficielle; qui se serait amourachée d’un physique attrayant pour peupler ses fantasmes. Mais c’était bien plus que cela… Il y avait quelque chose dans son regard qui me troublait au plus profond de mon être, et me laissait cette certitude étrange et inexplicable que nous devions être ensemble. Une sorte d’intuition hors de toute raison, qui me faisait l’aimer sans comprendre pourquoi.

Alors, même si je savais combien mon acharnement pouvait sembler ridicule, et même si j’avais conscience d’être certainement sévèrement dérangée, je continuais à espérer. Peut-être qu’un jour, à force de persévérance, l’occasion nous serait donnée d’échanger quelques mots, puis de sympathiser progressivement et enfin de nous connaître… 

  Mais depuis quelques semaines, j’avais pris conscience que le prétexte de livrer le dîner de mon frère ne me permettrait pas de m’incruster suffisamment longtemps au commissariat pour nouer connaissance. Il me fallait une nouvelle excuse, pour squatter les locaux sans me faire démasquer. Alors, lorsque mon frère avait parlé du besoin urgent de trouver quelqu’un pour repeindre les murs décrépis du poste de police quelques jours plus tôt, je m’étais précipitée pour me porter volontaire.

   Théo avait eu l’air surpris, me connaissant suffisamment pour savoir que j’étais de nature plutôt flemmarde. Son regard s’était fait suspicieux un instant, mais n’ayant aucun autre volontaire sous la main, il avait accepté. Sans se priver de signaler au passage qu’il espérait que je m’empresse avec autant d’entrain chez nous, pour les tâches ménagères.

2

J’arrivais enfin à l’entrée du parking, le cœur toujours aussi déchaîné dans ma poitrine. Une fois la voiture bien garée, je m’attardais un instant les yeux fermés pour tenter de me détendre.

« Calme-toi! Reste toi-même…Et surtout, ne laisse pas ton attirance pour lui te déstabiliser! » Me répétais-je fermement, pour reprendre le contrôle de mes émotions.

Je pris une grande inspiration avant de sortir du véhicule, puis inspectai le parking autour de moi. Une vague d’inquiétude m’envahit alors lorsque je constatai l’absence de la berline noire de Stefan. Pourquoi avait-il fallu que mon frère choisisse un jour où il n’était pas là? Je n’avais vraiment aucune envie de passer mon après-midi à peindre des murs qui ne l’entouraient pas. J’hésitai un instant à repartir, avant qu’on ne me voit sur le parking. Je pouvais très bien appeler Théo et lui raconter que je ne me sentais pas très en forme, pour repousser ma visite à demain? Mais dans ce cas, il ne fallait surtout pas qu’on me surprenne ici, si je voulais rester crédible. Je m’empressai donc de rejoindre ma place derrière le volant. J’allais tout simplement repartir, ni vue ni connue, et personne ne me reprocherait d’avoir reporté mon « bénévolat »…

- Eh! Jessi, tu es déjà là! M’interpella soudain une voix familière avant que je n’ai eu le temps de démarrer. Trop tard! Je ne pouvais plus faire marche arrière, quelle poisse! 

 

3

Je reconnus Denis, l’un des vieux amis et collègues de mon frère. Paré de son habituel sourire joviale, il approchait déjà à grands pas dans ma direction. Je pris sur moi pour donner le change et masquer l’expression agacée de mon regard avant de sortir à sa rencontre.

Denis était un grand blond à la carrure imposante, une montage de muscles massive devant laquelle n’importe qui se serait laissé impressionner au premier coup d‘oeil. Mais derrière ce corps de géant se cachait un caractère doux et tranquille, au-delà des apparences c’était un vrai nounours. 

- Salut Denis, comment vas-tu? M’enquis-je poliment, priant intérieurement pour qu’il ne soit pas d’humeur bavarde aujourd’hui.

- Bien, enfin…un peu fatigué par la masse de travail qu’on a en ce moment. Je me prendrais bien une petite semaine de vacances mais on a des affaires urgentes en ce moment…Tu sais ce que c’est!  Et toi, comment vas-tu? C’est vraiment sympa de t’être proposée pour rénover notre tanière. T’es vraiment une brave gamine! Ton frère à bien de la chance d’avoir une sœur pareille. C’est pas la mienne qui… Oh pitié… Il était bien parti pour me raconter sa vie! Respire Denis, respire…La journée allait être longue. Très longue!

- Oh tu sais c’est normal de donner un petit coup de main, lançai-je sans conviction en tentant de ne pas avoir trop l‘air blasée.

-  Et que nous as-tu ramené comme couleur pour les murs? Pas du gris j’espère? Je commence à en avoir mare de ces murs tristes et sombres, j‘imagine bien du vert…Mais attention, pas un vert trop criard…

Un crissement de pneus retentit soudainement à l’entrée du parking, réveillant en moi un dernier espoir. Je faillis bondir de joie lorsque je reconnus la berline noire qui s’approchait à quelque place de la mienne.

 

4

Je ne prêtais déjà même plus attention aux bavardages de Denis, dont la voix ne me parvenait plus que comme un bourdonnement lointain…Stefan était là!

Pétrifiée, telle une pré-pubère fanatique devant son boys band préféré, je ne pus m’empêcher de fixer avidement dans sa direction. Lorsqu’il sortit enfin de la voiture, mon cœur se remit à palpiter violemment. J’étais comme hypnotisée par sa présence et le charme ravageur qui se dégageait de lui. J’avais beau connaître par cœur chaque détails de sa perfection, son image gravée en moi occupait toutes parcelles de mon esprit d’obsessionnelle dérangée; Je ne me lassais pas d’admirer ses traits, encore et encore… Ses yeux d’un bleu clair magnétiques et intenses, la finesse de son visage encadré par le brun ténébreux de ses cheveux ondulés…

Arrête de le fixer ainsi il va te repérer! M’ordonnai-je intérieurement, effaçant instantanément l’expression contemplative de mon visage. Il fallait avoir l’air naturel, comme si de rien était et feindre l’indifférence. Je me dirigeai alors vers le coffre de ma voiture pour en sortir tout le matériel de peinture. Cela susciterait certainement son envie de me faire quelques commentaires sur la gentillesse de mon bénévolat?

Denis ne semblait pas s’apercevoir de mon indifférence à son récit, et continuait avec autant d’enthousiasme à me conter sa vie certainement très passionnante, malgré mon absence de réaction. Ce type était un vrai moulin à paroles!

 

5

Bien que mon regard s’évertue à fixer le contenu de mon coffre, j’entendis Stefan, accompagné de trois membres de son équipe s’approcher dans mon dos. Je me félicitais de m’être garée aussi près de l’entrée, cela les obligeaient à passer devant moi. En les voyant approcher, Denis interrompit enfin son monologue pour les saluer.

- Eh! Salut les mecs, comment c’est passé votre intervention? Vous n’êtes pas partis bien longtemps, s’exclama-t-il en s’avançant à leur rencontre.

Je pris une profonde inspiration et me retournai enfin, feignant de ne pas les avoir vu arriver plus tôt. Je lançai  un timide bonjours en tentant de cacher mon malaise. Pourquoi fallait-il que je perde ainsi tous mes moyens en sa présence? Ne souris pas comme une idiote!!!

- Non, nous n’avons pas trouvé la personne que nous devions interroger, lui répondit poliment Stefan d’un ton distant. La froideur de son expression et de celles de ses collègues contrastait étrangement avec l’attitude joyeuse et amicale du brave Denis qui semblait s’être habitué à leur perpétuel air grave et sérieux.

Jeremy fut le seul membre de son équipe à nous gratifier d’un sourire, et à mon grand désespoir, le seul à me saluer. Stefan ne m’avait pas même accordé un regard et se hâta de nous dépasser d’un air pressé pour rejoindre l’entrée.

Tout l’enthousiasme de ces quatre derniers jours retomba instantanément, laissant place à la frustration. Une vague de colère s’abattit sur moi devant l’attitude dédaigneuse de cet homme que j’admirais tant.  Il avait beau être l’objet de toutes mes pensées, et fasciner mon cœur par son charme ravageur, cela ne lui donnait pas le droit d’être méprisant! Me serais-je donc trompée sur lui? Mon intuition aurait-elle pu confondre ses airs mystérieux avec un dédain prétentieux? Je ne m’attendais pas à ce qu’il succombe à mes charmes au premier regard, mais de là à ne pas même me saluer, comme si j’avais été invisible…

 

6

Je sentis les larmes me monter aux yeux en le regardant s’éloigner, suivis de son escorte de glaçons supérieurs. Je détournai  immédiatement mon visage vers le coffre, espérant que Denis ne remarquerait pas combien mes yeux brillaient. Je n’avais vraiment pas envie de me forcer à sourire niaisement en cet instant, ni même de faire bonne figure. Il fallait que je digère la gifle! Et puis je détestais qu’on me voit pleurer, rien ne m’était plus humiliant que de montrer mes faiblesses. Particulièrement lorsque je me sentais obliger de trouver une explication bidon pour justifier ma peine.

- Euh…Jessica c’est bien ça? M’interpella soudain une voix dans mon dos.

D’un geste vif et discret, j’essuyai de ma manche l’embryon de larme sur mes cils avant de me retourner. A ma grande stupéfaction, je découvris Jeremy, l‘unique collègue de cette maudite équipe qui avait eu la correction de me saluer. Il se tenait là devant moi, toujours paré de son indéfectible sourire amicale et chaleureux.

Il y avait vraiment quelque chose de différent qui émanait de lui…une sorte de légèreté insouciante. Peut-être était-ce dut à son âge? Il semblait bien plus jeune que le reste de son équipe, et ne dégageait pas cette même attitude supérieure et hautaine affichée par ses collègues.

- Oui, et toi tu es Jeremy? Bafouillai-je d’une voix intimidée.

Il connaissait mon prénom? Aurait-il été le seul pour qui ma présence n’avait pas été invisible depuis trois ans?

- Tu as peut-être besoin d’aide pour installer ton matériel? Me proposa-t-il en saisissant deux pots de peinture dans mon coffre.

- J’allais l’aider à décharger! s’empressa de réagir Denis en se chargeant à son tour de deux autres pots.

 

7

Malgré ma déception face à l’attitude méprisante de Stefan, je me surpris à apprécier la présence inattendue de Jeremy. Son attention à mon égard me toucha suffisamment pour rendre à mes lèvres un sourire sincère.

Je me chargeai du matériel restant avant de les suivre jusqu’à l’entrée, essayant tant bien que mal de retrouver la motivation nécessaire à cette longue journée de travail qui s‘annonçait. Tout mon plan semblait être réduit à néant, d’après le désintérêt flagrant que Stefan avait accordé à ma présence ici. Et je ne me sentais plus trop d’humeur au bénévolat. Je commençais à me trouver vraiment ridicule d’investir tant d’énergie et de pensées pour un homme qui ne daignait pas même m’adresser un regard.

J’allais commencer par le bureau de mon frère, espérant profiter de sa présence, mais Denis m’avertit qu’il s’était absenté. J’entrepris alors de m’attaquer au couloir principal, qui était assurément l’endroit de passage le plus fréquenté…et donc, celui où j’aurais certainement le plus de chance de croiser Stefan.  Oui je sais…vraiment pathétique!

 

8

- Je dépose la peinture ici? Demanda Jeremy en m’adressant un regard pétillant de malice, qui détourna un instant le flot de mes pensées de Stefan.

- Euh…Oui c’est parfait, bafouillai-je, étrangement troublée par l’intensité de ses yeux gris braqués sur moi.

Je n’avais jamais réellement prêté d’intérêt aux autres membres de cette équipe si spéciale. Bien qu’il eut été impossible de ne pas remarquer l’étrange beauté, inhumaine de perfection, qui les distinguaient du reste des habitants de Old Hill. Mon attention s’était toujours focalisée sur Stefan, éclipsant toutes autres présences alentour, mais en cet instant j’avais l’impression de voir réellement Jeremy pour la première fois.  Je ne m'étais jamais rendue compte à quel point il pouvait être séduisant lui aussi, étant devenue hermétique à toute autre beauté que celle de Stefan.

Il dégageait ce même charme magnétique et envoûtant qui, en cet instant, ne me laissa pas insensible. Son visage d'adolescent lui donnait une certaine douceur innocente et agréable. Les cheveux châtains clairs légèrement ondulés, des yeux rieurs pleins de malice, une silhouette finement musclée…il incarnait à merveille le stéréotype du fantasme de toutes les filles de mon lycée. Comment avais-je pu ne pas le remarquer avant? Étais-je à ce point aveuglée par mon obsession ridicule pour Stefan? Je réalisai alors que c'était bien la première fois que je lui prêtais une réelle attention.

- Tu risques de passer des heures à repeindre tous les murs défraîchis, si tu as besoin d’aide n’hésites pas à me demander, proposa-t-il en m’adressant à nouveau l’un de ses petits sourires charmeurs.

- Oh, merci. Mais je ne voudrais surtout pas t’empêcher de travailler, lui répondis-je en détournant mon regard qui commençait à se faire un peu trop insistant. Et puis, je suis sûre que je saurais me débrouiller toute seule, ça ne doit pas être si compliqué de repeindre quelques murs…

Je n’eus pas le temps de terminer ma phrase que déjà, je renversais maladroitement la peinture entassée derrière moi. Les pots s’effondrèrent dans un vacarme assourdissant qui ne manqua pas d’interpeller tous les regards dans ma direction.

 

9

- Oups! Désolée…bafouillai-je honteuse, en me précipitant pour ramasser les pots éparpillés dans le couloir.

- Tu disais? S’esclaffa Jeremy d’un air taquin, en se baissant à son tour pour m’aider à ramasser mon désastre.

Ma maladresse et ma timidité semblaient étrangement l’amuser, et son regard malicieux ne cessait plus de s’attacher au mien. Ce qui ne manqua pas d’accentuer mon sentiment de malaise en sa présence. 

 Tout comme les autres membres de son équipe si « spéciale », Jeremy dégageait une sorte d’attraction étrangement magnétique. Quelque chose de fascinant émanait de lui et de chacun de ses équipiers, telle une aura froide et captivante à laquelle personne ne pouvait rester indifférent. Depuis leur arrivée à Old Hill, ils n’avaient jamais cessé d’attirer toute l’attention sur eux. De part leur insolente beauté, mais surtout par cette sensation intense de mystère qu’on ne pouvait s’empêcher de ressentir en leur présence. Il y avait vraiment quelque chose de différent chez eux…une énergie puissante et envoûtante qui transpirait par chacun de leurs gestes, de leurs attitudes et de leurs paroles. Le genre de personne qu’on ne peut s’empêcher de fixer la bouche ouverte à la première rencontre!

Ils n’avaient jamais cherché à se mêler au reste de la communauté, ni même à leurs collègues du commissariat. Préférant s’isoler entre eux, ils avaient ainsi instauré une sorte de mur infranchissable entre leur petit groupe et les autres; dissuadant à chacun toute tentative de nouer un jour un quelconque lien d’amitié avec leur cercle privé.

 

10

Ils étaient cinq, et n'appartenaient pas au même service que mon frère. Théo m’avait expliqué qu’ils faisaient partie d'une sorte de « brigade d'élite spéciale » envoyée par le gouvernement dans certaines villes, et dont toutes les opérations demeuraient strictement confidentielles, même pour les autres agents du bureau. Et bien sur, nombreux étaient ceux qui n’avaient pas apprécié d’être ainsi tenus à l’écart, ce qui leur avait rapidement attiré quelques hostilités, et de se faire communément surnommer « Les Autres », par la majorité des policiers de la région. Certains les admiraient, d’autres critiquaient leurs manières quelque peu supérieurs et hautaines; chacun y allait de ses hypothèses et théories farfelues à leur sujet, mais  au final, personne ne les connaissait réellement.

 - Je ne suis pas certain qu’il faille te laisser seule sur une échelle… à ce que je vois, cela pourrait se révéler périlleux pour toi! Me lança-t-il, un sourire taquin aux coins des lèvres.

- L’hôpital n’est pas très loin ne t’inquiètes pas pour moi. Et puis, si je ne réussis pas à achever de repeindre ces murs, je n’aurais qu’à les recouvrir des posters de mes groupes préférés. Ainsi votre commissariat ressemblera à une chambre d’adolescente en crise! Renchéris-je d’un air faussement menaçant, sans réussir à m’empêcher de répondre à son sourire contagieux. Ce genre de petites taquineries avaient le dont de me mettre un peu plus à l’aise avec les inconnus.

- Ok! C’est bon, je ne me moque plus… Tu deviens un peu trop menaçante à mon goût, plaisanta-t-il en faisant mine d’être terrifié par l’idée des posters. Fais comme tu le sens je suis sur que ce sera parfait, s’esclaffa-t-il en m’adressant l’un de ses regards complices. Il avait réussi à me rendre ma bonne humeur, et l’espace d’un instant l’ombre de Stefan s’était éclipsée de mes pensées.

 

11

Il m’adressa un ultime clin d’œil avant de disparaître dans le couloir, rejoignant le bureau de son équipe où se trouvait Stefan. Je me perdis un instant à fixer la porte derrière laquelle il devait être, un soupçon d’espoir s’échappant malgré moi de mon esprit. Non, il ne réapparaîtrait pas de si tôt! Et puis de toute façon, il était clair que ma présence était insignifiante pour lui.

Quelle idiote j’étais! Il m’avait fallut trois longues années d’indifférence et cette claque monumentale pour me rendre à l’évidence que cet homme ne s’intéresserait jamais à moi. Il fallait vraiment que je cesse d’être obsédée à ce point par lui. Et puis, un type aussi prétentieux et méprisant ne méritait pas que l'on souffre pour lui! Je ne pouvais pas continuer ainsi à l’idéaliser et lui accorder plus de valeur qu’il n’en avait réellement. Cette fois-ci c’était bon, j’en avais assez! J’avais tout tenté, tout imaginé dans le seul but de l’approcher. Et où cela m’avait-il mené? Je me retrouvais contrainte à gâcher l’un de mes derniers jours de vacances pour repeindre des murs. Quel bonheur!

J’installai laborieusement la bâche au pied du mur, et ouvris le premier pot à mes pieds. Si je m’étais doutée du peu de reconnaissance qu’on m’aurait accordé, j’aurais choisi un rose bien moche! Marmonnai-je en plongeant rageusement mon rouleau dans la peinture couleur sable doré, que j’avais passé plus d’une heure à choisir avec bien trop de soin.

Un bruit de porte derrière moi me fit sursauter, et malgré toutes mes bonnes résolutions, je me retournai précipitamment en espérant que ce soit celle de son bureau. Mais ce n’était que Andy qui se rendait aux archives. Vraiment pathétique ma pauvre fille! On dirait un chien affamé au son des croquettes qu’on verse dans sa gamelle… Il fallait que j’arrête d’espérer!

 

12

Un mur après l’autre, je recouvris les façades des bureaux dans la frustration et la mauvaise humeur. Cette journée de labeur touchait presque à sa fin, mes épaules et mes bras endoloris commençaient à ne plus m’obéir, et comme si cela n’avait pas été suffisamment pénible, j’avais du simuler un air enchanté à chaque passage des collègues de Théo. Ils n‘avaient cessé de défiler tout au long de l‘après midi. Chacun profitant de l’occasion pour me raconter tout un tas de choses inutiles dont je n’avais strictement rien à faire. Les heures m’avaient semblé interminables, et à ma grande déception je ne vis pas une seule fois Stefan sortir de son bureau, ni aucun membre de son équipe d’ailleurs. J’avais vraiment eu une idée foireuse!

L’horloge affichait déjà 18h30, et je n’avais toujours pas terminé de repeindre l’intégralité du commissariat. Cela signifiait donc que je devrais m’y coller à nouveau le lendemain. Je réfléchis un instant à tous les prétextes valables que je pourrais invoquer pour me dispenser de cette corvé. Mais bien que je n’aie plus aucun intérêt personnel à rendre ce service, je me sentais obligée d’aller au bout de ce que j’avais commencé. Et puis si ça pouvait faire plaisir à mon frère…

Théo n’étant toujours pas revenu de sa mission à l’extérieure, je décidais donc de l’attendre dans son bureau jusqu’à son retour. M’ayant prêté sa vieille « poubelle » de fonction banalisée, je savais qu’il devait être en patrouille avec le véhicule de l’un de ses collègues et qu’il apprécierait que je le raccompagne. Et puis, ça me ferait du bien de le retrouver après cette journée merdique!

 

13

Après avoir rangé mon matériel dans un coin, je décidai de me prendre un petit café au distributeur, espérant ainsi me tenir éveillée jusqu’à l’arrivée de mon frère. Le café du commissariat était réputé pour son goût infâme, mais je sentais que je ne tiendrais plus debout bien longtemps. L’odeur du café avait le don de réveiller en moi ce sentiment d’apaisement et de calme, pareil à cet état comateux du matin à l’heure du petit déjeuner. Il me suffisait de fermer les yeux et d’y tremper mes lèvres pour ressentir cette impression d’être chez moi, en pyjama...

Et merde! Jurai-je en me brûlant la langue dès la première gorgée. Non, ce café n’avait finalement rien de transcendent! Tout dans ce commissariat semblait me détester et s’acharner à pourrir ma journée, même ma boisson préférée. J’allais devoir attendre quelques minutes avant de me désaltérer le temps qu’il refroidisse.

Le gobelet brûlant étant rempli à ras bord, je m’empressais de le porter à bout de doigts jusqu’au bureau de Théo, essayant tant bien que mal de ne pas le renverser. Ce qui, avec ma maladresse naturelle, se révélait presque impossible. Les yeux rivés sur mon café, je ne fis pas attention à la porte qui s’ouvrit brusquement devant moi. Je ne pus retenir un cris de douleur lorsque le liquide encore trop chaud se répandit sur ma poitrine, éclaboussant mes mains et mon visage par la même occasion.

- Ah mais c’est pas vrai! Tu ne pourrais pas faire attention quand même! Grogna Stefan en passant la porte d’un air agacé.

 

14

Il me fallut quelques secondes pour me remettre de la surprise, c’était bien la première fois qu’il s’adressait à moi! Et peut-être même aussi la première fois qu’il me voyait… Cet instant que j’avais tant fantasmé se réalisait enfin, il était là, plus proche que jamais, son regard braqué sur moi. Mais cette rencontre n’avait rien de celle que j’avais imaginé, et sa réaction grossière me sortit immédiatement de mon état d’admiration habituel. C’était la goutte d’eau qui faisait déborder le vase! Un autre que Stefan aurait déjà reçu un flot d‘insultes virulentes…mais devant lui je me sentais étrangement faible et impuissante.

Incapable de répondre, j’étais paralysée par l’émotion intense que réveillait en moi sa présence, et je ne trouvai rien d’autre à faire que de m’enfuir en courant vers le bureau de mon frère, pour laisser exploser mes larmes. Et dire que c’est ce type là que tu admires depuis trois ans! Pourquoi ne lui avais-je pas envoyé l’une de mes vannes cinglantes habituelles pour le remettre à sa place? Pourquoi lui avais-je ainsi permis de me traiter avec si peu d’égard? Moi qui d’ordinaire ne tolérais pas la moindre remarque désobligeante, et partais au quart de tour pour un rien. J’avais été minable!

Partagée entre colère et tristesse, je ne savais plus qui de mon cœur ou de mon ego était le plus blessé. La fatigue et la frustration de la journée s’ajoutant à ma déception, je ne parvenais plus à reprendre le contrôle de mes émotions, incapable de calmer mes sanglots qui redoublèrent de plus belle. A qui en voulais-je le plus? A lui, ou à moi-même? Pourquoi avait-il fallu que je m’enfuis de la sorte? Ça ne me ressemblait tellement pas…

Perdue dans mes pathétiques lamentations, je sursautai en entendant frapper à la porte du bureau. Je n’avais aucune envie qu’on me surprenne dans cet état, et m’empressai d’essuyer mon visage inondé avant de répondre.

- Oui, c’est pour quoi?

 

15

La porte s’entrouvrit, et à ma grande surprise je vis apparaître le visage désolé de Jeremy.

- Je peux entrer? Demanda-t-il avec douceur avant de s’introduire d‘un pas hésitant, un café à la main.

- Je me suis dis que tu devais en avoir besoin après la journée fatigante que tu as eu, ajouta-t-il en s’approchant prudemment du bureau. Il me tendit le gobelet encore brûlant, me gratifiant d’un sourire gêné et compatissant qui m’apaisa instantanément. Il savait que j’avais pleuré, je le lisais dans son regard. 

- Merci, c’est vraiment gentil de ta part, marmonnai-je d’une voix étranglée par les larmes qui encombraient encore ma gorge.

- J’espère que tu ne t’es pas brûlée tout à l’heure. Je suis désolée pour l’attitude de Stefan. Parfois il peut être vraiment…

- Un gros con détestable! Les mots sortirent spontanément de ma bouche sans que je ne puisse les ravaler. La colère reprenait à nouveau le dessus, et ce n’était pas plus mal. Un large sourire amusé s‘étira sur les lèvres de Jeremy, révélant d‘adorables fossettes qui le rendaient absolument irrésistible. Il semblait soulagé de m’entendre aussi grossière, au moins je ne pleurais plus…

- Oui c’est bien ça, un gros con détestable! Mais c’est un mec bien dans le fond, c’est juste qu’il n’est pas très doué avec les gens. Il est un peu sauvage mais il n’est pas méchant, je t’assure. Il n’imaginait sûrement pas te blesser à ce point par la rudesse de ses manières. Il n’a pas l’habitude des personnes aussi sensibles…

- Je ne suis pas sensible! Me braquai-je, comme si ce mot avait été insultant.

Et pourtant je l’étais! Bien plus que je ne l’aurais souhaité. Une vraie bombe d’émotions à retardement. Mon coté sentimental à fleur de peau était ma plus grande faiblesse. Et je savais d’après ma regrettable expérience que de nombreuses personnes n’hésiteraient pas à s’en servir pour m’atteindre. Je préférais donc jouer les « pseudo dure à cuire » que de risquer de mettre mon cœur à découvert.

 

16

- Tu n’as pas avoir honte d’être sensible. C’est très touchant…

D’un geste prudent, sa main s’approcha de mon visage pour essuyer délicatement les traînées noires de maquillage laissées par mes larmes sous mes yeux. Je devais avoir une de ces têtes pas possible!

Je frémis au contact de ses doigts sur ma joue, surprise par la familiarité de ce geste inattendu. Sa peau était douce et tiède, apaisante. Une sensation inconnue se propagea alors dans tout mon être, telle une vague de chaleur bienfaisante et délicieuse à laquelle j’aurais voulu m’abandonner. Mes yeux accrochés aux siens, devaient certainement trahir mes émotions; partagée entre le malaise suscité par cette proximité soudaine, et le désir d’exprimer sans pudeur le plaisir que me donnait sa main sur mon visage. J’étais persuadée qu’il ressentait l’effet troublant que produisait sur moi le contact de ses doigts. Un silence électrique s’abattit entre nous, ce qui ne fit qu’ajouter à cette impression de tension entre nos deux corps. Peut-être n’était-ce là que le fruit de mon imagination débordante? Mais son regard semblait s’intensifier à mesure que sa main effleurait ma peau. A présent il ne l’essuyait plus, le mouvement de sa main s’était lentement transformé en caresses, plus délicates, sensuelles…

Je fermai les yeux pour savourer chacun de ses gestes, de plus en plus audacieux, qui parcouraient mes joues, mes yeux, mon front, puis mes lèvres… Tel un chaton prêt à ronronner, je me délectais de la volupté de cet instant irréel, retenant mon souffle de peur qu’il ne s‘arrête. Que me prenait-il de me conduire de manière aussi intime avec ce garçon que je connaissais à peine? Ce n’était pourtant pas mon genre d’être aussi tactile, ni même de me laisser aller de la sorte. J’étais plutôt de celles qui se prennent la tête et réfléchissent chaque situation avant le moindre passage à l’acte. Et pour ce qui était des rapports amoureux, je n’avais pas la moindre expérience.

 

17

La fatigue et le débordement d’émotions fortes de la journée devaient certainement jouer sur mon comportement inhabituel. Car en cet instant, je n’avais plus aucune envie d’être prudente ni raisonnable, il n’était plus question de conscience mais d’instinct… Tout ce que je savais, c’était que j’aimais cette sensation que me procurait le contact de sa peau sur la mienne, cette douceur inattendue qui m’arrachait à toutes les frustrations de ma pitoyable journée.  Tout mon corps frissonna de plaisir lorsque ses doigts glissèrent le long de mon cou, dessinant timidement les reliefs de mes clavicules. Chacun de mes soupirs semblaient être pour lui, une invitation tacite à des caresses plus audacieuses, et je me surpris moi-même à espérer sa main de plus en plus bas…

Comment un geste si anodin avait-il pu déraper de manière si sensuelle? Je sentais l’hésitation retenir la gourmandise de ses doigts, sa respiration de plus en plus haletante trahissant la réciprocité de son désir pour moi. Je tressaillis lorsqu’il osa enfin se perdre aux prémices de mon décolleté…

 

18

CLAC! Mon cœur se figea. Le bruit de la porte qui s’ouvrit soudainement m’extirpa brutalement de mon état de transe léthargique, me ramenant douloureusement à la réalité. J’avais l’impression de reprendre conscience, où de m’être éveillée d’un rêve dont je n’étais plus certaine. Mes yeux s’ouvrirent immédiatement en entendant Théo faire irruption dans son bureau, pétrifiée telle une enfant coupable surprise la main dans le sac à bonbons. Il me fallut quelques secondes pour réaliser la distance impossible qui me séparait déjà de Jeremy. Il se tenait debout, de l’autre coté du bureau, le visage impassible comme si rien ne s’était passé. Comment avait-il fait pour se déplacer aussi vite? Je ne l’avais même pas vu bouger.

- Ah, tu es là! J’avais peur que tu sois partie, je ne voulais pas embêter Denis pour qu’il me raccompagne. Ça va Jessy? Tu es toute rouge, on dirait que tu as vu un fantôme, s’inquiéta mon frère devant l’expression ahurie de mon regard, encore sous le choc du réveil.

- Euh…Non, ça va très bien…euh, je suis juste morte de fatigue…une journée à peindre des murs, tu sais ce que c’est, répondis-je d’un air fébrile.

- Oui, je me doute que tu dois être épuisée. Tu as fais du beau travail! Parfaite cette couleur que tu as choisi. Tiens, Jeremy! Tu me cherchais? Mon frère sembla surpris par la présence, certainement inhabituelle, d’un membre de l’équipe « spéciale » dans son bureau.

- Bonjours Théo, je passais juste déposer un café à Jessica avant qu’elle ne s’endorme debout, répondit-t-il d’une voix calme et détachée pleine de sincérité. 

Comment pouvait-il avoir l’air si paisible après cet instant improbable et brûlant que nous venions de partager? Avais-je halluciné la douceur de sa main sur ma peau? Ses caresses pleines de désirs le long de ma poitrine? En le regardant avec insistance, à la recherche du moindre signe de trouble, je n’étais soudainement plus certaine de ce qui venait de se passer. Rien dans son attitude, ni dans son regard ne semblait trahir la moindre émotion. Il m’adressa à peine un regard, dénué de toute complicité, avant de s’éclipser du bureau.

 

19

Cet instant magique m’avait semblé tellement irréel sous mes paupières closes…se pouvait-il que je me sois assoupie et que le plaisir de mes sens n’ait été qu’un rêve? Je n’étais plus sure de rien, complètement perdue, et surtout vidée de toute énergie. La fatigue devait certainement être à l’origine de ma confusion...

- Alors comme ça on se fait servir le café par Les Autres. Quel exploit! C’est à peine s'ils nous disent bonjours, tu en as de la chance!

- J’avoue qu’ils sont assez étranges, mais Jeremy est plutôt sympa. Il semble différent de son équipe, répondis-je sans m’empêcher de sourire à l’idée qu’évoquait pour moi le mot « sympa ».

Théo me toisa sous son haussement de sourcil moqueur;

- Dis plutôt que tu le trouves craquant, lança-t-il d’un air taquin qui me laissa presque redouter qu’il puisse sortir en chantant « Jessica est amoureuse de Jeremy…Oh Jessica est amoureuse… ». Il y a quelques années de cela, il n’aurait certainement pas hésité. Mais aujourd’hui, il n’affichait plus ses gamineries en publique, bien heureusement pour moi. Il se contenterait juste de me provoquer sur le sujet lorsque nous serions chez nous.

- Non, ce n’est pas ça du tout, tentai-je de me défendre telle une gamine honteuse. C’est juste qu’il est plus civilisé que certains de ses Autres collègues.

- Je reconnais qu’il est bien le seul à ne pas avoir l’air constipé lorsqu’il nous salue. Il est même plutôt apprécié dans le service. Mais tu ne me feras pas gober une seconde que tu n’as pas le béguin pour lui haha! Toutes les femmes du poste bavent comme des bouledogues affamés devant sa belle petite gueule d’ange.

- Je ne suis pas un bouledogue affamé! Et puis d'abord, je ne l’ai jamais remarqué plus que ça... Le pire, c’est que je ne mentais pas. Mon obsession pour Stefan m’avait complètement aveuglé depuis déjà trois ans.

- Tu es grillée! Insista-t-il lourdement avec son sourire niais en passant sa main dans mes cheveux pour me décoiffer. Je déteste quand il touche à mes cheveux!

 

20

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site